Voltaire

Biographie Voltaire
André Maurois
Voltaire, Vie et Oeuvre de Voltaire

Éditions de La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0047-6
Prix : 5 euros
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Voltaire

L'enfance, la jeunesse

Le 22 novembre 1694, fut baptisé à Paris un enfant chétif: François-Marie Arouet. Plus tard il se rebaptisa lui-même Voltaire, nom qui était, disent les uns, celui d'un petit bien de famille et, prétendent les autres, un anagramme des mots: Arouet le Jeune. En effet, Arouet L.J. = Voltaire, si l'on fait U = V et J = I. Mais les chercheurs d'anagrammes trouvent tout dans tout, et même Shakespeare dans Bacon.

Il faut retenir la faiblesse de Voltaire à sa naissance; de cette fragilité, il va se faire une arme. En fait, il fut dès l'enfance merveilleusement vivant d'esprit et de corps. A trois ans, son parrain, l'abbé de Chateauneuf, grand libertin, lui faisait réciter les Fables de La Fontaine et un poème agnostique, La Moïsade. "Il n'a que trois ans et il sait toute La Moïsade par coeur", disait fièrement Chateauneuf à sa vieille amie Ninon de Lenclos. De lui, Voltaire apprit à construire des vers français et à détester les fanatiques. L'aîné des fils du notaire Arouet était janséniste, dévot et d'une religion étroite. Dans la violence des sentiments de Voltaire sur les sujets religieux, entra sans doute pour une part son hostilité contre un insupportable aîné.

A dix ans, il fut mis au collège Louis-Le-Grand, chez les Jésuites. Ils le formèrent à leur image. Ils nourrissaient leurs élèves de latin, de rhétorique, et leur donnaient le respect des vieux genres: épopée, tragédie, dialogue; François-Marie Arouet s'entendit à merveille avec eux. Jamais les Jésuites n'avaient rencontré un esprit plus précocement universel. Le père Porée, homme aimable, "plein de candeur et de mérite", disait affectueusement: "Il aime à peser dans ses petites balances les grands intérêts de l'Europe". Mais le collégien restait enfant et jouait des tours à ses maîtres. A Louis-le-Grand, on n'allumait les poêles que si l'eau du bénitier gelait dans la chapelle. Le jeune Arouet, qui était frileux, ramassait des glaçons dans la cour et allait en cachette les jeter dans le bénitier.

Les pères, épris de belle culture, ne pouvaient qu'aimer de tout leur coeur un enfant prodige qui, à douze ans, écrivait avec aisance des vers élégants et faciles. Eux-mêmes se chargeaient de faire circuler ses épigrammes. L'une d'elles fut montrée par Chateauneuf à Ninon de Lenclos et la belle octogénaire demanda que l'auteur lui fût amené. L'abbé y conduisit son filleul. Elle l'interrogea sur les querelles du jansénisme, le trouva spirituel, hardi, et quand elle mourut lui légua une petite somme pour acheter des livres.

Une grande courtisane érudite, un abbé libertin, des jésuites, cette éducation de Voltaire explique assez bien pourquoi il a si parfaitement représenté son temps. On a dit que le dix-huitième siècle avait été le siècle de Voltaire, comme le dix-septième celui de Louis XIV. C'est exact. En un siècle de bourgeoisie critique, il est un bourgeois critique; en un siècle de querelles religieuses, il est à la fois très instruit des disputes théologiques, curieux de leurs objets et antireligieux; en un siècle de classicisme, il est un classique, héritier des disciplines du règne précédent; en un siècle de science naissante, il est, non un savant mais un amateur cultivé et un vulgarisateur. Au sortir du collège, il sent si bien sa force que, lorsque son père lui propose de prendre un état, il répond: "Je n'en veux pas d'autre que celui d'homme de lettres".

Le notaire Arouet (qui dans l'intervalle avait acheté une charge) eût souhaité faire de son fils un homme de loi. Mais comment tenir dans une École de droit un garçon qui ne respectait rien ? En vain lui parlait-on de la considération qui s'attache à la magistrature: "Dites à mon père que je ne veux point d'une considération qui s'achète; je saurai m'en faire une qui ne coûte rien". Dès l'âge de vingt ans, il est, d'abord grâce à Chateauneuf, mais très vite par le charme de son esprit, le commensal des plus grands seigneurs. Il vit dans le monde voluptueux et débauché qui entoure le vieux poète Chaulieu. Il est présenté au prince de Conti et au duc de Vendôme. Il arrange les vers que composent les femmes du monde. Il écrit une tragédie qui est un Oedipe et qu'il croit neuve parce que, comme celles des Grecs, elle contient des "choeurs et point d'amour". L'admiration de son petit groupe le grise. Il commence à cultiver, par satires, épigrammes et bons mots, l'art délicat de se faire des ennemis. Il traite en égaux les nobles personnages qui sont devenus ses amis. "Sommesnous ici tous princes ou tous poètes ?" leur dit-il en se mettant à table. Il ne connaît pas encore les retours d'orgueil et la dureté intermittente des grands.

Il les eût connus dès ses vingt ans, si son parrain, Chateauneuf, n'avait été nommé ambassadeur en Hollande et ne l'y avait amené comme page. Le page commença le séjour à l'étranger comme il convient à Chérubin: il devint amoureux. Il y avait à La Haye une Mme Dunoyer, protestante française, qui avait fui son mari, enlevé ses filles, et s'était réfugiée en Hollande où elle vivait en vendant des libelles. Voltaire la vit, la méprisa, mais trouva chez elle une fille toute jeune, Olympe, qu'il appela bientôt Pimpette. "Oui, ma chère Pimpette, je vous aimerai toujours. Les amants les moins fidèles parlent de même, mais leur amour n'est pas fondé comme le mien sur une estime parfaite. J'aime votre vertu autant que votre personne". Mme Dunoyer, malgré tant de respect, s'offensa des assiduités du page et se plaignit à Chateauneuf.

