Simone Weil

Biographie Simone Weil
Simone Weil
La Pesanteur et la Grâce

Éditions de La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0326-2
Prix : 5 euros
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Simone Weil

Philosophe et essayiste française, Simone Weil est née le 3 février 1909 à Paris.

De famille juive, mais assimilée dès la génération de ses parents, Simone Weil vit comme en exil de sa propre identité. L'enfant connaît les déplacements dus à la guerre, et une certaine fragilité physique l'éloigne de temps à autre de l'école. Devant elle, il y a un frère aîné, à la fois un modèle d'intelligence et le complice de luttes intellectuelles et de défis. Bien que d'une intelligence très personnelle et ample, Simone Weil refuse de se séparer des autres ou d'en être séparée. Elle rejette tout traitement particulier à son égard.

En 1919, la famille retourne à Paris. Simone Weil rentre au lycée Fénelon. À quatorze ans (1923), elle vit une crise décisive relative à ladite médiocrité de son intelligence. Désir de vérité et attention lui paraissent alors la seule voie. Après l'enseignement de René Le Senne (1924) au lycée Victor-Duruy, elle entre en 1925 en khâgne au lycée Henri-IV. Suivent trois années de formation: son professeur de philosophie, Alain, lui apprend à travailler les textes sans l'aide des commentaires. Ele approfondit l'héritage grec, change son écriture, rédige des topos pour Alain qui les reprend dans son journal Libres propos.

Dès son admission à l'Ecole Normale Supérieure en 1928, Simone Weil prend part à des actions syndicales et antimilitaristes. L'année 1930 voit l'apparition de ces fameux maux de tête qui feront obstacle à son enseignement.

Reçue agrégée de philosophie en 1931, elle est nommée professeur au Puy en Velay. À présent, elle mène de front l'activité syndicaliste et la vie d'enseignante. Elle publie de nombreux articles dans L'Effort de Lyon ou dans La Révolution prolétarienne et dans les Libres propos (article sur Leon Trotsky). Son enseignement est moins une méthode qu'une réflexion. Elle est nommée à Roanne en octobre 1933 et collabore à la revue de Boris Souvarine, La Critique sociale. Sa pensée politique la rapproche de Trotsky, qu'elle rencontre et héberge en décembre. A travers le prisme de l'histoire ancienne, elle juge les dangers de la situation présente, et la Grèce constitue une sorte de norme et d'idéal qui la maintient hors du jeu communiste. Fin 1933-début 1934, elle donne deux conférences sur le marxisme, mais en s'écartant des positions officielles de l'URSS: elle ne pense pas que la propriété privée soit la cause unique de l'aliénation de l'homme; plus généralement, elle voit dans le marxisme une religion des forces de production à laquelle elle ne saurait souscrire. En fait, elle porte son attention sur les conditions de vie, de travail et de développement de l'ouvrier, plus que sur sa fonction dans l'État.

Son militantisme syndical et politique trouve en effet ses raisons dans une position éthique fondamentale, celle de se mettre toujours du côté des opprimés. Elle considère l'individu en l'ouvrier et non le groupe auquel il appartient. Dans le cadre de cette position éthique, elle mûrit sa critique de Karl Marx et son retour au platonisme. Contre la philosophie du caractère nécessaire de l'histoire, elle réaffirme l'exigence éthique selon laquelle "dans le royaume spirituel, le mal ne produit que le mal et le bien ne produit que le bien". L'affirmation de la misère humaine, de son éloignement de la perfection divine, contre toute illusion que l'homme puisse se racheter lui-même à travers la dialectique, est l'un des aspects fondamentaux de sa pensée.

Le 8 avril 1934, elle prend un congé de maladie, puis un congé pour "études personnelles". La décision est prise. Elle achève la rédaction de Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale — ce qu'elle appelle son "grand oeuvre" --, et fait l'expérience de l'usine (Alsthom, fin 1934, puis fraiseuse chez Renault de juin à août 1935). Elle rend compte de son expérience dans les deux parties de La Condition ouvrière, à savoir son "Journal d'usine" où elle consigne ses horaires, ses gains, ses souffrances morales et physiques, et sa "Lettre ouverte à Jules Romains" écrite à la fin de cette année, lorsqu'elle enseigne à Bourges, et jamais envoyée. La Condition ouvrière constitue un document brut dans lequel elle explique clairement la conclusion qu'elle a fini par tirer: "Le tragique de cette situation, c'est que le travail est trop machinal pour offrir matière à la pensée, et que néanmoins il interdit toute autre pensée."

