Buffalo Bill

Buffalo Bill
Edmund Collier

BUFFALO BILL

(Chapitre 13 de L'histoire de Buffalo Bill, d'Edmund Collier)

«Allons, Brigham, du courage !»

Bill Cody adressait sans enthousiasme cette recommandation à son cheval, car il appréciait peu le travail qu'il faisait alors.

Brigham ne l'aimait guère non plus. Et personne n'eût songé en voyant ce grand poney traîner un racloir d'acier qu'il n'avait pas son pareil pour la chasse aux bisons !

Mais il suffisait d'un coup d'œil pour se rendre compte que son maître avait été un des éclaireurs de l'armée, à cause de ses longs cheveux, de ses bottes de cuir noir et de ses vêtements de peau de daim. Toutefois on pouvait se demander pourquoi il était là, couvert de sueur et de poussière, en train de conduire un appareil qui creusait des sillons dans la terre boueuse.

Tout en poursuivant sa besogne fastidieuse, Bill, à demi somnolent sous le soleil aveuglant du Kansas, revivait par la pensée son existence au cours des sept dernières années.

Aussitôt qu'il avait eu l'âge requis, il s'était engagé dans les armées de l'Union et avait participé à deux batailles. La guerre terminée, il s'était marié et avait dirigé avec sa mère la vieille auberge transformée en hôtel, dans la vallée de Salt Creek. Mais le pays se peuplait de plus en plus. Des maisons se construisaient partout.

De longues théories de chariots roulaient sans cesse vers l'ouest et d'importants troupeaux de longhorns étaient acheminés vers le nord.

Tout ceci avait exaspéré les tribus indiennes. L'arrivée des Blancs provoquait la fin des bisons, de ces énormes bêtes dont ils ne pouvaient se passer. La viande de ces animaux était leur principale nourriture. Leurs peaux cousues ensemble formaient les toitures de leurs tepees, et fournissaient aussi des robes pour les femmes et des couvertures pour se protéger du froid. Leurs cornes servaient à faire des arcs solides.

Sans les bisons, leurs traditionnels moyens d'existence se trouvaient transformés. Quelques-uns parmi les Indiens avaient essayé de demeurer pacifiques, mais, parmi les nouveaux venus, de nombreux Blancs avaient rompu les traités et anéanti des villages entiers en massacrant les guerriers peaux rouges, leurs femmes et même les papooses.

Cette fois, les Indiens s'étaient soulevés en masse. Les plus paisibles étaient entrés en guerre. Ils avaient attaqué les convois de chariots, tué les hommes qui travaillaient à l'installation des voies ferrées, et fait à leur tour des razzias dans les établissements des colons.

L'armée avait recruté des scouts pour l'aider à maintenir les Indiens dans le droit chemin et Bill Cody en avait été l'un des plus remarqués. Il avait aimé ce métier d'éclaireur, effectuant avec ardeur et succès les reconnaissances. Mais, avec sa femme et son fils, il lui fallait plus d'argent qu'il n'en gagnait comme scout. Aussi avait-il abandonné ses fonctions.

Il avait trouvé alors un emploi dans les chantiers du chemin de fer Kansas-Pacific. C'est pourquoi il travaillait maintenant à creuser l'emplacement des futures voies. Mais il ne pouvait s'accoutumer à ce travail banal. Il détournait souvent les yeux de ces rails qu'on fixait sur les traverses de bois, pour regarder au loin dans la prairie sans fin. Là-bas, dans le lointain, des bisons broutaient. Une bande d'antilopes montraient les extrémités blanches de leurs queues en fuyant quelque ennemi le long de la rivière…

Bill les contemplait avec envie. Creuser des voies pouvait être intéressant pour certains, sans doute, mais, pour lui, c'était un esclavage. Toutefois, il était conscient de sa responsabilité familiale, et tant qu'il ne trouverait pas mieux il resterait là pour faire vivre les siens.

C'est pourquoi, avec un geste désabusé, il reprit la bride de Brigham.