L'ambassadeur se fâcha, craignit la mère journaliste et méchante, et renvoya Voltaire à Paris. Là, le notaire Arouet le reçut fort mal. Ce père n'avait pas de chance. Son fils aîné, de plus en plus janséniste, devenait dévot jusqu'à en être inhumain. Son cadet ne se montrait que trop humain. "J'ai pour fils deux fous, disait-il, l'un en prose, l'autre en vers". Un père pouvait alors obtenir du gouvernement un ordre qui lui permît d'enfermer ou d'exiler ses enfants. M. Arouet se fit donner une de ces lettres de cachet familiales. Il ne restait plus à Voltaire qu'à faire la paix avec son père. Il promit de reprendre l'étude du droit et d'entrer chez un procureur. Il n'y resta pas longtemps.

En 1715, Louis XIV mourut. Dans le premier moment de liberté, on crut pouvoir tout dire. Les pamphlets sur l'ancien règne furent innombrables. Voltaire en écrivit; on lui en attribua qu'il n'avait pas écrits. Le nouveau Régent, Philippe d'Orléans, était un homme sans vertu mais sans méchanceté. "Il aimait fort la liberté, dit Saint-Simon, et autant pour les autres que pour lui-même. Il me vantait un jour l'Angleterre comme un pays où il n'y a pas d'exil, ni de lettres de cachet". Cela ne l'empêcha pas d'en signer une pour mettre à la Bastille le jeune Voltaire. Il l'y laissa plus d'un an. C'était une dure punition pour quelques méchants vers, et qui dut éveiller des passions assez fortes et des réflexions utiles sur les formes de la justice dans l'esprit d'un jeune homme si vif, enfermé soudain entre quatre murs. On l'imagine marchant tout le jour, aiguisant des phrases dures et plaisantes, et rêvant à la constitution de l'Angleterre ou au bill d'Habeas corpus.

À la Bastille, Voltaire travailla. Il voulait devenir le grand poète épique de la France. Dans sa prison, il composa les premiers chants d'une Henriade, long poème sur Henri IV et beau prétexte à des plaidoyers contre l'intolérance:
Je chante ce héros qui régna sur la France
Et par droit de conquête, et par droit de naissance.

Arma virumque cano... Cela commençait comme L'Enéide, ce qui était une qualité pour L'Enéide, mais non pour un poème écrit en 1726.

Enfin, après dix-huit mois de détention, Voltaire put sortir de la forteresse. Quelques jours plus tard, il vit le Régent qui le reçut en riant; il ne gardait pas rancune au jeune homme qu'il avait enfermé dix-huit mois pour une chanson. "Monseigneur, lui dit Voltaire, je trouverais très doux que Sa Majesté daignât se charger de ma nourriture, mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon logement".

L'usage était de faire suivre une sortie de Bastille d'un exil court et décent. Le duc de Béthune invita Voltaire à passer le temps de cette retraite au château de Sully. La Bastille avait ruiné la santé du prisonnier et celui-ci avait besoin de l'air de la campagne; il accepta.

Premiers succès

C'était en France un temps de folie. Avec l'ombre géante du vieux roi avait disparu toute contrainte. On avait de grandes querelles pour de petits objets. L'irréligion, déjà forte sous le règne précédent, osa s'afficher. Le cynisme des moeurs devint général. Les crimes n'étaient plus qu'un sujet de chansons. Les théâtres étaient pleins: "Tout se tournait en gaieté et plaisanteries; c'était le même esprit que du temps de la Fronde, à la guerre civile près". Dans ce Paris chantant et rebelle, Voltaire fit représenter son Oedipe (1718). Cette mauvaise tragédie fut un grand événement. On savait que l'auteur était d'opposition, qu'il avait été mis à la Bastille, qu'il venait à peine d'en sortir. Le public vint en foule; il ne fut pas déçu. Oedipe était une tragédie assez banale, devoir de rhétorique d'un bon élève du père Porée, pastiche adroit et inconscient de Racine, mais les Parisiens de 1718 y cherchaient moins le roi de Thèbes que le Régent de France. Les platitudes leur semblèrent hardiesses. Oedipe, pièce frondeuse en un temps de Fronde, triompha

Le Régent, qui avait de l'esprit, vint lui-même voir la tragédie à la mode; sa fille s'y montra et Voltaire, par une effronterie suprême, dédia la pièce à la duchesse d'Orléans. Il se sentait prêt à toutes les audaces. Les femmes le courtisaient; les hommes le louaient; les écrivains l'enviaient. Il pirouettait, aimait, travaillait, attaquait, contre-attaquait. Des cabales se formèrent contre lui. Un poème terrible parut, anonyme, dirigé contre le Régent: Les Philippiques. On accusa Voltaire d'en être l'auteur. C'était faux, mais comment le prouver ? Déjà ses ennemis conseillaient au Régent de le remettre à la Bastille, mais Philippe d'Orléans avait pris goût à ce jeune homme et lui fit la grâce de l'exiler. Voltaire quitta Paris par un violent orage. Regardant les nuages, les éclairs et tout ce céleste désordre: "Il faut, dit-il, que le royaume des cieux soit tombé en Régence".

Une fois de plus, il trouva refuge à Sully. Il passa le temps de sa disgrâce à écrire une tragédie: Artémise. On la joua un peu plus tard, et cette "reine infortunée" fut sifflée. Voltaire, interrompant soudain son exil, sauta sur le théâtre pour défendre son drame, mais la cabale était forte. Bien que très jeune, il s'était fait de solides ennemis: un abbé Desfontaines en lui rendant service, le poète Jean-Baptiste Rousseau en mêlant quelques réserves à des louanges. Chacune de ses "premières" devint l'occasion d'un scandale. Quand, la veille du jour des Rois, il fit jouer sa Mariamne (1724), tragédie juive, au moment où Mariamne, femme d'Hérode, avalait une coupe de poison, un plaisant, au parterre, cria: "La Reine boit !" Après cela, on ne put jamais entendre la fin de la pièce. Mais qu'importait à Voltaire ? Après un échec, il courait à Sully chez le duc de Béthune; à la Source, près d'Orléans, chez "Milord Bolingbroke", son premier ami anglais; à Vaux, chez la maréchale de Villars qui lui permettait de l'aimer; à Maisons, chez le président de Maisons. Partout il rimait, dansait, lisait. Il faisait des plaisanteries et l'on riait. Il se croyait heureux.

