Stephen Crane

Stephen Crane
Stephen Crane

Écrivain, poète et journaliste américain, Stephen Crane est né le 1er novembre 1871 à Newark (New Jersey, Etats-Unis).

Sa famille descend des premiers émigrants qui défrichèrent les terres vierges du Nouveau-Monde, et l’on retrouve un de ses aïeux, prénommé Stephen comme lui, parmi ceux qui ont signé la Déclaration de l’Indépendance.

Fils et petit-fils de pasteurs de l’Église Méthodiste, dernier de quatorze frères et sœurs, il perd son père à l’âge de sept ans et sa mère à l’âge de dix-neuf ans. La stricte observance des commandements évangéliques, la rigueur, la piété dans lesquelles est élevé l’enfant ne l’empêchent cependant pas, semble-t-il, bien au contraire, de se détacher assez tôt de la foi, sinon de s’en dégager entièrement.

Le jeune Stephen Crane commence ses études au La Fayette College et les poursuit à l’Université de Syracuse en 1891, passant ses vacances à Hartwood, dans le comté de Sullivan, où sa famille possède un domaine de 1500 hectares. De santé fragile d’abord, pris en charge et soigné par une sœur aînée, le malingre Stephen ne tarde pas à se transformer en un adolescent athlétique qui consacre plus de temps au base-ball qu’aux livres. Les biographes parlent d’une bonne note obtenue en algèbre, mais bien davantage de succès sportifs, et ils insistent tous sur le tour d’esprit séduisant du futur écrivain.

L’un des frères Crane, Townley, est devenu journaliste. Il entraîne aisément son cadet, qui vient de rater ses examens, dans ce métier. Stephen devient attaché à la rédaction du New York Tribune. Pas pour longtemps, car bientôt il renonce à son poste et préfère mener, dans les bas-fonds de la grande ville, une étrange vie de bohème, en compagnie de poètes, de peintres et d’artistes de toutes sortes, vie désordonnée qui lui permet d’accumuler les expériences les plus diverses, mais qui lui fait aussi connaître la misère et la faim. Il travaille en free-lance, en franc-tireur, s’échinant à placer sa copie à droite et à gauche. Il gardera de cette époque des souvenirs pleins d’amertume, mais il se met à écrire son premier roman, Maggie, fille des rues (1892), où il dépeint de façon très réaliste, avec de sombres couleurs, la vie populacière du Bowery et du Whitechapel de New York. D’aucuns voient une influence d’Émile Zola, particulièrement de Nana et de L’assommoir. Cette influence n’est pas facile à démontrer car Stephen Crane, à ses débuts, n’a presque aucune culture. D’autre part, le naturalisme américain, qui est "moins une doctrine qu’une façon de voir et d’interpréter la réalité", flotte déjà dans l’air du temps. Il correspond le mieux "au tempérament d’une jeunesse confrontée brutalement avec le capitalisme industriel", jeunesse décidée à réagir contre l’idéal puritain et ses vieilles croyances théologiques, à critiquer la société, à en dénoncer les injustices.

Quoiqu’il en soit, l’éditeur auquel Townley recommande le manuscrit de Maggie, le refuse. Stephen le fait alors publier à ses frais, sous le pseudonyme de Johnstone Smith. Le livre passe complètement inaperçu, engloutissant les maigres fonds investis dans ce qui devait être une affaire. L’affaire sera pour d’autres, lorsque, par une ironie dont le sort est coutumier, et malgré le papier de très mauvaise qualité sur lequel l’ouvrage est tiré, celui-ci deviendra une rareté bibliophilique.

L’échec de Maggie tant bien que mal digéré, Stephen Crane réussit à se faire envoyer comme correspondant de presse au Mexique. Auparavant, il a noué quelques amitiés littéraires, entre autres avec William Dean Howells et Hamlin Garland. (Dans Crumblings Idols, Garland reconnaîtra immédiatement et généreusement l’importance de Stephen Crane, en tant que promoteur du nouveau mouvement naturaliste en Amérique). Peu après, quand la société d’écrivains que dirige Irving Bachelier reçoit un manuscrit de Stephen Crane, il est aussitôt lu et placé au Philadelphia Press qui en décide la publication en feuilleton. Il s’agit de The Red Badge of Courage (La Conquête du courage).

Dans ce livre, Stephen Crane, qui n’a pas encore connu la guerre, raconte les aventures d’un groupe de volontaires engagés dans la guerre de Sécession. À l’époque, l’Amérique lutte pour retrouver l’unité perdue en 1861, quand onze Etats du Sud, farouches tenants de l’esclavage, ont rompu avec les États du Nord, partisans de son abolition. Mater les rebelles, sauver la fédération, tel est le but des armées en uniforme bleu que le Nord envoie se mesurer avec les "démons en gris". Le jeune fermier Henry Fleming a trop rêvé de gloire et d’exploits pareils à ceux des héros de l’Antiquité pour ne pas céder au désir de s’engager. Mais la guerre ressemble peu aux combats épiques d’antan et, lorsque vient son tour de recevoir le baptême du feu, il est pris d’angoisse. Saura-t-il se conduire en brave? Le premier contact avec l’ennemi lui apporte la réponse: c’est non. Il se ressaisit pourtant et, sous la mitraille, fait tant bien que mal le lent apprentissage de la maîtrise de soi où la peur physique et morale cède à la vanité, à la vergogne ou à l’orgueil selon les périls de l’heure — et qui aboutit enfin à "la conquête du courage". Le caractère volontairement sobre de la description que Crane donne de la bataille (inspirée par la bataille de Chancellorsville, 1863), la compréhension du phénomène de la guerre qui fait son chemin dans l’esprit du jeune soldat, la simplicité du récit, la vérité de chaque détail, l’accent humain de certaines observations, font de ce roman, considéré par Joseph Conrad comme un chef-d’œuvre, un classique de la littérature américaine. Il influencera durablement une génération d’écrivains, dont Ernest Hemingway, John Steinbeck et Erskine Caldwell.