Soudain, il vit un homme, habillé comme les gens de la ville, qui venait vers lui, monté sur un grand cheval noir.

Bill le connaissait. C'était un des frères Goddard, qui avaient un contrat pour la fourniture de viande aux constructeurs des voies ferrées. Il arrêta aussitôt Brigham et le cavalier vint à côté de lui.

«Hello, Cody ! lui dit-il. Voulez-vous un travail plus dans vos cordes que celui que vous faites en ce moment ? J'ai besoin de chasseurs de bisons.»

Bill enleva son chapeau et s'épongea le front. Regardant ensuite son interlocuteur, il lui adressa un sourire bienveillant.

«Voici une proposition qui sonne bien agréablement à mes oreilles, dit-il. Combien payez-vous ?

— Cinq cents dollars par mois, plus le logement, la nourriture et les munitions.

— Marché conclu.

— Attention, Bill. Ne prenez pas cette décision sans réfléchir. Nous ne payons pas de telles sommes pour qu'on reste tranquillement sur sa selle en tirant sur les bisons.

— Oui. J'ai compris. C'est à cause des Injuns qui se mettent volontiers en colère quand ils nous aperçoivent.

— Justement. Ils sont en train de fomenter une véritable révolte contre le chemin de fer. Les postes sont attaqués à des centaines de milles de distance. Les équipes, dans les terres, ne peuvent plus travailler sans escorte armée. Et c'est aux chasseurs de bisons que les tribus en veulent encore le plus.

— Ce n'est pas une nouvelle pour moi, fit Bill en souriant.

— Nous nous sommes entendus avec la garnison de Fort Hayes, continua Goddard. Si nos chasseurs sont attaqués, ils feront un signal de fumée et les soldats arriveront à toute vitesse.

— Nous sommes d'accord. Quand puis-je commencer ?

— Aussitôt que vous le pourrez. Nous avons douze cents bouches à nourrir. Chacun de nos chasseurs doit tuer ses douze bisons chaque jour. Mais nous faisons accompagner chaque chasseur par un chariot et un homme qui dépècera la viande sur place et la rapportera.

— Cela me convient de plus en plus !» s'écria Cody.

Il se sentit soudain libre comme l'air en détachant Brigham de son appareil de raclage. Mais le brave cheval avait l'air encore plus heureux que son maître que cette servitude prenne fin.

Le lendemain matin, Bill partit pour sa première expédition de chasse. Les crissements de sa selle chatouillaient agréablement ses oreilles. La senteur du cuir lui rappelait les meilleures heures de sa vie. Il cheminait triomphalement sous le beau soleil de la prairie.

Derrière lui, grinçant et cahotant, suivait le chariot à viande conduit par un homme aux cheveux noirs et frisés qu'on appelait Scotty.

Ils n'avaient pas franchi cinq milles que le regard perçant de Bill distingua au loin de petits points noirs. Il ne put s'empêcher de lancer à pleine voix un joyeux cri de guerre.

Bientôt les points noirs grandirent et devinrent un troupeau compact de bisons qui broutaient en se dirigeant vers l'ouest. Mais comme le chasseur approchait, ils marchèrent plus vite. Poussés par ceux de l'arrière, les animaux qui se trouvaient devant prirent le trot.

Alors, tout le long entraînement de Bill se manifesta. Il rendit la main au fougueux Brigham et tous deux dépassèrent l'océan mouvant des bêtes hérissées. Armant son rifle Springfield qui se chargeait par la culasse et tirait des balles larges d'un demi-pouce, il galopa vers le chef de file l'obligeant à obliquer sur la gauche.

L'animal lança un furieux coup de sa corne courte mais puissante. Brigham fit une habile esquive tandis que son cavalier envoyait un vigoureux coup de pied dans le mufle du bison dont les petits yeux rouges le regardèrent avec rage.

Cody réussit ensuite à faire tourner le troupeau en cercle sur la gauche. Il leva son rifle en visant le chef de file juste derrière l'épaule et fit feu. L'animal bondit de côté. Il haleta, saignant par le nez et par la bouche, puis culbuta enfin et le troupeau lui passa dessus.