Le réveil fut soudain brutal. Un jour, chez le duc de Sully, l'assurance de ce jeune bourgeois irrita le chevalier de Rohan-Chabot, membre assez indigne d'une grande maison: "Quel est, dit M. de Rohan-Chabot, ce jeune homme qui, pour me contredire, parle si haut ? -- Monsieur le chevalier, dit Voltaire, c'est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui honore le nom qu'il porte". Le chevalier sortit de table, et le duc de Sully dit à Voltaire: "Nous sommes heureux si vous nous en avez délivrés".

Quelques jours plus tard, Voltaire était chez le duc de Sully, quand on le fit demander à la porte de l'hôtel. Il descendit, vit un fiacre et dans ce fiacre deux hommes qui le prièrent de venir jusqu'à la portière. Il y alla sans méfiance; dès qu'il fut près de la voiture, ils le saisirent et lui appliquèrent des coups de bâton sur les épaules. Le chevalier, qui était en avant dans son carrosse, surveillait l'opération et dit: "Ne frappez pas à la tête, il peut en sortir quelque chose de bon". Le peuple qui s'était amassé criait: "Ah ! le bon seigneur !" Voltaire remonta chez le duc de Sully, meurtri, ses vêtements en désordre, et supplia ses nobles amis de venir avec lui chez le commissaire. Le duc et ses amis rirent et refusèrent. Après tout, c'était un Rohan qui avait bâtonné un poète. L'aventure était regrettable, mais conforme à l'ordre du monde.

Voltaire se montrait à l'ordinaire plus courageux d'âme que de corps, mais il avait été blessé au vif et voulait une vengeance. Il prit des leçons avec un maître d'armes, dit partout qu'il allait provoquer M. de Rohan-Chabot, si bien que les Rohan obtinrent de Maurepas qu'il mît à la Bastille ce roturier ombrageux. Donc, Voltaire avait été battu, il n'avait pu obtenir justice et c'était lui qu'on prétendait enfermer. En vérité, la France de la Régence était un gai et charmant pays, mais difficilement habitable pour un homme libre. Cette fois, Voltaire ne resta que quelques jours à la Bastille. Le ministre Maurepas, peut-être honteux, l'en fit sortir en lui demandant de quitter le pays.

L'affaire est importante parce qu'elle acheva de faire de Voltaire un homme d'opposition. Il lui dut certainement un peu de son génie. Il avait maintenant des passions. L'inceste d'Oedipe, l'amour de Mariamne, les exploits de Henri IV, froids sujets et qui ne pouvaient inspirer que froids poèmes. Mais la folie du monde, son injustice, la méchanceté des hommes, voilà qui peut inspirer les sentiments forts, d'où quelque jour va surgir un chef-d'oeuvre.

Séjour en Angleterre

En sortant de la Bastille, il choisit de passer en Angleterre. Cette nation, qui possédait un Parlement élu et ignorait les lettres de cachet, était à la mode parmi les philosophes. "Je sais, écrivait Voltaire à un ami, que c'est un pays où les arts sont tous honorés et récompensés, où il y a de la différence entre les conditions, mais point d'autre entre les hommes que celle du mérite. C'est un pays où l'on pense librement et noblement, sans être retenu par aucune crainte servile". Il savait quelques mots d'anglais. Horace Walpole, ambassadeur d'Angleterre à Paris, lui avait donné des lettres de recommandation pour plusieurs personnes. En outre, il possédait à Londres un ami puissant, ce "Milord Bolingbroke" qu'il avait connu en France au temps où Bolingbroke, exilé, avait acheté près d'Orléans un château. Bolingbroke et sa femme avaient écouté la lecture de La Henriade, alors en manuscrit, et l'avaient louée. Grâce à eux, Voltaire espérait connaître les écrivains anglais et retrouver à Londres la vie mondaine qu'il aimait. Surtout, il désirait la paix, la liberté de pensée, et les attendait l'une et l'autre de la tolérance britannique.

On croyait alors en France que l'Angleterre n'était pas un pays religieux. Ce n'était vrai que dans un groupe assez peu nombreux d'écrivains et de grands seigneurs. Mais l'Eglise anglicane était plus tolérante que les Parlements jansénistes de Paris. Suivant la grande tradition anglaise, on acceptait un compromis; on était religieux sans fanatisme ou philosophe sans agressivité. Les non-conformistes eux-mêmes étaient devenus moins zélés. "Les quakers étaient spirituellement apaisés et économiquement prospères". Ce ne devait être que plus tard, au temps de Wesley, que la religion retrouverait une force sentimentale, en attendant que la Révolution française refît d'elle en Angleterre une force politique et conservatrice.

En arrivant à Londres, Voltaire ne trouva pas "Milord Bolingbroke" qui d'ailleurs, pendant tout son séjour, considéra "son verbiage" comme suspect et se demanda s'il n'était pas un agent de la cour de France. En revanche, le poète fut accueilli à deux lieues de Londres, à Wandsworth, par un négociant, Mr. Falkener, chez lequel il s'installa et auquel, en 1733, il dédia sa tragédie de Zaïre. C'était la première fois qu'on dédiait une tragédie française à un marchand; cela parut singulièrement hardi.

