Paul Valéry
Paul Valéry

Écrivain français, Paul Ambroise Toussaint Jules Valéry est né à Sète le 30 octobre 1871.

D'origine italienne par sa mère, née Grassi, corse par son père, Barthélemy Valéry, qui occupait un poste à l'administration des douanes. Premières années ensoleillées, riches d'espace maritime, distraites par le trafic alors abondant du port de Sète. Il passe ses vacances à Gênes. On signale un voyage à Londres.

À treize ans, il entre au collège de Montpellier. Travaille assez mal, s'y ennuie. Prend en horreur les mathématiques. Lit beaucoup: les romans de Victor Hugo (Notre-Dame de Paris le jette dans une «extase gothique»), Émile Zola, Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Edgar Poe. S'intéresse aux ouvrages d'Eugène Viollet-le-Duc. Enfin, découvre À rebours de Joris-Karl Huysmans. Et, par suite, Stéphane Mallarmé, dont il pressentait l'œuvre, sans peut-être la souhaiter aussi parfaite: «J'ai connu Mallarmé, après avoir subi son extrême influence et au moment même où je guillotinais intérieurement la littérature. J'ai adoré cet homme extraordinaire dans le temps même que j'y voyais la seule tête — hors de prix — à couper, pour décapiter toute Rome. Vous sentez la passion qui peut exister dans un jeune monsieur de vingt-deux ans, fou de désirs contradictoires, incapable de les amuser, jaloux intellectuellement de toute idée qui lui semble comporter puissance et rigueur amoureux non d'âmes, mais d'esprits, et des plus divers, comme d'autres le sont des corps…»

Paul Valéry fait ses études de droit. Fréquente Albert Coste, Gustave Fourment et Pierre Féline, qui nous a rapporté ceci: «De ma fenêtre, je le dominais et mon regard arrivait juste à sa table. Tous les jours, de grand matin, je voyais Paul s'y diriger en robe de chambre, le buste et la tête inclinés vers le sol, tel le jeune prêtre allant se recueillir devant son autel…».

Son premier poème, Rêve, est publié — par son frère — dans La Petite Revue maritime de Marseille. Le 15 octobre de la même année 1889 paraît dans Le Courrier libre: Élévation de la lune. Période d'une grande chasteté, toute vouée au délire mental — l'amour peut en être un — ce dont témoigne avec éclat la correspondance qui va s'établir entre Valéry et Pierre Louÿs, qui ont fait connaissance à l'occasion d'un banquet. Les deux nouveaux amis, auxquels viendra bientôt s'adjoindre André Gide, se livrent à une débauche d'échanges épistolaires, qui vont permettre à Valéry, jeune «provincial», de se libérer sauvagement d'on ne sait quelle «féminité» d'esprit, propre au climat régnant. Le pur-sang qu'il se sent être brise tous les obstacles à grands coups de fouet dialectiques, et son intelligence éclaire alors, très violemment, un des plus beaux champs de sensibilité concevables.

Passons, quoiqu'il en fasse mention avec dégoût, sur l'époque militaire. En 1890, il écrit à Mallarmé, lui envoyant deux poèmes: Le Jeune Prêtre et La Suave Agonie: «Cher Maître, Un jeune homme perdu au fond de sa province, à qui de rares fragments par hasard découverts en des revues ont permis de deviner et d'aimer la splendeur secrète de vos œuvres, ose se présenter à vous… Pour se faire en quelques mots connaître, il doit affirmer qu'il préfère les poèmes courts, concentrés pour un éclat final, où les rythmes sont comme les marches marmoréennes de l'autel que couronne le dernier vers! Non qu'il puisse se vanter d'avoir réalisé cet idéal! Mais c'est qu'il est profondément pénétré des doctrines savantes du grand E. A. Poe, peut-être le plus subtil artiste de ce siècle…». Mallarmé répond presque aussitôt très attentivement.

Paul Valéry publie alors des poèmes dans La Conque — dont Narcisse parle — empruntant parfois le pseudonyme de Doris. En 1891 paraît le Paradoxe sur l'architecte. Puis, lors d'un séjour à Paris, un samedi d'octobre de la même année: «À 9 heures, chez Mallarmé. Il ouvre lui-même. Petit. L'impression d'un bourgeois tranquille et fatigué de quarante-six ans. Sous la lampe très faible, la mère et la fille brodent. Roses sur le ton brun d'une minuscule salle à manger. Des blancs Monet sur le mur. À l'angle un haut poêle en faïence. La pipe. Lui. Un fauteuil à bascule. C'est d'abord calme (la fille est antique, charmante, un peu étrange, tête grecque-empire). Puis la mise en train se perçoit. D'abord province, félibres. Yeux mi-clos, parole morte, très basse, puis soudain grands yeux et haute phrase avec des aspirations. Cet homme devient savant sans une hésitation, puis épique, puis tragique.»