Bill continua à faire tourner en cercle la horde noire. Chaque fois que l'un d'eux s'en détachait, essayant de s'enfuir, le Springfield tonnait. En un rien de temps il eut tué les douze bisons de la journée.

Il s'éloigna alors du troupeau qui cessa de tourner, se calma assez vite, et s'en alla brouter à quelque distance comme si rien n'était arrivé.

Scotty survint avec sa voiture à viande.

«Formidable ! s'écria-t-il en arrêtant ses quatre mules. C'est le plus habile et le plus rapide abattage de viande que j'aie jamais vu !

— Oui, fit Bill en riant. C'est moins fatigant que de les poursuivre sur toute la longueur de la prairie.»

Il aida alors Scotty à écorcher les bêtes, à découper la viande en quartiers et à la charger dans le chariot.

Tous les jours qui suivirent, Bill et Scotty ramenèrent leur voiture pleine. Il arriva même que Cody rapportât plus de douze bisons. Ainsi, quand un chasseur n'avait pas abattu le nombre d'animaux exigé ou qu'il y avait un plus grand nombre de bouches à nourrir, il fournissait sans difficulté le supplément nécessaire.

Cette abondance de nourriture qu'il ramenait régulièrement fit de Bill un héros populaire parmi les travailleurs du rail, car avant que les frères Goddard ne l'eussent engagé, il leur était arrivé parfois d'avoir faim.

Pendant ce temps, les Indiens devenaient de plus en plus dangereux. Sept hommes d'une équipe de prospection furent massacrés à l'est de Hayes City et plusieurs attaques tentées de l'autre côté de la ville.

Bill et Scotty revenaient un jour avec leur chariot plein. Le chasseur ne montait pas Brigham qui était au repos dans le corral des frères Goddard. Ils revenaient d'un bon pas dans la prairie. Cody entonnait à pleine voix une chanson de chasse et Scotty l'accompagnait dans les notes hautes.

Soudain, une bande de cavaliers indiens déboucha d'un canyon et se précipita vers la voiture à bride abattue.

Bill les vit tout de suite, car, qu'il chantât ou non, sa vigilance n'était jamais en défaut.

«Attention, les Injuns !» cria-t-il.

Scotty tira sur le frein à main et tendit les guides pour arrêter l'attelage. Bill sauta à terre et attacha son cheval à une roue du chariot tandis que son compagnon dételait les mules et les fixait avec leurs brides à une autre roue. Cody alors commença à jeter les lourds quartiers de bison sur le sol.

Scotty se mit à les empiler entre les roues. Puis, toujours sur la voiture, Bill épaula son fusil en jetant un rapide coup d'œil sur les Peaux Rouges qui poussaient leurs cris de guerre.

Il fit feu sur celui qui venait en tête. L'Indien tomba de son poney, mais deux des siens l'attrapèrent par les mains et l'emportèrent au galop.

Le reste de la bande s'écarta et commença, selon leur tactique habituelle, à tournoyer autour des chasseurs. Ceux-ci étaient maintenant bien retranchés et avaient des munitions en abondance. Ils s'étaient couchés sous le chariot à l'abri de leur parapet de viande. Chaque fois que les Indiens tiraient, ils s'aplatissaient puis relevaient la tête pour riposter d'une façon efficace.

Bientôt deux mules furent tuées et les quartiers de bison bardés de flèches. Mais il y avait cinq Indiens étendus dans l'herbe.

Les survivants se retirèrent hors de portée des balles pour tenir conseil. Ils avaient perdu six de leurs valeureux guerriers et trouvaient que l'aventure commençait à leur coûter bien cher.

Bill profita de ce répit pour se glisser hors de son abri et rampa à quelque distance, dans le sens du vent. Il jeta d'abord un coup d'œil pour s'assurer que les Indiens ne revenaient pas à l'attaque, puis, tirant de sa poche une boîte d'allumettes soufrées, en frotta une contre la jambe de sa culotte de peau de daim.