Le séjour de Voltaire à Londres est mal connu. On sait qu'il y donnait son adresse chez Bolingbroke et qu'il logea longtemps à la campagne chez lord Peterborough où, dit-on, il passa trois mois avec Swift. Grâce à Falkener, il vit le monde des marchands; il admira leur puissance, leur autorité au Parlement, qui flattaient son orgueil de bourgeois. Ce fut en leur compagnie qu'il prit le goût des affaires, où il devait si bien réussir. La première fut le lancement, en Angleterre, par souscription, de son poème La Henriade, dans une édition de luxe in-quarto à tirage limité. Il écrivit à Swift: "Me serait-il permis de vous supplier de faire usage de votre crédit en Irlande pour procurer quelques souscripteurs à La Henriade, qui est achevée et qui, faute d'un peu d'aide, n'a point encore paru. La souscription n'est que d'une guinée, payée d'avance". Ce lancement fut un grand succès et l'édition entièrement souscrite.

Chez Bolingbroke, il rencontra les grands écrivains du temps. Swift et Voltaire étaient faits pour se comprendre et s'admirer l'un l'autre. Les Voyages de Gulliver venaient d'être publiés (1726). Voltaire s'occupa de les faire traduire en français: "C'est le Rabelais de l'Angleterre, mais c'est un Rabelais sans fatras, et ce livre serait déjà amusant par lui-même, par les imaginations singulières dont il est plein, par la légèreté de son style, quand il ne serait pas d'ailleurs la satire du genre humain".

Voltaire vit aussi Pope, Congreve et Gay, qui lui montra le Beggar's Opéra avant les représentations. Il fut assidu à la taverne de L'Arc-en-Ciel et surtout alla beaucoup au théâtre, où il devint plus familier avec Shakespeare que ne l'étaient alors la plupart des Français. Il se plut aussi à assister à des réunions de quakers et de non-conformistes. La légende veut qu'un jour, dans la rue, il ait été poursuivi par une foule populaire parce que ses vêtements étrangers déplaisaient et que, monté sur un banc, il ait apaisé ses assaillants en leur disant: "Braves Anglais, ne suis-je pas déjà assez malheureux de n'être pas né parmi vous ?" Sur quoi il fut acclamé et porté jusqu'à sa maison sur les épaules de ceux qui l'avaient hué.

Naturellement, il profita de ce séjour en Angleterre pour lire les philosophes de ce pays, et en particulier "Mister Locke". En 1727, il vit l'enterrement de Newton, qui l'étonna par la magnificence des honneurs accordés au génie scientifique. Le corps, exposé aux flambeaux sur un lit de parade, fut porté à l'abbaye de Westminster, suivi par un immense cortège où figuraient le Chancelier et les ministres. Cette cérémonie formait un constrate assez fort avec la Bastille et les coups de bâton seigneuriaux.

On ne sait pas pourquoi, ni à quel moment, il quitta l'Angleterre, mais il était en France dans les premiers mois de 1729. Au début il se cacha, s'arrêta dans Saint-Germain et s'y logea chez un perruquier. De là, il écrivit "au vizir Maurepas, pour qu'il lui laissât traîner ses chaînes à Paris".

Retour à Paris

Voltaire trouva Paris aussi divisé qu'au temps de son départ. "On n'y parlait que de Rome, d'excommunication, de jansénistes, de jésuites, de constitution Unigenitus, d'exils et d'emprisonnements". Il semblait tout naturel d'embastiller ceux qui pensaient autrement que les ministres sur des points de doctrine religieuse.

Quant aux hommes de lettres, ils s'excommuniaient entre eux "parce qu'un bel esprit avait prétendu qu'il n'était pas de l'essence de la tragédie d'être en vers". Voltaire signala son arrivée en publiant un petit écrit qui avait pour titre: Sottises des deux parts. Il y montrait la folie de ces disputes, rappelait les controverses du Moyen Age, si oubliées, et prédisait l'oubli de l'avenir aux jansénistes comme aux jésuites.

Il avait appris en Angleterre que la fortune donne l'indépendance. Au moment de son retour en France, il entra en rapport avec les frères Pâris, grands financiers, qui le conseillèrent pour le placement des fonds qu'il avait hérités du notaire Arouet. Il en plaça une partie dans la fourniture des vivres aux armées, où il gagna, nous apprend son secrétaire, plus de six cent mille livres; une autre dans le commerce de Cadix et dans les vaisseaux qui commerçaient avec l'Amérique. Tout lui réussit. Il eut la chance que ses vaisseaux ne fussent jamais arrêtés par des corsaires. Il gagna même à la Loterie et bientôt il eut la plus grande fortune qu'ait jamais amassée un poète. "Ses portefeuilles étaient pleins de contrats, de lettres de change, de billets à terme, d'effets de gouvernement. Il eût été difficile sans doute de trouver dans le portefeuille d'aucun homme de lettres autant de manuscrits de cette espèce".

La bastonnade et l'exil ne l'avaient pas guéri de son goût pour la société des grands. Il aimait tant la vie qu'il en voulait jouir sous toutes ses formes. Un peu plus tard, il a peint, dans un poème qu'il appela Le Mondain, le bonheur de vivre et le goût de la volupté qui étaient alors ses sentiments dominants:
Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme,
Tout art a mon hommage et tout plaisir m'enflamme.

Science, histoire, poésie, opéra, soupers, sagesse, il aimait tout, il désirait tout. En particulier il était fou de théâtre. L'Angleterre lui avait donné sur cet art des idées nouvelles et il souhaitait de les appliquer sur la scène française. Non qu'il fût converti à Shakespeare; il était trop français de son temps pour accepter tout Shakespeare. Mais parmi "tant de fautes grossières", il avait entrevu des beautés. Tout en maintenant la règle des trois unités, ne pourrait-on écrire en France des tragédies dont l'action serait plus vive ? Ne pourrait-on même (grande audace) faire voir quelques-unes de ces actions sur la scène, au lieu de les exposer dans un récit ? Dès son retour, en 1730, il essaya d'écrire une tragédie sur un sujet politique. Ce fut un Brutus. Il le fit répéter avec son habituelle ardeur, criant à l'acteur qui jouait Brutus: "Morbleu ! monsieur, souvenez-vous donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de tous les consuls de Rome, et qu'il ne faut point parler au dieu Mars comme si vous disiez: "Ah ! ma bonne Vierge, faites-moi gagner un lot de cent francs à la Loterie".

