John Steinbeck

John Steinbeck
John Steinbeck

En 1934 paraissait un livre fort divertissant, February Hill, par Victoria Lincoln. On y voyait dépeints, avec un amoralisme souriant, une vieille grand-mère qui chantait des chansons obscènes, sa fille qui, pour subvenir aux besoins du ménage, se prostituait avec ingénuité, sa petite-fille, kleptomane par bonté de coeur, et autres personnages également ignorants du code des bonnes moeurs. C'était là un genre de livre inusité aux Etats-Unis où, quand on parle du vice, ce n'est point pour le montrer plaisant.

February Hill eut son heure de célébrité que prolongea l'apparition, en 1935, de Tortilla Flat par John Steinbeck. Les critiques s'empressèrent d'établir un parallèle entre ces deux romans dont la seule ressemblance ne consistait, à vrai dire, que dans le cynisme amusé des auteurs et l'impudique innocence des héros. Le succès de Tortilla Flat fut tel que Hollywood s'en assura les droits d'adaptation, et Steinbeck s'enfuit au Mexique pour se soustraire à une publicité que sa modestie redoutait. Il revint quand l'enthousiasme se fut un peu calmé. Hollywood avait abandonné ses projets de film, et le public, informé par quelques articles, s'était déjà familiarisé avec le nouvel écrivain qu'il ne regardait plus comme une bête curieuse.

Ce n'était plus un inconnu. On savait maintenant qu'il était né en 1902, à Salinas, petite ville de Californie où, chaque année, les cow-boys organisent de grands rodéos. Dès son jeune âge la vie l'emporte et le rudoie. Il travaille comme garçon de ferme avant d'entrer à l'Université de Stanford où son indépendance lui fait, à maintes reprises, abandonner le cours de ses études. À la salle de classe il préfère les ranches de Salinas. Son énergie y trouve à s'employer et, quand il veut lire, il le fait à sa fantaisie. Attiré par New York, il s'embarque sur un cargo et s'arrête à Panama. C'est ensuite toute la variété que New York peut offrir aux esprits qui aiment l'aventure. Steinbeck y fait un peu de tout, depuis le reportage jusqu'au métier plus humble de maçon; puis il repart pour la Californie. On lui donne à garder une maison juchée dans la Sierra Nevada, sur les bords du lac Tahoe. Dans cette solitude glacée, enfoui pendant plusieurs mois sous la neige, il écrit Cup of Gold avec les souvenirs de son séjour à Panama. L'éditeur Mc Bride accepte le manuscrit et, pour la première fois, Steinbeck va se voir publié. Cup of Gold n'était pas son premier roman. Il en avait déjà écrit trois. L'un d'eux lui avait été renvoyé par tous ceux auxquels il l'avait présenté, les deux autres n'étaient jamais sortis de ses tiroirs. Les trois manuscrits sont aujourd'hui détruits.

Après avoir quitté la maison qu'il avait en garde, il travaille quelque temps à l'élevage des truites dans un établissement de pisciculture, puis, s'étant marié, il va s'installer sur la côte du Pacifique, près de Carmel, colonie d'artistes rivale de Taos dans le New Mexico. Il publie successivement The Pastures of Heaven (1932), To a God Unknown (1933) et enfin Tortilla Flat qui, du jour au lendemain, le tire de l'Obscurité et le met en vedette. In Dubious Battle (1936) souleva quelques objections mais valut à l'auteur la médaille d'or du Commonwealth Club de San Francisco. Of Mice and Men (1937) fut acclamé unanimement par la critique comme une réussite parfaite. La même année, sous le titre The Red Pony, parurent trois nouvelles réimprimées, en 1938, dans un recueil de contes, The Long Valley.

John Steinbeck habite aujourd'hui la petite ville de Los Gatos, à quelques kilomètres au sud de San Francisco. Il n'en sort que pour de longs voyages, ou pour de brèves apparitions à New York. De ses ancêtres allemands il tient un physique vigoureux et nordique. À ses ancêtres irlandais il doit son sens de l'humour, son goût du mystérieux, et un sentiment profond des valeurs poétiques. Son horreur de la publicité qui, au lendemain de Tortilla Flat le fit s'abriter au Mexique, est déjà matière à anecdotes.