C'était au mois d'août. Les herbes étaient très sèches. L'allumette enflamma les premières brindilles, puis les flammes s'étendirent et le feu gagna rapidement la prairie. C'était le signal convenu avec les guetteurs du Fort Hayes. L'alerte fut aussitôt donnée et moins d'une demi-heure plus tard, un escadron d'uniformes bleus arrivait au secours des chasseurs.

Les Indiens s'enfuirent prudemment dès qu'ils les aperçurent. Les cavaliers, tirant leurs longs sabres des fourreaux, voulurent les poursuivre, mais les fuyards avaient trop d'avance et ne purent être rejoints. Les soldats durent se contenter de revenir avec leurs chevaux essoufflés.

Bill et Scotty prirent les harnais des deux mules mortes et rechargèrent la voiture.

«Je crois que vos braves travailleurs du rail auront pas mal de plumes pour leur souper, dit en riant le chef d'escadron en voyant les flèches plantées dans les quartiers de viande.

— Vous verrez qu'ils les trouveront bonnes quand même», répondit Cody en riant aussi.

Six cavaliers attachèrent par des cordes leurs chevaux au palonnier du chariot et tous partirent au grand trot vers Hayes City.

«Dire que nous avons failli perdre aujourd'hui notre meilleur chasseur de bisons !» avait dit Scotty avant de se remettre en route.

Quand ils arrivèrent à la petite ville, l'heure du souper était passée depuis longtemps, mais tous les employés du Kansas Pacific comme tous les habitants de Hayes City s'étaient rassemblés sur la grand-place.

Ils accueillirent Bill Cody avec une ovation indescriptible. L'un d'eux monta sur une pile de traverses de rails et improvisa une courte chanson qui, comme le mot bison se dit en anglais «Buffalo», devait rapidement rendre Cody célèbre sous ce sobriquet:

Buffalo Bill, Buffalo Bill
Never missed and never will.
Always aims and shoots to kill
And the Company pays his Buffalo Bill !

«Buffalo Bill, Buffalo Bill,
ne manque jamais son coup et ne le manquera jamais.
Toujours il vise et tue quand il tire,
et toute la Compagnie acclame son Buffalo Bill.»

Amusé par cet hommage spontané, Cody salua le chanteur pour le remercier. L'homme alors reprit ce refrain qui fut chanté en chœur par les nombreux assistants.

Mais ce ne fut pas tout, ils arrachèrent Bill de sa selle et le portèrent en triomphe sur leurs épaules tout en répétant sans cesse sa chanson.

Ce surnom de Buffalo Bill lui resta. Quelques années plus tard toute la jeunesse d'Amérique savait par cœur ce modeste quatrain…

Et Buffalo Bill était fameux des deux côtés de l'Atlantique !

XIV — Buffalo Bill's Wild West

C'était en plein mois d'août, à North Platte, petite cité rurale de l'État de Nebraska. Un gai soleil dorait les maisons quand Bill Cody sortit de la banque.

Il promena un regard nonchalant sur la rue poussiéreuse puis soudain fronça les sourcils. Un petit garçon d'une dizaine d'années était en train de détacher son cheval favori, Brown Jug, de l'anneau de bronze où il l'avait fixé par sa longe.

Il allait se précipiter vers le gamin quand il vit que celui-ci n'avait pris sa monture que pour la lui amener. Le gosse lui tendit en effet les rênes en le regardant comme s'il était le plus admirable héros qu'il eût jamais vu.

Touché de cet hommage muet, Cody le remercia puis lui demanda:

«Comment t'appelles-tu ?»

L'enfant dut faire un réel effort pour balbutier:

«Johnny Baker.»

Bill lui tapota affectueusement la joue et sauta en selle. Il se rendait compte que ce petit garçon voyait en lui non seulement Buffalo Bill, mais le grand scout qui avait vécu tant d'aventures sur cette frontière dont son imagination puérile devait rêver.