Brutus réussit. Deux ans plus tard, Zaïre fut un triomphe. C'était, comme tout ce que Voltaire donnait au théâtre, un mélange d'un peu d'audace avec beaucoup de prudence. Il avait, en construisant son intrigue, pensé à l'Othello de Shakespeare, et transporté le sujet dans un décor différent, parmi les chevaliers français et les rois de Jérusalem. Le jeu violent des acteurs, dressés par Voltaire, et alors nouveau, explique en partie le prodigieux succès. Sans doute aussi le public trouvait-il, dans ces scènes qui nous semblent si froides, les premiers et lointains appels du romantisme.

Vers le même temps, Voltaire avait publié une Histoire de Charles XII qui avait beaucoup plu. Le public s'indignait qu'il ne fût pas de l'Académie. Si les ministres et la Cour l'avaient alors laissé vivre en paix, il n'eût été toute sa vie qu'un auteur à la mode.

Dès 1731, il avait dû s'exiler à nouveau. Adrienne Lecouvreur était morte; c'était une grande actrice que Voltaire admirait. Or la coutume refusait alors la sépulture religieuse aux comédiens. On dut enterrer Mlle Lecouvreur au bord de la Seine, dans un terrain vague. Voltaire indigné, suivit le convoi, puis protesta. Cette défense d'une fille de théâtre passa pour une impiété horrible. Voltaire prit la fuite et se réfugia dans un village de Normandie. Bientôt on imprimait à Rouen, secrètement, des Lettres philosophiques sur les Anglais. C'était un curieux ouvrage, aussi important par ses effets que léger par son texte. On ne pouvait dire que le livre fût profond, ni qu'il fût merveilleusement informé. Mais il atteignit le but que se proposait son auteur: faire connaître aux Français ce qui, dans cette Angleterre presque inconnue d'eux, pouvait les faire réfléchir sur les défauts de leurs propres institutions, et transformer leurs idées religieuses ou politiques.

Il y avait d'abord cinq lettres sur les sectes: quakers, anglicans, presbytériens, sociniens, ariens. Le sujet fut toujours l'un des favoris de Voltaire et l'on voit aisément pourquoi. Montrer la diversité des croyances religieuses, c'était, pensait-il, prouver la faiblesse de chacune d'elles. En outre, il pouvait faire soutenir par les personnages qu'il décrivait des thèses qu'il n'aurait pu exposer lui-même sans danger.

Après les thèmes religieux, les thèmes politiques: deux lettres sur le Parlement et le gouvernement. La puissance des Communes plaisait au bourgeois Arouet, et aussi l'absence de certains privilèges. "Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais et fait qu'il ose se comparer, non sans quelque raison, à un citoyen romain. Aussi le cadet d'un pair du royaume ne dédaigne point le négoce...".

Suivent ce qu'on pourrait appeler les lettres de vulgarisation, dont une sur la philosophie de Locke, qui est l'occasion pour Voltaire d'exposer une première fois sa propre doctrine. Il croit en Dieu, mais il n'admet pas que nous puissions rien savoir de Dieu, sinon qu'il existe et qu'il a fait le monde. Il croit à l'immortalité de l'âme parce qu'elle est nécessaire au bien de la société, mais il ne trouve pas trace, dans la nature, de cette âme et loue Locke de dire modestement: "Nous ne serons peut-être jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non".

Puis viennent des lettres scientifiques sur Newton et le système de l'attraction, sur l'optique, sur l'infini. Toutes montrent de la curiosité et une information assez étendue. Enfin le livre se termine par des lettres sur la tragédie et la comédie. Il y révèle aux Français Shakespeare, "que les Anglais prennent pour un Sophocle... Il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles". Mais, tout en plaignant Shakespeare de n'avoir pas connu les règles, Voltaire blâmait ceux qui n'avaient fait connaître aux Français que ses erreurs et il essayait luimême de traduire en vers un de ses plus beaux passages. Il avait choisi le monologue d'Hamlet: "To be or not to be..." et il en avait fait du Crébillon.

Mais si sa traduction était infidèle, son commentaire était intelligent: "Le génie poétique des Anglais ressemble, jusqu'à présent, à un arbre touffu planté par la nature, jetant au hasard mille rameaux, et croissant inégalement avec force. Il meurt si vous voulez forcer sa nature et le taillez en arbre des jardins de Marly".

Dès que le livre parut, la police le poursuivit. Le libraire fut mis à la Bastille. Voltaire dut se réfugier en Lorraine et les Lettres philosophiques furent, par arrêt du Parlement, "condamnées à être lacérées et brûlées dans la cour du Palais, au pied du grand escalier d'icelui, par l'exécuteur de la haute justice, comme scandaleuses, contraires à la religion, aux bonnes moeurs et au respect dû aux puissances". Arrêt qui fut exécuté le 10 juin 1734.

Madame du Châtelet

En 1733, Voltaire rencontre Mme du Châtelet, fort instruite et de haute naissance. Elle avait vingt-sept ans, lui trente-neuf. Il était encore tout bouillonnant de son voyage d'Angleterre et ne parlait que de "Mr. Locke" et de "Sir I. Newton". C'était justement tout ce qui intéressait la marquise du Châtelet. Elle était intellectuelle et sensuelle. Elle aimait les livres, les diamants, l'algèbre, les jupons et la physique. Les femmes la disaient laide. Mme du Deffand a tracé d'elle un portrait célèbre et méchant: "Grande, sèche, sans hanches, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes..". Et Mme de Créqui: "Ma cousine Emilie était un colosse en toutes proportions; c'était une merveille de force et un prodige de gaucherie. Elle avait la peau comme une râpe à muscades". Mais peut-on croire les femmes quand il s'agit d'une femme qui fut intelligente, amoureuse, admirée, et qui avait su conquérir l'homme le plus illustre du temps ?