Quand le Commonwealth Club de San Francisco lui décerna la médaille d'or pour In Dubious Battle, il refusa de l'y aller chercher, et, à un dîner offert à New York, en 1937, en l'honneur de Thomas Mann, il s'éclipsa dès le second discours et alla se réfugier seul dans le bar. La première de l'adaptation théâ‚trale de Of Mice and Men se fit sans lui, à New York, et il ne vit pas davantage la comédie que Jack Kirkland tira de Tortilla Flat. Ce que cache cette sauvagerie, l'oeuvre de Steinbeck est déjà assez importante pour nous le dévoiler. Des traits communs unissent romans et nouvelles qui, par ailleurs, présentent une variété révélatrice d'une imagination fertile servie par un sens aigu d'observation et un métier qui, chaque fois, s'affirme plus solide.

Cup of Gold (1929) n'est qu'une longue vie romancée de Sir Henry Morgan, pirate anobli par le roi Charles II. Ce sont d'abord ses années d'enfance dans les brumes du Pays de Galles, entre sa grand-mère, Gwenliana, qui jouit du don de seconde vue, et le mystérieux vieillard Merlin, autrefois poète, aujourd'hui reclus dans sa maison emplie de harpes. L'enfant rêve d'aventures que son aïeule lui confirme comme faisant partie de sa destinée, et il s'embarque sans savoir que le capitaine se livre à la traite des esclaves. Il est vendu à la Barbade d'où il s'en va, quelques années plus tard, à la conquête de Panama, qu'on appelait alors "La Coupe d'Or". Il n'a pas tardé à devenir le chef des corsaires, mais il n'aura de paix qu'il n'ait conquis cette ville fameuse non pour les richesses qui s'y trouvent, mais parce qu'une femme y habite, "La Santa Roja", si belle que l'imagination se refuse à la concevoir. Et, comme Jeoffroy Rudel, il entraîne ses flibustiers à la recherche de sa Princesse Lointaine. Le siège est rude, et la Santa Roja n'est qu'une femme comme les autres dont la capture n'est qu'une désillusion. Telle est, dans ses grandes lignes, cette histoire riche en éléments romanesques. Fort bien amenée par l'étrange atmosphère de la campagne galloise, elle s'alourdit un peu à mesure que le récit s'allonge. Mais il y a de la couleur, des scènes de cruauté traitées avec un réalisme vigoureux qui ne nuit pas au ton un peu "conte de fées" d'où le roman tire son plus grand charme.

The Pastures of Heaven (1932) marque un progrès notable sur l'ouvrage précédent. "Las praderas del Cielo" est le nom d'une vallée voisine de Salinas. Chacun des chapitres est consacré à une des familles qui y sont venues s'installer. C'est donc, beaucoup plus qu'un roman, un recueil de nouvelles unies par un lien très ténu. C'est ainsi qu'en 1919 Sherwood Anderson avait composé son Winesburg, Ohio, et, en 1927, Thornton Wilder, dans The Bridge of San Luis Rey, prend prétexte de l'écroulement d'un pont pour raconter l'histoire des différentes personnes qui y trouvèrent la mort. Cette technique très souple offre aux jeunes auteurs qui ne sont pas encore bien sûrs de leur métier, ou aux autodidactes qui ne le seront jamais, le moyen d'éviter les écueils que présente la composition d'un roman touffu.

Il n'y a pas de monotonie dans les récits de The Pastures of Heaven. Les uns nous montrent un Steinbeck friand d'horreur et de morbidité, comme l'histoire du petit monstre Tularecito ou celle de Helen Van Deventer et de sa fille folle. D'autres annoncent l'humoriste de Tortilla Flat. Ainsi, la mésaventure de Shark Wicks, forcé d'avouer que sa fortune est imaginaire lorsqu'il est condamné à payer une amende pour avoir voulu tuer Jimmy Munroe coupable d'avoir embrassé sa fille. Le thème de la solitude revient souvent, mêlé à la sensualité de la terre, à la poésie des fleurs et des arbres.

C'est avec To a God Unknown (1933) que Steinbeck se révèle le plus profondément poétique. Le titre est emprunté à un poème des Védas où, à chaque strophe, revient le vers: "Quel est-il celui auquel il faut offrir nos sacrifices ?" Pour Steinbeck, ce dieu inconnu et puissant est le grand Pan. To a God Unknown est un hymne délirant à la nature. Joseph Wayne a quitté sa ferme du Vermont pour s'installer dans la campagne californienne. Son mysticisme païen le pousse à adorer la terre avec une sensualité que D.H. Lawrence eût comprise. Comme l'héroïne de The Triendly Tree (premier roman du jeune poète anglais Cecil Day Lewis) il va confier aux arbres ses soucis et ses espoirs. Il leur offre son fils en hommage, au grand scandale de son frère puritain et, quand de longs mois de sécheresse ont calciné la terre, il s'ouvre les veines au-dessus d'une source tarie, livrant son corps en holocauste à cette campagne trop aimée sur laquelle un orage s'abat tandis que ses dernières forces s'éteignent.