En août 1936 elle s'engage dans la guerre d'Espagne aux côtés des anarcho-syndicalistes, puis obtient un nouveau congé. C'est l'époque des premiers procès de Moscou. Dans les Nouveaux Cahiers fondés en mars 1937, elle publie Ne recommençons pas la guerre de Troie.

Elle part pour l'Italie et découvre à Assise, à l'âge de vingt-huit ans, un sentiment spirituel nouveau qui ouvre en elle un regard vers le christianisme. Fin septembre, elle assiste au congrès Bourbaki. Tout se précipite. Elle séjourne à l'abbaye de Solesmes, découvre les poètes métaphysiques anglais (dont Love de George Herbert), part à nouveau pour l'Italie. Et les anciennes valeurs soudain basculent: fin décembre, elle connaît une expérience mystique. Après l'entrée des forces allemandes en Tchécoslovaquie (mars 1939), elle écrit Réflexions en vue d'un bilan, rompant ainsi avec le pacifisme. Dès 1936, elle avait écrit à Bernanos: "Je n'aime pas la guerre; mais ce qui m'a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c'est la situation de ceux qui se trouvent à l'arrière" (Journal d'Espagne).

À l'automne elle entreprend Quelques réflexions sur les origines de l'hitlérisme et L'Iliade ou le Poème de la force. D'autres valeurs se mettent en place: au printemps 1940, elle lit la Bhagavad-gîtà, conçoit le plan de Venise sauvée, une pièce de théâtre, et le Projet d'une formation d'infirmières de première ligne.

Elle quitte Paris avec sa famille en juin 1940, gagne Marseille en septembre mais renonce à partir pour les États-Unis. C'est sans aucun doute la période la plus féconde de Simone Weil. Elle prend contact avec les Cahiers du Sud dirigés par Jean Ballard. En janvier 1941, elle se met à l'étude du sanskrit avec René Daumal qu'elle retrouve à Marseille. Sa réflexion s'oriente nettement vers les questions religieuses: le christianisme et le judaïsme au premier chef, mais aussi le bouddhisme. Elle lit les textes sacrés de l'Inde, les philosophes taoïstes, réagit à la théorie des quanta, commence la rédaction de ses Cahiers et, grâce au père Perrin, elle se fait vendangeuse.

Dans cette période s'inscrivent La Science et nous et pendant l'hiver 1941-1942 un article pour Le Génie d'oc, et L'Avenir de la science. Elle commente des textes grecs, publiés sous le titre d'Intuitions préchrétiennes et de La Source grecque, écrit deux poèmes, La Mer et Les Astres. De retour à Marseille, elle compose ce qui forme L'Attente de Dieu et son autobiographie spirituelle dans une lettre d'adieu au père Perrin (mai 1942). Elle gagne Oran, puis Casablanca et atteint New York en juillet 1942, mais ne reprendra qu'en septembre l'écriture de ses Cahiers, connus sous le nom de Connaissance surnaturelle.

Dès son arrivée à New York, elle multiplie les contacts dans l'espoir de partir pour l'Angleterre, qu'elle parvient finalement à rejoindre en novembre 1942. Le séjour est fructueux intellectuellement: elle compose L'Enracinement et ce qui constitue les Écrits de Londres, reprend l'étude et les traductions du sanskrit. Malgré une santé de plus en plus elle collabore activement comme rédactrice à la France libre, elle n'obtient aucune mission en France: l'incompréhension qu'elle ressent et l'impossibilité d'agir semblent détourner toute valeur d'ici-bas et comme suspendre plus radicalement cette vie qu'elle sent menacée. Épuisée et atteinte de tuberculose, elle est transférée dans un état grave au sanatorium d'Ashford (Angleterre), où elle meurt peu de temps après, le 24 août 1943, à l'âge de trente-quatre ans.