Elle entra dans la vie de Voltaire en un moment où il avait besoin d'une retraite sûre. La persécution est une habitude. La justice et les ministres avaient pris celle de poursuivre ce poète. On parlait d'une épopée sur la Pucelle d'Orléans, qui était un secret mal gardé et un terrible scandale. Le Garde des sceaux manda l'auteur et le menaça "si le poème paraissait, de le faire enterrer dans un cul de basse-fosse". Il est gênant d'avoir la vocation de l'apostolat quand on n'a pas celle du martyre. Voltaire souhaitait penser librement, mais non pas vivre à la Bastille. Mme du Châtelet lui offrit de s'aller cacher dans le château de Cirey, qu'elle possédait dans un pays de frontière, à quelques pas de la Lorraine où il serait facile de trouver refuge en cas de poursuites. Il accepta et passa les quatorze années qui suivirent en étroite intimité avec elle.

Longue liaison, non sans orages. Entre l'agitation de Voltaire et le "tempérament de feu" de Mme du Châtelet, des étincelles souvent jaillissaient. Alors tous deux s'excitaient, criaient, et bientôt recouraient à l'anglais pour s'injurier devant leurs hôtes. Mais les êtres actifs sont sans rancune. Il y avait à Cirey un laboratoire, une galerie de chimie, le tout construit par M. du Châtelet aux frais de Voltaire. Voltaire et Mme du Châtelet se séparaient tout le jour pour faire des expériences ou pour écrire. Ils concouraient, à l'insu l'un de l'autre, pour un prix de l'Académie des sciences sur la nature du feu; Mme du Châtelet mettait tant de chaleur à rédiger ce mémoire qu'elle devait, pour se calmer, plonger toutes les heures ses grands bras dans l'eau froide. Voltaire composait des Éléments de la philosophie de Newton. Des mathématiciens, Clairault, Maupertuis, venaient rendre visite à ces deux confrères amateurs. Le président Hénault, s'arrêtant à Cirey, y trouva installé un moine, grand géomètre. Il admira ce bâtiment simple et élégant, ces cabinets remplis de mécaniques, cette vie de travail.

De la petite Cour voisine de Lunéville, arrivaient aussi des visiteurs. Une Mme de Graffigny, à cause de quelque chagrin domestique, vint chercher refuge à Cirey. Elle y fut reçue par "la Nymphe du lieu", qui était la divine Emilie, et par "l'Idole" , (Voltaire lui-même), un petit bougeoir à la main. La vie était merveilleusement remplie. Mme du Châtelet et l'Idole ne paraissaient qu'au souper, que l'on prenait dans la galerie de physique, en face des sphères et des instruments. On parlait de poésie, de science, d'art; le tout sur un ton de badinage, sauf si le nom des ennemis de Voltaire (Jean-Jacques Rousseau ou Desfontaines) était cité. Alors il perdait toute mesure, invectivait, maudissait, excommuniait. Cette faiblesse mise à part, il était charmant, offrant à ses hôtes tantôt une tragédie, une épître, tantôt le commencement de son Histoire de Louis XIV, tantôt un écrit scientifique ou quelques pages sur les Chinois, sur les Arabes.

Dans les lettres de Mme de Graffigny, on entrevoit la vie intime de ce couple d'étranges amants: "Madame est tyrannique; Voltaire est rebelle. S'il arrive dans un habit, elle le prie d'en changer. Il prétexte qu'il se refroidira. Elle insiste. Le ton monte. Voltaire sort, fait dire qu'il a la colique, et voilà les plaisirs au diable. On parlemente, on boude, on se raccommode. Les boudeurs réapparaissent, se disent des tendresses en anglais. Voltaire se remet à table et recommande aux laquais de prendre bien soin de Madame. Puis, après le dîner, s'il est de bonne humeur, il donne lui-même la lanterne magique. Il y est admirable, introduit l'abbé Desfontaines, les Jésuites, Rousseau. Il s'anime tant qu'il renverse la lampe à esprit-de-vin. Voilà sa main brûlée. Il se trouve mal, se ranime pour proposer un spectacle de marionnettes, ou une comédie, ou une tragédie. Il distribue vingt manuscrits qu'on est obligé de lire en volant. Il exige que les autres prennent des rôles. Il faut se friser, s'agiter, répéter. Mme de Graffigny compte qu'en vingt-quatre heures, les hôtes de Cirey ont répété et joué trente-trois actes. "Hélas ! que le temps est court".

Mahomet

Dans la solitude de Cirey, Voltaire avait beaucoup écrit et poursuivi de vastes recherches. De ce travail, la part qui lui acquit le plus de gloire parmi ses contemporains n'est pas la meilleure. Elle comprend un discours en vers sur l'Homme, inférieur à celui de Pope, des épîtres, souvent agréables, jamais admirables (les plus charmantes sont celles qu'il jetait négligemment dans ses lettres) et des tragédies: Alzire, Mahomet, pièces à clef, philosophiques et sentencieuses, "dont les sous-entendus font toute la valeur". Pour les gens de 1740, ce poète est le vrai Voltaire. Dès qu'il parle de science, comme dans son Newton, les savants protestent. Dès qu'il publie une Histoire, "les historiens accusent, dit Condorcet, cette histoire de n'être qu'un roman, parce qu'elle en a tout l'intérêt". Le pauvre homme ne savait pas être ennuyeux. Comment l'eût-on jugé sérieux ?

Pendant toute sa vie, il fut curieux d'histoire et, si l'on tient compte de ce qu'elle était avant lui, il faut reconnaître qu'il y apporta une relative exactitude. C'était le temps où le père Daniel, mis en présence de onze ou douze cents volumes de pièces originales et manuscrites qui se trouvaient à la Bibliothèque du roi, passait une heure à les parcourir et se disait fort content de ses recherches. Voltaire, plus précis, regarde les pièces, recherche les originaux et interroge les témoins. Pour lui l'histoire ne doit pas seulement conter la vie et les exploits des rois, mais les transformations des peuples, les progrès des moeurs, des lettres et des arts. "Ce n'est pas une histoire, ce sont des histoires", dit-il de celle de l'abbé de Fleury. Pendant son séjour à Cirey, il a, sinon achevé, du moins préparé et composé en grande partie un Essai sur les moeurs qui est une histoire universelle et Le Siècle de Louis XIV qui sera comme le couronnement de cette histoire. Plus tard, devenu l'historiographe du roi, il écrira un Siècle de Louis XV.