L'importance de ce roman (dont Jean Giono, sans doute, aimerait bien des pages), malgré l'exaltation trop constamment tendue qui risque d'incommoder le lecteur, et peut-être de le faire soutire, est d'avoir libéré son auteur d'une sorte de romantisme druidique qui, jusqu'alors, alourdissait sa pensée et son style et tenait la bride à un humour dont la qualité fera le succès du roman suivant, Tortilla Flat (1935).

Les personnages de cette histoire gaillarde sont des "paisanos". John Steinbeck définit le "paisano" de la façon suivante: "Un mélange d'Espagnol, d'Indien, de Mexicain et de sangs caucasiens variés. Ses ancêtres habitent la Californie depuis un siècle ou deux. Il parle anglais avec un accent paisano et espagnol avec un accent paisano. Quand on s'enquiert de sa race, il soutient avec indignation qu'il est de pur sang espagnol, et il relève ses manches pour vous montrer qu'au creux du bras, sa peau est presque blanche. Sa couleur, comparable à celle d'une pipe d'écume bien culottée, il l'attribue aux coups de soleil. C'est un paisano, et il habite dans ce quartier, sur les hauteurs de Monterey, qu'on appelle Tortilla Flat, bien qu'il ne soit pas plat du tout."

Monterey est un petit port à quelques kilomètres au nord de Carmel. La douceur du climat en explique, en partie, le laisser-aller débridé où Steinbeck n'a eu qu'à puiser pour nourrir sa verve comique et son humeur grivoise. En réalité, plus qu'un roman, Tortilla Flat est une série de contes fortement épicés, une sorte de geste burlesque où des paisanos, Danny, Pilon, Jesus Maria, Big Joe, et le Pirate accompagné de ses chiens vivent de l'air du temps, chapardent, s'enivrent et font l'amour avec un dédain complet de la morale la plus élémentaire. Ils se sont fait un Dieu à leur usage et qu'ils invoquent à chaque instant. Le monde des miracles est pour eux une réalité, et ils sont toujours prêts à prier Notre-Dame ainsi que le faisait François Villon. Les exploits de ces mauvais garçons, fort drôles en eux-mêmes, ne vont pas sans une certaine monotonie, et l'apothéose finale, glorifiant la mort de Danny, frise l'absurde par son invraisemblance, mais Tortilla Flat n'en est pas moins d'une lecture fort réjouissante et très révélatrice de ce qu'on pourrait appeler la philosophie sociale de Steinbeck. Pour lui, Danny et ses amis, loin d'être des fainéants ivrognes et libidineux, sont de joyeux drilles sans malice qu'on doit aimer pourvu qu'on les comprenne. Cette attitude ressort clairement de l'avant-propos que Steinbeck écrivit pour la réédition de son roman dans la collection populaire de la Modem Library (1937). "J'ai écrit ces histoires, dit-il, parce que ce sont des histoires vraies et parce que je les aimais. Mais la racaille littéraire a considéré mes personnages avec la basse sottise de duchesses qui s'amusent des paysans et les plaignent. Ces histoires sont publiées, je ne puis les reprendre, mais je ne soumettrai plus jamais au contact dégradant des gens décents, ces braves êtres faits de rires et de bonté, d'érotisme honnête et de regards francs, de courtoisie bien supérieure à toutes les politesses. Si je leur ai causé du tort en racontant quelques-unes de leurs frasques, je le regrette. Cela ne m'arrivera plus. Adios, Monte !"

Jusqu'à présent il a tenu parole. Il semble même avoir abandonné toute idée de comique. Dorénavant, son oeuvre sera sérieuse, à l'exception d'une plaquette sans importance, publiée hors commerce à 199 exemplaires, en 1936, Saint Katy the Virgin. Ce conte, avec son humour sacrilège, rappelle certains contes de Boccace ou les anecdotes de Rabelais où les moines sont pris à partie. Frère Paul et Frère Colin, au cours d'une quête, ont reçu d'un méchant homme une truie féroce que personne n'a jamais pu dompter. Ils parviennent à la convertir, et l'animal achève son existence en odeur de sainteté après avoir racheté ses fautes par des visites aux malades et des prières pour les pécheurs. L'incongruité de ce dénouement, que les imaginations les plus désordonnées se refusent à admettre, enlève toute valeur à ce récit dont les premières pages permettaient d'espérer une fantaisie ingénument badine dans le goût des vieux fabliaux.