En 1892, à Montpellier, il donne une conférence sur Auguste de Villiers de L'isle-Adam, la première d'une longue série. Les lettres qu'il continue d'envoyer à Pierre Louÿs et à André Gide trahissent alors, pris au piège d'une lucidité galopante, les premiers signes d'un désarroi qui éclatera dans ce qu'on a appelé la «Nuit de Gênes» (4-5 octobre 1892). Une note, comme d'un marin en perdition mais très près de «sa» terre, dit la crise: «Gênes, Chambre blanche. À la chaux. Ancienne cellule, sans doute… Orage effroyable cette nuit. Je l'ai passé assis dans mon lit, la chambre éblouissante par chaque éclair. Tout mon sort se jouait dans ma tête. Je suis entre moi et moi. Souffert énormément. Mais je veux. Je veux mépriser tout ce qui passe entre mes tempes…» On a pu écrire qu'il avait ce jour-là renoncé à la littérature. Il est probable que ce fut beaucoup plus simple et beaucoup plus complexe. Simple parce que les mutiples réseaux de sa sensibilité ne pouvaient pas ne pas faire sauter le trafic d'aiguillages élaboré dans la hâte d'une «première» vie. Complexe parce que cette décision qu'il prend là, il n'aura pas assez de toute sa vie pour en déterminer organiquement l'importance.

En fait, il décide de «résister», dans l'anecdote, à toute sollicitation dépourvue de «mécanique», c'est-à-dire impossible à comprendre. Mentalement, il accepte le principe d'un système — les niant tous — qui permettrait à la spontanéité d'être tout entière la proie du hasard, système de préservation du moteur même qui meut les idées, dès lors indifféremment traitées. Il jure, avec toute la sublime ingénuité qui le caractérise alors, il jure de penser «tout seul», ce qui, en quelque sorte, revient à ne penser que ce qui se laisse penser. Fort ou faible de ce serment, il «monte» définitivement à Paris, pour l'essayer, ce serment, au contact des hommes d'esprit.

Rue Gay-Lussac, dans une petite chambre, il se livre aux mathématiques, pour durcir son sable. Mais il ne semble pas que l'élément panique disparaisse aussitôt. Il y a Mallarmé, tous les mardis. Mais pour le reste, à part quelques incursions dans les salons alors littéraires, où il se fait remarquer par sa timidité et ses soudains emballements, ses éclairs, pour le reste, c'est la solitude. Le problème de la femme commence à se poser, impérieusement. Aucun angélisme de sa part, dans ce domaine. Pour le reste, c'est l'ennui. Ses préférences amicales vont à Marcel Schwob, André Fontainas, André Lebey. La «liaison» avec Pierre Louÿs est traversée d'orages. Celle avec André Gide languit. Puis décidément, Gide est un «écrivain». Valéry cherche une politique de pensée. À ce point de vue, ses rapports avec un certain Eugène Kolbassine, professeur d'origine russe qu'il a connu à Montpellier, peuvent avoir été déterminants.

En 1894, premier séjour mystérieux à Londres. Il y retourne en 1896, aux services de presse de la Chartered Company. Entre-temps, il public L'Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, qui lui est commandée par Juliette Adam, directrice de La Nouvelle Revue. Texte capital, clé de voûte de toute l'œuvre, dans laquelle il donne l'impression de jeter tout son matériel — de se finir.

Le personnage idéal de cette «fin» sera Monsieur Teste. La Soirée avec M. Teste paraît en 1896, dans Le Centaure. Elle est dédiée à Kolbassine. Elle fait quelque bruit. Gide écrit: «Je cherche un mot pour M. Teste, je trouve «incomparable». Suffit. Ce qui m'étonne le plus, c'est que ce soit intéressant, je veux dire qu'on s'y prenne et que ça ait un goût à en donner faim. On ne peut le lire que tout entier. Mais cela est si satisfaisant que je n'imagine ensuite rien d'autre, et je comprendrais qu'avec l'article sur Vinci et quatre ou cinq lettres de toi en façon de préface se closent tes œuvres complètes.» Curieuse réflexion, qui marque parfaitement l'absolue différence des deux esprits. Car il s'agissait bien de ne plus écrire pour Valéry. Mais pas le moins du monde comme Gide l'entendait. Au reste on n'arrête pas à volonté le goût d'être, et ce goût, chez Valéry, était intimement lié aux prestiges du langage.

En 1896, publication de La Conquête allemande — plus tard Une conquête méthodique — dans la New Review. Ce sera tout. À vingt-sept ans, Valéry a jeté la gourme première. Il ne va plus s'agir pour lui que d'en récupérer la matière essentielle, celle qui donne des pouvoirs, qui s'avère bonne conductrice de l'homme qui est dans l'homme, de l'esprit qui est inclus dans le langage que d'en dégager les vertus actives, on dirait concrètes, si l'ordre ici supposé ne contenait pas que de la pensée.