Cody, tout en sortant de la ville, se prit à rêver à son tour. Il aimerait que des milliers, des millions d'êtres partagent avec Johnny Baker le culte de cet Ouest qui avait coûté tant de luttes et d'efforts. Il voulait que tout l'Est connaisse cette région nouvelle et merveilleuse. Ne pourrait-il pas lui-même la faire aimer en la présentant dans des spectacles comme ceux dont il s'amusait quand il était enfant ? Ce serait une exhibition utile, et unique au monde !

Depuis ses chasses aux bisons, sa vie n'avait cessé d'être mouvementée. Il était redevenu éclaireur aux armées et avait eu une si belle conduite que le général Sheridan l'avait promu chef des scouts de la cinquième division de cavalerie.

Sa renommée de scout et de chasseur de bisons s'était encore étendue. On avait déjà écrit plusieurs livres sur sa vie et ses aventures. Toujours hanté par son amour des spectacles, il se fit alors acteur et joua des pièces sur l'Ouest. Il réussit à y gagner une fortune appréciable.

Mais les chemins de fer traversaient le pays. Les bisons avaient plus ou moins disparu. Les Indiens avaient cessé d'inquiéter les «Visages Pâles».

La frontière était devenue tout à fait calme. Mais Cody rêvait toujours d'aventures. Il ne pouvait se résigner à l'existence paisible de son ranch ou de la ville. Il n'avait jamais beaucoup aimé le métier d'acteur bien qu'il y eût connu une certaine réussite. Son ambition était de monter un spectacle, de le diriger, d'en être le maître. Et il voulait présenter dans toute son exactitude l'Ouest sauvage, le Wild West qu'il avait si bien connu.

Il en parla à un de ses amis, Nate Salsbury, qui était un grand directeur de spectacles forains. Bill n'eut aucun mal à le convaincre qu'une exhibition du véritable Wild West remporterait un considérable succès.

Mais cette exhibition devait donner l'impression absolue de la réalité. Chaque acteur, chaque figurant présenterait la vie de la frontière d'une façon parfaite, parce qu'il l'aurait personnellement vécue.

«Il nous faudrait des Indiens, dit Salsbury.

— J'en trouverai des vrais, avec leurs poneys de guerre.

— Et des bisons ?

— Je m'en charge encore. Des bisons, des élans, des antilopes, tout ce que vous pourrez souhaiter. Peut-être même un ours grizzly.

— Des cowboys ?

— D'authentiques.

— Des chevaux indomptés ?

— Les plus sauvages mustangs de l'Ouest. Et, dites donc, Nate, nous pourrions avoir aussi la diligence de Deadwood, celle qui, dans le bon vieux temps, conduisait les chercheurs d'or de Laramie aux montagnes Noires. Elle est au bord d'une route, abandonnée dans un fossé. Personne n'en veut plus. Jadis elle était conduite par des voleurs de grand chemin et a été attaquée par les Indiens un nombre incalculable de fois.

— Bon. Nous pourrons mettre dans notre spectacle une attaque contre cette diligence.

— Nous y ferions monter des enfants qui seraient capturés par les Indiens.»

Salsbury, crayon en main, prenait note de tout ce que lui disait Bill Cody.

«Voyez-vous encore quelque chose ? demanda-t-il.

— Oui. Des Mexicains experts dans le lancement du lasso, des traqueurs de jeunes taureaux, des «prairie-schooners» des convois de bétail.

— Et le fameux Poney-Express ?

— Il serait même possible d'embaucher des hommes qui l'ont réellement monté. Peut-être Pony Bob Haslam. Nous aurons tout ce que nous voudrons dans cet ordre d'idées.»

Les deux amis discutèrent longtemps, établirent des projets. Leur nouvelle formule de spectacle prenait corps au fur et à mesure qu'ils parlaient.

«Je vais courir là-dessus comme un feu de prairie !» conclut Nate en lui serrant la main.