La Conquête du courage paraît avec de nombreuses coupures, imposées par la direction du journal, néanmoins le succès est immense. Des rédacteurs aux typos, tout le personnel veut connaître l’auteur et venir lui serrer la main. L’édition intégrale en volume sort quelques mois plus tard, en 1895, après le retour de Crane du Mexique. La critique compare le roman à La Guerre et la Paix de Léon Tolstoï ou encore à la La Chartreuse de Parme de Stendhal. L’inconnu de la veille devient aussitôt célèbre dans les pays de langue anglaise. En France, Paul Valéry commence la traduction du roman mais il s’arrête à un premier jet qui ne sera cependant pas perdu puisque Francis Viélé-Griffin et Henry-D. Davray l’utiliseront pour établir la version française définitive du roman.

Après la publication et le succès retentissant de La Conquête du courage, les événements se précipitent et l’existence de Stephen Crane change. On trouve, consignée dans l’Autobiographie de H. G. Wells, la remarque suivante: "Dès lors, les Américains se jetèrent sur le jeune écrivain pour le spécialiser comme correspondant de guerre." Cette tentative de détourner une vocation qui s’affirme avec vigueur, de se défendre contre une intelligence résolue à combattre ce qu’elle dénonce, d’écarter un gêneur, l’histoire en a enregistré trop d’exemples pour qu’il faille encore insister. Toujours est-il que l’on se dépêche d’envoyer Stephen Crane à Cuba révoltée contre l’Espagne, où il arrive lesté de sept mille dollars en or remis par son éditeur. Il fait naufrage, échappe de justesse à la mort après être resté trente heures dans l’eau, se dépense sans compter, attrape la malaria et la fièvre jaune, avant d’être réexpédié, également comme correspondant de presse, sur le front de la guerre gréco-turque de 1897.

Toutes ces aventures, et combien d’autres encore, notamment celle de son mariage — il a épousé Cora Taylor, rencontrée naguère à Jacksonville, en Floride, où elle aurait été, assure-t-on, tenancière d’une maison de tolérance — finissent par compromettre sérieusement sa santé et le déterminent à se fixer en Angleterre. Il s’installe dans un vieux manoir, à Brede Place (East Sussex), où, grâce à un contrat fabuleux qu’un éditeur lui offre (20 livres pour chaque millier de mots), il reçoit avec un faste inouï tous les hôtes que le monde littéraire et artistique de Londres s’empresse de lui dépêcher.

Parmi ceux qui le fréquentent le plus assidûment, il y a Henry James et Joseph Conrad, qui veilleront avec une grande sollicitude sur ses dernières années, tout en manifestant leur hostilité contre les excentricités auxquelles ils assistent, H. G. Wells, George Bernard Shaw, et aussi Henry-D. Davray qui, en collaboration avec le poète symboliste français d’origine américaine Francis Viélé-Griffin, traduira La Conquête du courage.

Mais cette vie d’excès, de débordements de toutes sortes, les épreuves physiques répétées que l’écrivain impose à l’homme, les séquelles d’un passé orageux ne peuvent pas à la longue ne pas avoir raison de la robustesse de constitution de l’ancien champion universitaire de base-ball. Les médecins diagnostiquent une grave tuberculose pulmonaire. Stephen Crane part pour l’Allemagne afin de s’y faire soigner mais, miné par la tuberculose, il meurt à Badenweiler le mardi 5 juin 1900, à l’âge de 28 ans.

Outre les poèmes des Cavaliers noirs (1895), les romans Maggie (1892), La Conquête du courage (1895), La Mère de Georges (1896) et le semi-autobiographique La Troisième Violette (1897), Stephen Crane laisse plusieurs volumes de nouvelles: Le monstre, Le petit régiment, Contes de Bowery, Blessures dans la plaie, Les Récits de Whilomville, La Chaloupe. Beaucoup de ces contes restent des modèles de la prose américaine, comme Le Bateau ouvert, inspiré par le naufrage de son bateau à Cuba, que l’on trouve dans presque toutes les anthologies. Un volume d’essais et articles réunis à titre posthume a également révélé l’étendue de son travail de journaliste.

Entré vivant dans la légende, Stephen Crane, écrivain typiquement américain par le genre d’existence tumultueuse qu’il a menée, par son œuvre et ses convictions, continue à jouir d’une faveur particulière et à exercer une influence indiscutable. Cette faveur et cette influence s’expliquent, entre autres, par la réponse très neuve qu’il a su apporter à une des questions les plus brûlantes de son temps, question malheureusement toujours d’actualité, celle de la guerre et du comportement de l’homme qui doit l’affronter.

La Conquête du courage

Copyright © Jean Bruno / La République des Lettres, Paris, lundi 24 septembre 2018. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite. Les citations brèves et les liens vers cette page sont autorisés.

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