La même année, 1936, parut In Dubious Battle où Steinbeck, sacrifiant à la mode du jour, présente un épisode tragique de la lutte entre patrons et ouvriers. Le titre est emprunté au Paradise Lost de John Milton: "Le combat incertain dans les plaines du Ciel contre le trône du Tout-Puissant." Le champ de bataille est ici les vergers de Californie à l'époque de la cueillette des pommes. Profitant d'une réduction de salaire, le parti communiste envoie un agitateur, McLeod, pour fomenter une grève. Au cours des 350 pages, nous assistons aux intrigues de Mac, aux hésitations des journaliers, à l'opposition des éléments conservateurs du pays et, finalement, à l'échec de la rébellion. Si les sympathies de l'auteur ne sont pas douteuses, il faut lui rendre cette justice que jamais il ne tombe dans le fanatisme primaire et la propagande grandiloquente, vices inhérents à la littérature de combat. Il reste avant tout romancier, comme Émile Zola dans Germinal. Il n'atteint jamais, du reste, à la grandeur du maître de Médan, mais il brosse quelques tableaux vigoureux de rencontres sanglantes entre grévistes et renards, d'incendies de propriétés privées et autres violences habituelles aux convulsions sociales. Exact dans la psychologie du groupe, il devient extrêmement faible quand il s'agit des individus. Steinbeck n'a pas évité le danger de faire de son apôtre communiste un génie omniscient qui va jusqu'à accoucher une femme comme le plus expert des gynécologues tout en admettant que, jusqu'alors, il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il fallait faire pour mettre un enfant au monde. Mais une sorte de Saint-Esprit "rouge" opère sans cesse en lui et il en communique la flamme à un disciple aimé, Jim Nolan, au zèle trop comique pour être irritant. (Blessé à l'épaule, lorsque Mac lui explique que, afin de raviver l'ardeur des grévistes, il leur faudrait la vue du sang, Jim offre aussitôt d'arracher son bandage afin de leur montrer l'hémorragie qui en résultera.) In Dubious Battle déplut aux communistes, certaines pages étant, paraît-il, incompatibles avec la pure orthodoxie. Les esprits conservateurs n'aimèrent point le livre davantage car ils trouvèrent que l'héroïsme se trouvait trop constamment du mauvais côté. C'était l'éternelle histoire du Meunier, son Fils et l'âne: Steinbeck écouta Jean de La Fontaine. Il laissa les deux camps se calmer, et l'harmonie se rétablit, l'année suivante, quand parut l'admirable Of Mice and Men.

La perfection de ce roman très bref vient sans doute du fait qu'au cours des années précédentes, John Steinbeck avait conjuré ses démons. Son romantisme débridé avait imprégné Cup of Gold; son panthéisme s'était tari dans To a God Unknown; son humour avait explosé dans Tortilla Flat, et sa mystique libertaire lui avait dicté In Dubious Battle. De ces quatre produits, soigneusement décantés, ne restait que la quintessence d'où naquit Of Mice and Men. Le titre est emprunté à un poème de Robert Burns: "The best laid schemes o'mice an'men gang aft a-gley", " les plans les mieux conçus des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas". Ainsi George et Lennie n'auront jamais la petite ferme dont ils avaient pourtant si bien imaginé tous les détails. On ne sait ce qu'il convient de louer davantage dans ce petit chef-d'oeuvre d'intense sobriété. Tout y est à sa place et il n'y a pas un mot de trop. La rudesse indispensable n'y prend jamais l'allure de basse vulgarité; le réalisme des personnages est voilé par la poésie du rêve, la sentimentalité s'arrête juste au moment où l'on pourrait craindre qu'elle ne devint de la sensiblerie, et la couleur locale, très pittoresque, sait éviter les tons criards de la carte postale en couleurs. Quant au récit, il est mené avec une rapidité qui tient plus de l'art dramatique que du roman. Aussi Steinbeck a-t-il pu transporter son drame sur la scène sans en rien modifier et la nouvelle oeuvre, sous les lumières si dangereuses de la rampe, a gardé toute sa vérité et toute son émotion.