Bill se rendit dans le Nebraska pour se procurer les hommes et les animaux dont il aurait besoin. Ce ne fut pas une mince besogne, car il lui fallut plusieurs mois pour réunir les Indiens et les cowboys nécessaires, ainsi que les bisons et tous les autres animaux.

Pendant ce temps, le petit Johnny Baker était revenu voir son ami Cody. Quand la troupe fut réunie, le gamin le supplia de l'emmener avec lui.

Tout fut enfin prêt. Les hommes de la frontière, les Indiens, les cowboys s'entraînèrent ensemble, répétant leurs rôles de nombreuses fois. Le spectacle était au point.

La première représentation eut lieu à Saint-Louis et son succès fut considérable. A leur second passage à Chicago, ils jouèrent devant plus de quarante mille personnes. A New York, des milliers de gens affluèrent sur le terrain de polo pour assister à l'exhibition. Tout l'Est se dérangea et acclama longuement Buffalo Bill du Wild West.

Tout s'était donc bien passé comme Bill Cody et Nate Salsbury l'avaient prévu. Ils avaient engagé en effet les personnages les plus marquants de l'Ouest, et depuis les enfants jusqu'aux vieillards, tout le monde voulait les voir.

John Nelson, qui avait épousé une squaw, dirigeait le camp des Indiens. C'étaient ses enfants, six beaux petits demi-Sioux, qui se tenaient dans la diligence de Deadwood quand elle était attaquée.

Le major Frank North présentait les Pawnees dans leurs danses de guerre.

Buck Taylor avait la charge des cowboys. C'était un géant de sept pieds de haut (2 m 14). Il était capable d'attraper seul un taureau sauvage par les pattes et les cornes, et de le ficeler complètement avec son lasso tout en galopant. C'était le meilleur lanceur de la fameuse corde, et il se faisait un jeu de dompter les mustangs les plus intraitables. Quant aux autres cowboys, s'ils ne pouvaient l'égaler par la taille, ils l'approchaient de bien près par leur habileté.

Le capitaine Bogardus, champion du monde de tir aux pigeons, appartenait également à la troupe avec ses trois fils Edward, Peter et Henry, âgés respectivement de quatorze, douze et dix ans.

Johnny Baker «le gosse cowboy» s'entraînait avec eux et compta rapidement parmi les meilleurs tireurs.

Ce fut une tournée triomphale. Bill Cody s'était donné beaucoup de mal, mais fut récompensé par une réussite complète.

Hélas ! tout destin a ses revers. L'été passa si vite que Salsbury et Cody décidèrent de continuer l'exhibition dans le Sud pendant l'hiver.

«Nous descendrons le Missouri en bateau à vapeur et donnerons des représentations le long du fleuve pour couvrir nos frais de voyage, dit Nate. Nous arriverons ensuite à la Nouvelle-Orléans.

— Parfait, approuva Bill. J'irai en avant pour préparer le spectacle et nous laisserons Pony Bob Haslam pour s'occuper du transport»

Pony Bob était beaucoup plus connaisseur en chevaux qu'en navigation à vapeur. Il loua un grand bateau à roues à Cincinnati pour descendre le fleuve avec ses acteurs et leurs animaux. Et ce fut sous une pluie torrentielle que se termina leur dernière représentation avant l'arrivée à la Nouvelle-Orléans.

A la fin de l'après-midi, le personnel regagna le bord. Tous, cowboys, vaqueras mexicains et indiens se démenaient pour faire embarquer les animaux tant dressés que sauvages.

Malgré le mauvais temps, les gens du pays se pressaient sur le quai pour assister au départ et pensaient qu'on n'avait rien vu de pareil depuis l'Arche de Noé.

Chevaux sauvages, taureaux, daims, antilopes furent péniblement conduits à bord sur la passerelle de planches mal jointes, tandis qu'on y poussait aussi la diligence de Deadwood, les chariots de prairie et la voiture de l'orchestre.