De l'Essai sur les moeurs, on peut dire beaucoup de mal et beaucoup de bien. Il faut admirer que Voltaire, l'un des premiers, ait su faire leur place aux civilisations arabe, chinoise, et à l'étude des religions comparées, alors proscrite. Mais le livre est plein d'erreurs, les unes inévitables parce que la vérité (ou du moins notre vérité) n'était pas connue, les autres moins excusables. Montesquieu dit que Voltaire écrit l'histoire pour glorifier son propre couvent, comme n'importe quel bénédictin; c'est vrai. Dans l'Essai sur les moeurs, il prêche à chaque page sa religion, qui est l'antireligion.

La grande faiblesse de Voltaire historien, c'est que, philosophe intellectualiste, il ne comprend pas les besoins sentimentaux et mystiques d'autres hommes. Il ne voit pas que, sous la multiplicité des sectes et des rites, il reste quelque chose de commun qui est le besoin de rites. Impuissance d'autant plus curieuse que Voltaire analyse admirablement ce qu'est l'héritage commun des hommes, quand il s'agit de la famille, de l'amour ou de l'amitié. "Voltaire a bien compris que le roi n'était pas la nation, qu'un congrès de diplomates ne nous faisait pas connaître les habitudes d'un boutiquier, ou les révoltes d'un paysan, mais il a mal compris qu'un boutiquier de Bagdad n'était pas un boutiquier du Marais, et qu'un paysan des Croisades ne se révoltait pas pour les mêmes raisons qu'un agriculteur, sujet de Louis XV". (Bellesort.) Dans le Siècle de Louis XIV, on ne trouve aucune de ses faiblesses. Il s'agit d'un temps qu'il a bien connu ou dont il a vu les acteurs. Là il se montre le premier des grands historiens modernes.

Relations avec Frédéric II

Pendant le séjour à Cirey, pour se consoler de l'attitude hostile de la Cour de France, Voltaire avait pu goûter une amitié royale, celle du prince Frédéric de Prusse.

Frédéric avait été élevé par des réfugiés français. Son désir le plus vif était de paraître lui-même grand poète et grand prosateur dans notre langue. Ce n'était pas un voeu ridicule, car il l'écrivait bien et ne manquait pas d'esprit. Toutefois il savait qu'il y faisait quelques fautes et que ses vers en étaient gâtés. Il est naturel qu'il ait éprouvé une idolâtre admiration pour un homme qui semblait grand dans tous les genres et qui était à la fois le meilleur poète épique, le meilleur poète tragique, le meilleur épistolier et le meilleur historien de son temps.

Un jour de 1736, Voltaire reçut une lettre: "Monsieur, -- Quoique je n'aie pas la satisfaction de vous connaître personnellement, vous ne m'êtes pas moins connu par vos ouvrages. Ce sont des trésors d'esprit". Une correspondance s'engagea, d'une grande tendresse. "Ne croyez pas, écrivait le jeune Frédéric, que je pousse mon scepticisme à outrance. Je crois par exemple qu'il n'y a qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans le monde". Voltaire répondait que les vers français de cet héritier d'une couronne d'Allemagne étaient "très jolis, très bien faits et du meilleur ton du monde". "Les épithètes ne nous coûtaient rien", dira-t-il plus tard en parlant de cette correspondance.

En 1740, Frédéric devint roi. Ce fut une grande émotion parmi les philosophes que de penser qu'il y avait sur un des trônes de l'Europe un prince "éclairé", qui allait mettre leurs maximes en action et qui se disait l'ami de Voltaire. Le nouveau roi aurait bien voulu attirer son maître à sa Cour, mais il y avait un obstacle grave, qui était Mme du Châtelet. Elle n'eût pas laissé partir Voltaire; quant à l'amener à Potsdam, il n'y fallait pas songer.

Cependant le roi voulait voir Voltaire et prépara une première rencontre en Belgique. Voltaire fut étonné de trouver un jeune roi en uniforme sur un lit de camp. Tout de suite l'Europe constata que l'homme qui, avant son couronnement, avait écrit un Anti-Machiavel, serait le plus machiavélique et le plus belliqueux de tous les rois de l'Europe. Dès 1741, il envahit l'Autriche. Pour les Français, elle était alors l'ennemie héréditaire. Ils applaudirent aux succès de Frédéric et d'autant plus qu'il les faisait chanter par nos propres hommes de lettres. Voltaire se trouvait à Lille, où il faisait représenter son Mahomet que l'on n'osait jouer à Paris, quand il apprit la victoire de Molwitz, remportée par le roi de Prusse. On le vit se lever dans sa loge, papiers en main, demander le silence au public et annoncer qu'il venait de recevoir de Sa Majesté le roi de Prusse les nouvelles de la victoire. Sa Majesté les avait envoyées en versiculets français:
De cette ville portative,
Légère, et qu'ébranlent les vents,
D'architecture peu massive,
Dont nous sommes les habitants...

Cela voulait dire: "Je vous écris sous ma tente". Le public de Lille répondit à cette lecture par de grandes acclamations.

Voltaire crut un instant qu'il allait pouvoir se servir de cette amitié royale pour devenir, comme il l'eût tant aimé, homme d'action et diplomate. En 1743, la Cour de France était anxieuse, de savoir si elle pourrait compter, pour combattre l'Autriche et l'Angleterre, sur l'appui de Frédéric II. Un ministre eut l'idée d'employer Voltaire. On l'envoya en mission secrète à Potsdam. Pour tromper Frédéric, il feignit de lui demander refuge, se prétendant poursuivi par l'évêque de Mirepoix, contre lequel il avait écrit une satire.