Physiquement, on en parle comme d'un hyper-nerveux, on fait état de ses yeux saillants, comme de bourrache éblouie, dira la comtesse Anna de Noailles, de sa diction chantante, légèrement zézayante, et de son extraordinaire faculté de résoudre n'importe quel problème. Ses meilleurs amis s'inquiètent de sa révolution, de son vœu de silence. Gide, on l'a vu, l'encourage plutôt. Mais la plupart, soudain oublieux des grands textes parus, y vont de leurs jugements. Nul doute que Valéry n'ait beaucoup souffert de ce renoncement à rebours. Et bien plus souffert encore d'en souffrir. Un raté, à peu de chose près, c'est un raté. Il a donné, mais c'est déjà fini. Votre Valéry n'était qu'un feu de paille… Et de piétiner les dernières étincelles. Nul doute que les façons de ces individus ne fassent que renforcer la décision de Paul Valéry de s'installer une fois pour toutes à sa table de bord, sans autre but que celui de noter, dans l'ordre le moins prémédité qui soit, les oscillations, les habitudes, les constantes, les fantaisies, du bâtiment: «Je ne me suis jamais référé qu'à mon MOI PUR, par quoi j'entends l'absolu de la conscience, qui est l'opération unique et uniforme de se dégager automatiquement de tout, et dans ce tout figure notre personne même, avec son histoire, ses singularités, ses puissances diverses et ses complaisances propres.»

En 1897, il entre au ministère de la Guerre. Il y restera trois ans, évidemment sans plaisir. En 1898, Mallarmé meurt. Le Témoin. Peut-être existe-t-il en toute vie une mort plus sensible que toute autre. Une mort qui laisse l'ami plus seul, à jamais. Des paroles n'ont pas été échangées, que ce mort aurait été seul à prononcer, à provoquer. Valéry ressent très profondément cet événement, qui est comme le signe d'un nouveau «mur». Cependant, ce qu'il ne consentira jamais à appeler son œuvre — ses poèmes, L'Introduction, Teste — va son chemin, travaille la nouvelle génération. Et Valéry le silencieux devient personnage de légende. Valéry Larbaud écrit: «Des adolescents, des lycéens, des étudiants qui étaient nés dix ans après lui et qui découvraient à leur tour, dix ans après lui, la littérature contemporaine — et je peux bien ici revendiquer l'honneur d'avoir été de leur nombre — se récitaient, en pâlissant d'enthousiasme, des strophes et des poèmes de ce qui devait être un jour L'Album des vers anciens, alors copiés sur les petites revues où ils avaient paru. Ils prononçaient le nom de Paul Valéry d'un air de vénération et de mystère.»

Le 31 mai 1900, ce fantôme se marie avec Jeannie Gobillard, nièce de Berthe Morisot. Il change de rive, devient secrétaire particulier d'Édouard Lebey, directeur de l'agence Havas. Range sa vie. A-t-il cessé d'écrire? Non. C'est, chaque matin, deux ou trois heures de «sport». Il fait de l'exercice intellectuel comme d'autres de la culture physique. Il se «laisse faire par sa tête»: «Un cheval de course entraîné tous les matins, poussé à fond, retenu à temps, pesé, nourri savamment, est une bien belle chose.» Oui. Cette «habitude» le tiendra jusqu'au bout. Les années passent. Les enfants naissent. Aucun signe de renoncement.

Puis c'est l'hiver 1912-1913. André Gide et Gallimard reviennent à la charge. Il s'agit de réunir les anciens poèmes, et d'en publier l'ensemble. Valéry rechigne, puis accepte. Une nouvelle «biographie» commence, presque une nouvelle vie. Il ne se doute pas du piège qu'il se tend. Ou fait comme si. Sous prétexte d'adieu à la poésie, il se propose de composer une vingtaine de vers. La guerre éclate. Il n'est pas mobilisable. Alors, ces vers, il les nourrit, les laisse pénétrer dans ses chambres noires. Il les développe. Après quatre ans et demi de labeur, il montre La Jeune Parque. Étrange exercice. Étrange adieu. La sortie du monstre ne passa pas inaperçue. Ni son auteur, qui ne répugna pas à reprendre le chemin des salons, perdant du même coup l'audience passionnée des surréalistes, qui l'avaient considéré comme un corps glorieux. Et mort. Le vice délicieux de la conversation le reprend. Ce sont plutôt monologues, éblouissants, dit-on, que chauds échanges. Il n'est plus temps. Puis le charme opère si totalement! Comment se refuser de plaire, quand il n'est plus d'autres obstacles que les siens, au secret de l'aube. Si je est un autre, prouvons-le gracieusement. À partir de ce moment crucial, il ne cessera plus d'affirmer que si l'on n'était pas venu le chercher, le déranger, il serait resté dans sa chambre. Propos ambigu, qu'on lui a souvent reproché, propos évidemment paradoxal chez un être aussi sûr de sa volonté majeure. Mais propos qu'on peut prendre à la lettre, avec le poinçon de coquetterie qu'il suppose.