Les bisons furent les derniers à embarquer. L'homme qui dirigeait cette manœuvre avec l'aide des cowboys était le vieux Buffalo John, qui avait la charge du troupeau. C'était un ancien chasseur de bisons, un être assez énigmatique. Il vivait replié sur lui-même et ne parlait guère, mais il semblait connaître le langage des animaux.

Le premier bison renifla la passerelle. Tout le troupeau ne s'en approchait qu'avec la plus vive appréhension. Les cowboys craignaient qu'ils ne soient pris de panique et ne partent à la débandade. Mais le vieux John leur parla. Sa voix parut tranquilliser les bêtes hérissées et elles s'engagèrent enfin sur la passerelle qui pliait sous leur poids.

Quand le dernier animal fut monté à bord, l'obscurité était venue. On entendait dans les entreponts le bruit assourdi des sabots et des mâchoires des ruminants.

Le bateau à vapeur quitta enfin le quai dans la nuit pluvieuse. La corne de brume gémissait lugubrement. Tout à coup, alors qu'il partait à reculons, le gros bâtiment heurta un autre navire qui se dirigeait vers le quai !

Un craquement sinistre se fit entendre. L'immense coque éventrée fut envahie par un tourbillon d'eau boueuse. Les bisons meuglaient… Les chevaux hennissaient… !

Le bateau à vapeur coula rapidement. Tous les membres de la troupe eurent à peine le temps de s'en sortir vivants. Quand ils atteignirent le rivage, ils s'efforcèrent de sauver tout ce qui pouvait l'être. Leurs efforts malheureusement furent vains. Le lendemain matin, ils durent constater qu'à part quelques chevaux tous les animaux étaient noyés !

Quant aux multiples accessoires, ils étaient également perdus, sauf toutefois la vieille diligence de Deadwood.

XV — La conquête du monde

Buffalo Bill, monté sur son cheval blanc, se promenait à l'extérieur de la piste sur laquelle allait avoir lieu l'exhibition du Far West.

Il avait amené son spectacle en Angleterre et donnait cette représentation à la demande de la reine Victoria.

C'était le quinzième anniversaire de l'avènement de la souveraine. Toute l'Angleterre le célébrait, et la moitié des têtes couronnées d'Europe se pressait dans l'assistance.

«Il faut que tout marche dans la perfection, avait dit Bill. Surtout pas d'accrocs devant la reine !»

Nate Salsbury sortit de l'enceinte en se frottant les mains.

«Je suis rayonnant comme le soleil, s'écria-t-il. Nous faisons la conquête du monde, depuis notre démarrage. Toutes les places sont occupées. Il y a au moins quarante mille spectateurs ! Êtes-vous content ?

— Aussi heureux qu'on peut l'être.»

Sa voix, en effet, avait un accent joyeux et un sourire illuminait son visage.

«Nous avons bien fait notre chemin, n'est-ce pas ? dit encore Salsbury.

— En effet, mon cher associé. Il y a loin du petit gardien de vaches au codirecteur d'une troupe qui gagne vingt-cinq mille dollars par mois !»

Cody revit en un éclair le triste souvenir de ses neuf ans, quand il avait dû aller travailler à la mort de son père. Ah ! si Isaac Cody pouvait être là pour le voir.

Il fit une rapide inspection de toute la troupe. Tout était en ordre parfait. Bill regarda avec fierté le déploiement des couleurs.

C'était une réussite encore plus grande de s'être aussi vite remonté après le terrible naufrage sur le Mississippi. Mais Cody s'était montré énergique. Il avait pu réorganiser complètement son spectacle et donner quand même la représentation, à la Nouvelle-Orléans, à la date qu'il avait auparavant fixée !

Ils eurent bien souvent à souffrir des intempéries. Les orages, les pluies diluviennes s'acharnaient contre eux. Un jour, l'homme qui distribuait les tickets à l'entrée vint, en pataugeant dans la boue, se présenter devant la tente de Cody.

«Nous ferions mieux d'annuler le spectacle, lui dit-il. Il n'y a que neuf personnes pour tout public !