Les textes de Simone Weil, à sa mort, ne constituent nullement une oeuvre organisée: à côté des articles parus en revue se trouvent un grand nombre d'inédits, sa Correspondance, l'ensemble des Cahiers. La majeure partie de l'oeuvre est donc publiée à titre posthume. Si ces textes ne forment pas une oeuvre au sens classique du terme, c'est aussi parce qu'ils apparaissent comme les éléments épars d'un ensemble inachevé: leur diversité est à l'image de l'itinéraire spirituel de leur auteur, qui s'est toujours refusé à une division et à une spécialisation des savoirs. De même qu'il ne saurait y avoir de séparation entre la pratique et la théorie, entre la pensée et l'action, écrire, quels qu'en soient la forme et l'objet, suppose une exigence éthique et une recherche de la vérité. Aussi la création littéraire, qu'elle soit poésie ou théâtre, n'est-elle qu'un moment parmi d'autres de cette tension vers la sagesse. Écrire, pour Simone Weil, est une forme de dépersonnalisation: "Le triomphe de l'art est de conduire à autre chose que soi: à la vie en pleine conscience du passé qui lie l'esprit au monde" (Cahiers).

Dans sa Correspondance comme dans La Condition ouvrière ou L'Enracinement, c'est la même soif de pureté, le même souci constant de convaincre le lecteur sans jamais recourir ni à la sentimentalité ni au lyrisme. La sobriété du style rejoint ainsi, dans les Cahiers en particulier, le refus de toute pensée systématique qui se couperait d'une attention à la présence actuelle. Quant aux textes qui font une large part à la méditation mystique, comme les Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu et L'Enracinement, ils se caractérisent par une extrême attention à la condensation de la pensée et du langage, comme s'il s'agissait d'accéder à l'être. Simone Weil apportait une grande attention à ses poèmes, qu'il faut situer dans la continuité de sa réflexion sur la grandeur et la misère de l'homme (Prométhée), sur la place de l'homme dans le cosmos (Les Astres, La Mer). Dans sa pièce de théâtre inachevée, Venise sauvée, elle poursuit sa réflexion sur l'enracinement et sur l'action: le théâtre, qui "doit rendre sensible la nécessité intérieure et extérieure", permet de montrer "la lente maturation d'un acte avec l'univers autour — puis l'acte précipité dans le monde".

Le caractère dualiste de son intuition mystico-religieuse est basé sur le concept de décréation: "La création est une abdication [...] La création et le péché originel ne sont que deux aspects pour nous différents d'un acte unique d'abdication de Dieu. L'incarnation et la passion sont tout autant des aspects de cet acte. Dieu s'est vidé de sa divinité et nous a emplis d'une fausse divinité. Vidons-nous d'elle, c'est la fin de l'acte qui nous a créés. Dans ce même acte, Dieu me conserve mon existence pour que j'y renonce" (La Connaissance surnaturelle). On peut ramener à cette intuition les aspects les plus significatifs de sa pensée: l'idée d'"ordre" et d'"obéissance" qui constitue presque une transcription en termes chrétiens de l'amor fati, la conception de la "science" (au sens grec du terme) comme expression de purification, la plus grande reconnaissance du monde grec (dont le sujet serait celui de la reconnaissance de la misère humaine et de l'infinie transcendance de la perfection divine) par rapport au judaïsme (dont le motif récurrent serait le monothéisme, idée en soi peu originale parce que tous les peuples tendraient vers ce concept). Sa position vis-à-vis de l'Église catholique est plus complexe. Elle décida de ne pas en faire partie, y voyant le danger d'une oppression de la vie spirituelle à cause de son organisation terrestre d'origine romaine. Elle pensait en outre que, en y entrant, elle y trouverait un refuge trop facile qui l'éloignerait d'une expérience religieuse plus profonde du christianisme (la terrible expérience de la solitude du Christ avant la passion).

La démarche de Simone Weil, où prend place une expérience spirituelle qui dépasse la raison, montre combien la raison tendue à l'extrême porte un ordre qui n'est pas le sien, qu'elle assimile mais ne dicte pas. Que ce soit l'ordre grec où s'inscrit l'exil, ou le désir de transcendance qui verrait la fin de cet exil, elle ne prend pas la voie simple d'un désir réalisé pour lui-même. Elle impose une exigence temporelle pleinement assumée qui diffère la satisfaction d'obtenir pour soi. Simone Weil représente "l'autre", celui qui est insitué, extérieur et à sa propre tradition et à une tradition d'accueil, l'autre par rapport auquel on doit se situer, presque malgré soi. Aussi tente-t-elle de définir un lieu neuf à la pensée à partir d'une expérience de l'individu lié au monde. Dans son époque, elle repose la question de Dieu selon d'autres normes, sans le souci des preuves, mais selon la nécessité d'un autre discours qu'elle suggère par la recherche d'une méthode et de structures.

Simone Weil
La Pesanteur et la Grâce
Lettre à un religieux