Et c'est le régime de la commande qui s'institue, si toutefois l'on excepte la très belle suite de poèmes — Poésies — qui profitent de cette mine de thèmes qu'est La Jeune Parque. Du Cimetière marin, Valéry dira qu'il est «ma pièce personnelle. Je n'y ai mis que ce que je suis. Ses obscurités sont les miennes. La lumière qu'il peut contenir est celle même que j'ai vue en naissant». Et sans jeu de mots, Valéry nous apparaît dès lors comme un don Juan de l'esprit, avec la grave insouciance de l'emploi. Mais don Juan sans commandeur concevable. Il parlera de tout et de rien: du suffrage des femmes, de l'acier, des parfums, du cinéma, etc. Il voudra bien tout ce qu'on voudra. Cette «moquerie» n'ira pas sans déportation, si légère soit-elle. Le langage a ses facilités. Toutefois, cette indifférence regrettable ne va pas jusqu'à lui faire trahir son ambition la plus haute, la plus absurde. Il entre même dans le principe de la commande comme un pacte de préservation quant à la lutte engagée contre tous les mythes concevables. (Mais l'homme en est un.) Et Valéry se fût-il interdit ses trop nombreuses déclarations au sujet de l'œuvre qu'on lui «trouve» — quelle vexation! — et de ce qui l'intéresse au premier chef et ne regarde personne, nul n'aurait réagi. Après tout, il peut aussi écrire Le Cimetière marin, ce n'est pas incompatible mais, pour ainsi dire, logique. La littérature devenant le second métier, il est évident que ce métier doit être traité avec rigueur, froidement, délibérément. Et que, ce faisant, il «rapporte».

En 1919 paraît Note et digression, texte important qui «juge» L'Introduction à la méthode. On y sent comme une nostalgie de l'ancien anarchisme, un sourd «j'ai osé penser ces choses». Puis Charmes (1922). En 1923, Eupalinos ou l'Architecte (on lui avait commandé 115.800 lettres sur l'architecture), L'Ame et la danse, dont l'idée centrale doit tout à Mallarmé — Valéry ne s'en est pas caché —, en 1924, le premier recueil de Variété. En 1928, les intéressants Entretiens avec Frédéric Lefèvre, une réédition augmentée de La Soirée avec M. Teste.

Valéry est maintenant un personnage officiel et très «européen». En 1927, il est élu à l'Académie française. Dans son discours de réception, il omet volontairement de prononcer le nom de son prédécesseur, Anatole France. Léger acte de représailles, ce dernier ayant un jour prononcé des paroles sottement malheureuses sur Mallarmé. En 1929, Léonard et les philosophes. En 1931, Amphion, Regards sur le monde actuel, Pièces sur l'art, L'Idée fixe en 1932, Sémiramis en 1934. En 1936, il est nommé président de la Coopération intellectuelle de la S.D.N. et professeur de poétique au Collège de France. En 1937, il publie Degas, danse, dessin. En 1941, Mélange, Tel quel et Mon Faust, œuvre très inégale, qui laisse deviner une grande fatigue. En 1942, Mauvaises pensées et autres. En 1945, L'Ange, très beau poème d'inspiration sans doute ancienne.

Le 20 juillet 1945, Paul Valéry meurt à Paris, à l'âge de 73 ans. Funérailles nationales. Son corps repose à Sète, dans la terre du cimetière marin. Après sa mort sont publiés les recueils Vues (1948) et Histoires brisées, variations sur le thème de Robinson (1950), Lettres à quelques-uns (1952), ainsi que la correspondance qu'il échangea avec André Gide (1955) et Gustave Fourment (1957). Les Cahiers, qu'il a rédigés tous les matins de sa vie, dès qu'il se connut cherchant, ont été publiés une première fois de 1957 à 1961. Ils témoignent en faveur d'une des plus jalouses, des plus nerveuses intelligences possibles, d'une de celles qui ont fait dire à leur homme: «J'ai essayé de penser ce que je pensais et je l'ai fait avec une naïveté obstinée. On me dit «subtil» et c'est absurde. Je suis plutôt brutal, mais j'ai, ou j'ai eu, la folie de la précision. Une part immense de mon travail — à demi perdue, à demi utile — fut de me faire des définitions. Penser au moyen de mes propres définitions, ce fut pour moi une espèce de but.»