— Eh bien, si neuf personnes sont sorties quand même pour nous voir par cette pluie battante, ils ne se seront pas dérangés pour rien. Le spectacle aura lieu !»

Toutefois, après ce sombre hiver de la Nouvelle-Orléans, il y eut d'heureuses éclaircies. Bill Cody ne devait jamais oublier le jour ou Frank Butler et sa femme vinrent lui demander de les engager. C'était un couple de tireurs et ils étaient fort mécontents du cirque auquel ils appartenaient.

«Nous avons entendu dire que c'était un filon de travailler pour vous, dit-il à Cody. Voulez-vous nous donner notre chance ?

— On a ajouté aussi que la troupe de Buffalo Bill était une grande famille, ajouta en souriant sa jeune et frêle épouse.

— Bien, répondit Bill, nous allons vous laisser faire un essai.»

Il tendit son propre fusil à la jeune femme vêtue de peau de daim, et rien qu'à voir la façon dont elle prit l'arme et promena ses doigts sur le canon, il fut complètement rassuré…

A présent il voyait avec un sourire de satisfaction la fameuse championne parader sur son cheval.

«Voilà le plus beau numéro de tir que le monde ait jamais vu, se dit-il. Nous avons vraiment eu de la chance quand Annie Oakley est arrivée parmi nous !»

Les yeux de Bill se portèrent ensuite sur les autres membres de sa troupe qui avaient donné des preuves incontestables de valeur.

Il voyait les beaux papooses de John Nelson qui étaient fièrement assis sur le toit de la vénérable diligence de Deadwood.

Il y avait aussi la Californienne Lilian Smith. Celle-ci également était une tireuse remarquable. N'avait-elle pas à l'âge de sept ans tué un chat sauvage dans les branches supérieures d'un séquoia, cet arbre rouge le plus haut du monde ?

Et les cavaliers ! Buck Taylor, le roi des cowboys qui dominait tous les autres. De fameux garçons pourtant ! Ils pouvaient dompter les chevaux les plus farouches et leurs mustangs étaient de vrais «buckers» !

«Ce qui me satisfait le plus, c'est qu'il n'y a rien de faux ni de truqué dans notre exhibition», conclut-il.

La troupe s'était accrue d'une centaine d'indiens fraîchement arrivés de l'Ouest. Le premier jour où il les avait présentés en Angleterre, le Prince de Galles assistait à la représentation. Quand il les avait vus surgir d'une embuscade, au triple galop de leurs poneys de guerre, il s'était levé et avait applaudi avec admiration. C'était sur le rapport élogieux qu'il en avait fait que la reine Victoria avait demandé cette représentation spéciale.

L'exhibition allait commencer. Annoncés par le speaker Frank Richmond, les cavaliers arrivaient au galop sur la piste et se rangeaient en lignes impeccables.

Quand le dernier groupe fut placé, il se fit un grand silence.

Un cavalier entra dans l'enceinte, seul sur son beau cheval blanc. Ses longs cheveux flottaient sur ses épaules. Sa moustache et sa petite barbiche pointaient sur son visage. Il chevauchait avec cette allure souple des cavaliers accomplis, et guida sans effort son coursier fougueux au centre de la piste.

«Ladies et gentlemen, annonça Frank Richmond, voici le plus grand cavalier de l'Ouest, Buffalo Bill !»

Au milieu des acclamations, Cody conduisit son cheval devant la reine, où il le dressa sur les jambes de derrière. Puis, comme les vivats devenaient frénétiques, il le fit s'agenouiller alors qu'il saluait de son large chapeau blanc.

Quand le calme fut revenu, il dit d'une voix profonde qui fut entendue bien au-delà dos tribunes:

«Ladies et gentlemen, permettez-moi de vous présenter le Grand Ouest Sauvage, le WILD WEST.»

Un lointain rêve d'enfant était devenu une réalité !

L'histoire de Buffalo Bill

Copyright © Edmund Collier / La République des Lettres, Paris, jeudi 15 novembre 2018. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite. Les citations brèves et les liens vers cette page sont autorisés.

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