Piotr Tchaadaïev

Piotr Tchaadaïev
Piotr Tchaadaïev

Penseur et écrivain russe, Piotr Iakovlevitch Tchaadaïev est né le 27 mai 1794 à Moscou.

D'origine aristocratique, il est le fils de Iakov Petrovitch Tchaadaïev et de la princesse Natalia Mikhaïlovna Chtcherbatova. Par sa mère, il est le petit-fils du prince historien Mikhaïl Chtcherbatov.

Il étudie à Moscou puis devient Officier de la Garde impériale en 1812. Il prend part à la guerre contre Napoléon jusqu'à Paris (1812-1814). En 1821, à la veille d'être nommé aide de camp de l'empereur Alexandre 1er, il démissionne avec éclat d'une carrière qui s'annonçait brillante.

Entre 1823 et 1826, il voyage en Europe: Angleterre, France, Suisse, Italie, Allemagne, restant à l'écart des événements de 1825.

Ami d'Alexandre Pouchkine et proche des décembristes, il est influencée d'abord par les idées du libéralisme et de la maçonnerie, mais sa pensée s'ouvre à tous les grands courants de l'époque: l'idéalisme allemand mais aussi le traditionalisme français et même le socialisme de Saint-Simon. Il lit Friedrich Schelling, Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Johann Heinrich Jung-Stilling, François-René Chateaubriand, et fréquente à Paris les jeunes intellectuels de la bonne société catholique libérale.

De retour à Moscou, il médite sur la Russie, élabore une philosophie de l'histoire et dresse le bilan de ses idées dans ses Lettres philosophiques adressées à une dame, rédigées directement en français en 1828-29. On y trouve une critique du rationalisme et de l'individualisme des Lumières mais surtout un programme social, politique et religieux qui a pour objectif de permettre à la Russie de combler son retard, afin qu'elle puisse jouer dans le monde de la culture de l'époque et de demain un rôle correspondant à sa force politique. Trois traits majeurs caractérisent sa pensée. Le premier relève de l'ordre social: c'est une vigoureuse condamnation du servage, "cette plaie horrible qui nous ronge" et qui empêche la Russie de suivre la voie libérale. Le second concerne l'ordre des principes théoriques, et c'est le souci permanent de l'universalisme, ce critère déterminant des options fondamentales de Tchaadaev. Le troisième est d'ordre proprement religieux, c'est le thème du royaume de Dieu sur terre, thème qui récapitule les deux premiers.

Selon l'usage à l'époque, ces huit lettres philosophiques circulent en manuscrit dans les salons européens, même si Tchaadaev tente à plusieurs reprises de les faire éditer, en Russie ou à l'étranger. Seule la première lettre est publiée, en russe, en 1836 dans la revue Télescope. Elle commence par une vive critique de la Russie passée et présente qui, de par sa situation entre Orient et Occident, ne possède selon lui ni civilisation propre ni passé historique. Elle reste primitive, ignorante, superstitieuse et chaotique, le servage attestant de son retard social et moral par rapport à l'Europe chrétienne. De plus, la lettre est datée de "Nécropolis", comme si Moscou était la cité des morts. Ce point de vue sévère exprimé dans la seule première lettre provoque un contresens dans la réception de l'oeuvre. Véritable sacrilège pour l'orgueil national, elle génère un scandale considérable dans la bonne société moscovite. La revue est fermée, le censeur renvoyé et l'auteur déclaré fou par ordre de l'empereur Nicolas Ier lui-même. Tchaadaëev est assigné à son domicile et il lui est désormais interdit de publier quoi que ce soit.

En fait la virulence de Tchaadaev est à la mesure de son patriotisme et à son désir de voir la Russie tenir la place qui lui revient. Les autres lettres composant l'oeuvre sont moins polémiques: loin de se réduire à une attaque contre la Russie, il s'agit d'un vaste programme de réforme intellectuelle, morale et spirituelle. En 1837, il rédige en outre une mise au point de ses idées dans L'Apologie d'un fou (publié à titre posthume en 1862) où il corrige ce qu'il y avait d'excessif dans ses anciennes positions, en particulier à l'égard de l'orthodoxie byzantine. Il reste cependant fidèle pour l'essentiel à ses convictions majeures: la nécessité d'abolir le servage, et la nécessité de lier définitivement la Russie avec la culture et la destinée européenne afin de préserver l'universalisme, les doctrines slavophiles étant condamnées comme de dangereuses utopies.

Sa correspondance, spécialement avec Ivan Tourgueniev et Adolphe de Circourt, ainsi que ses Notes et Fragments retrouvés dans ses papiers personnels lors de son décès, confirment la permanence de ses idées et de ses convictions: "Du jour où nous avons prononcé le mot d'Occident par rapport à nous, nous étions perdus."

Malgré sa disgrâce, Tchaadaïev reste jusqu'à la fin de sa vie une figure marquante de Moscou, et son salon est l'un des centres de la vie intellectuelle moscovite. De son vivant comme après sa mort, son image hante la littérature russe: il apparaît dans la comédie Le Malheur d'avoir trop d'esprit d'Alexandre Griboédov, dans Eugène Onéguine d'Alexandre Pouchkine, dans les poésies de Mikhaïl Lermontov, dans Les Possédés de Fiodor Dostoïevski. Ses idées ont tellement marqué la conscience russe que c'est par rapport à lui que se sont définis les deux grands courants — occidentaliste (défenseurs de l'idée que la Russie doit devenir européenne) et slavophile (défenseurs du génie propre de la Russie) — qui commandent l'évolution de la pensée russe moderne.

Piotr Tchaadaïev est mort le 14 avril 1856 à Moscou, à l'âge de 61 ans.

Copyright © François Rouleau / La République des Lettres, Paris, lundi 17 février 2020. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite. Les citations brèves et les liens vers cette page sont autorisés.

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