Of Mice and Men plaça définitivement Steinbeck au premier rang des écrivains de sa génération. The Red Pony, publié quelques mois plus tard en édition de luxe limitée à 699 exemplaires autographiés, ne fit que raffermir la position de son auteur. C'est un récit en forme de triptyque dont les volets avaient déjà paru dans la North American Review et Harper's Magazine. La première nouvelle, The Gift, raconte l'amour du petit Jody pour le poney dont son père lui a fait cadeau, la maladie de l'animal et sa mort après une trachéotomie pratiquée par Billy Burk, le cow-boy en qui Jody a mis toute sa confiance. Moins physiologiquement réaliste The Great Mountains évoque le pays mystérieux d'où arrive un "paisano" qui, un beau jour, disparaît avec un vieux cheval que le père de Jody ne pouvait se décider à vendre. Avec The Promise, nous retrouvons un naturalisme brutal, depuis la description de l'accouplement de Nelly, la belle jument, avec l'étalon auquel Jody l'a conduite, jusqu'à la mort de l'animal, à la naissance du poulain. Comme d'habitude, le décor de ces trois nouvelles est un ranch californien dans la région de Salinas.

L'oeuvre de Steinbeck est avant tout loeuvre d'un romantique et d'un poète à sensibilité aiguë mais tenue correctement en laisse ainsi qu'il sied à tout Anglo-Saxon de notre siècle. Sa poésie n'éclate pas, comme celle de William Faulkner, en formules magiques, en cascades d'images rutilantes et farouches. Elle est d'une nature plus franche, plus délicate et plus intime aussi, et beaucoup plus loyale. Steinbeck joue toujours franc-jeu et se montre sans voiles. De sa sensibilité refoulée naît le désir d'évasion qui, sous des formes diverses, agite tous ses personnages. C'est l'esprit d'aventure qui met Henry Morgan à la tête des frères de la côte, qui suggère à Joseph Wayne de quitter le Vermont paisible et sûr pour la Californie incertaine, qui stimule le zèle de Mac, qui fait errer George et Lennie sur les grand-routes. À la base de cette inquiétude il y a le rêve. Pour Henry Morgan, c'est la Santa Roja, pour Joseph Wayne, la communion avec la terre, pour Danny et ses amis, les fantaisies miraculeuses qui embellissent leurs existences sordides, pour Mac, la république des travailleurs, pour George et pour Lennie la petite ferme et les lapins soyeux. Et la fin de ces rêves est toujours une désillusion. La Santa Roja ne diffère pas des autres femmes, la terre aimée de Joseph Wayne se dessèche et lui boit le sang, le paradis communiste de Mac recule à l'arrivée de la police, et Lennie meurt, les yeux ravis par la vision de ses lapins. Le petit Jody lui-même, si jeune pourtant, comprend, après la mort du poney rouge et de Nelly, que Billy Burck, malgré toute son autorité, n'a pas le don de conjurer le mal. De là l'impression de profonde solitude qui plane sur tous les héros de Steinbeck. "Les types comme nous, y a pas plus seul au monde", dit George à Lennie. Jouets de leurs rêves et déçus par eux, ils s'en vont, telles ces épaves qui partent à la dérive après qu'a disparu ce qui était leur raison d'être et leur support. Le monde de Steinbeck est un monde cruel qui justifie un pessimisme né d'une sensibilité trop aisément froissée et qui, aux moments de révolte, frôle parfois la morbidité. Il aime peindre les déshérités, les monstres et les fous, il affectionne les scènes d'horreur et de brutalité, mais, à la différence d'Ernest Hemingway, il ne se permet pas de violences gratuites et ses héros n'ont rien du matamore. On ne trouve pas non plus chez lui le macabre burlesco-sensuel d'Erskine Caldwell. En revanche, il sait envelopper ses pages les plus atroces dans une atmosphère de conte fantastique où l'on peut déceler la trace de ses attaches irlandaises. Jamais il ne manque de laisser entrevoir, à travers un idéalisme vivace, encore qu'éternellement blessé, une tendresse de bon Samaritain envers ses compagnons de misère et de rêve dans cette vallée de larmes. Et cette sympathie constante n'est pas le moindre agrément d'ouvrages qui, par leurs autres qualités, d'un ordre moins subjectif, méritent qu'on les signale, sans plus tarder, à l'attention des lecteurs étrangers.
Maurice-Edgar Coindreau (Princeton University, 1939.)

Copyright © Maurice-Edgar Coindreau / La République des Lettres, Paris, lundi 26 août 2019. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite. Les citations brèves et les liens vers cette page sont autorisés.

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