Mais Frédéric était beaucoup trop fin pour se laisser prendre à cette ruse. Il traita bien Voltaire, le présenta aux princesses pour lesquelles le poète écrivit des madrigaux, lui donna des concerts de flûte, et, tandis qu'il le cajolait, il envoya les lettres de son hôte à l'évêque de Mirepoix qu'elles attaquaient. De cette trahison, il attendait un double effet: ou Mirepoix se mettrait en colère, ferait agir la Cour, et Voltaire, de nouveau exilé, serait condamné à rester en Prusse, auquel cas le roi y gagnerait d'avoir un secrétaire de génie pour corriger ses épigrammes, ou au contraire Mirepoix ne réagirait point, ce qui prouverait la collusion et la fausseté de Voltaire.

La seconde hypothèse était la bonne: on le vit bien. Aussi quand Voltaire présenta un mémoire à Frédéric II en lui demandant de mettre des réponses dans les marges, il y trouva, quand son papier lui fut rendu, des chansons. Il demandait si l'on pouvait compter sur le roi contre l'Angleterre. Vous voulez, répondait Frédéric...
Vous voulez qu'en Dieu de machine,
J'arrive pour le dénouement,
Mais examinez mieux ma mine,
Je ne suis pas assez méchant.

Ainsi le poète ambassadeur ne rapporta de son ambassade que des poèmes du roi de Prusse.

La Cour de Sceaux

Vers la cinquantaine, Voltaire, jusqu'alors traité par la Cour en opposant dangereux et à peine toléré, devint soudain courtisan et favori. Les causes de ce changement de fortune étaient multiples: cette négociation allemande, où il était apparu homme important, sinon efficace, l'arrivée au pouvoir de M. d'Argenson, ministre philosophe qui avait été son condisciple à Louis-le-Grand et que les courtisans appelaient "d'Argenson la bête" parce qu'il était honnête homme, l'avènement comme maîtresse de Louis XV de Madame Lenormand d'Etioles (plus tard marquise de Pompadour) que Voltaire avait bien connue et dont il avait été le confident, enfin le désir de Voltaire lui-même. Il est, dans la vie de presque tous les hommes, un temps critique où la vieillesse approchant, ils craignent quelque diminution de leurs pouvoirs. Ils souhaitent alors de consolider les résultats acquis et de s'appuyer désormais sur les béquilles des honneurs.

Voltaire venait d'avoir avec Mérope un succès prodigieux au théâtre. Cette gloire populaire ne lui suffisait pas; il voulait des titres; il en eut. Il fut nommé gentilhomme ordinaire et historiographe du roi. On lui ouvrit les archives pour qu'il écrivît l'histoire des campagnes de Louis XV. Il prit goût à ce métier d'historien officiel.

Il avait jadis essayé sans succès (au moment de la mort du cardinal Fleury) d'entrer à l'Académie française. Les "dévots" l'avaient alors fait échouer. Il entreprit de les apaiser. Il écrivit une lettre au père de La Tour, "où il protestait de son respect pour la religion et de son attachement aux Jésuites". "Malgré l'adresse avec laquelle il ménage ses expressions dans cette lettre, dit Condorcet, il valait sans doute mieux renoncer à l'Académie que d'avoir la faiblesse de l'écrire". Enfin Mme de Pompadour lui fit confier la composition du divertissement pour le mariage de l'Infante, et l'Académie fut la récompense de cet ouvrage.

Les places n'apportèrent pas le bonheur à Voltaire. La faveur des rois est mobile, mais non point leur défaveur, et Louis XV n'aima jamais Voltaire. Le roi avait trop d'esprit pour ne pas craindre celui des autres, et les philosophes lui apparaissaient déjà comme les ennemis de sa couronne en un temps où beaucoup de ses courtisans les vénéraient imprudemment. Le jour de la représentation à Versailles du Temple de la Gloire, où le poète avait voulu peindre le roi sous les traits de l'empereur Trajan, Voltaire, qui se trouvait près de la loge royale, s'approcha vers la fin de la pièce et dit assez haut: "Trajan est-il content ?" Louis XV se tourna vers lui, le regarda fixement et ne répondit rien. Ces familiarités lui déplaisaient.

Il y eut des incidents plus graves. Un jour que Voltaire et Mme du Châtelet se trouvaient ensemble au jeu de la reine, Mme du Châtelet perdit beaucoup. Voltaire, à mi-voix et en anglais, lui dit qu'elle jouait avec des fripons et qu'elle devait s'en aller immédiatement. Une discussion, blessante pour les personnes présentes, s'engagea entre les deux vieux amants, persuadés, comme le sont tant de Français, que dès qu'on parle une langue étrangère, on n'est plus compris de personne. Mais bientôt, aux remous de foule et aux propos qu'ils entendent, ils voient qu'ils ont été écoutés. Aussitôt la terreur s'empare d'eux. Voltaire évoque la Bastille. Mme du Châtelet se voit privée de son idole. Dans la nuit, ils font demander leur carrosse et s'enfuient jusqu'à Sceaux, chez Mme la duchesse du Maine.

Cette "cour d'opposition" était un refuge. Le duc du Maine, fils naturel de Louis XIV et de Mme de Montespan, avait épousé la petite-fille du Grand Condé, jeune femme presque naine mais "curieuse, hardie, impérieuse et fantasque". Elle avait rêvé pour son timide mari la toute-puissance, et le couple avait formé de grands espoirs au moment de la mort de Louis XIV qui, en effet, par son testament, avait souhaité favoriser le duc du Maine. Mais la haine de la Cour les avait écartés du pouvoir.

La duchesse s'était consolée en se faisant une petite cour de philosophes et de gens d'esprit dans son vallon de Sceaux. Elle avait de la culture, parlait bien, échangeait de petits vers galants avec ceux qu'elle appelait "ses bergers de Sceaux". Avec eux, elle se donnait l'illusion du pouvoir. Ce fut dans cette cour que Voltaire et Mme du Châtelet vinrent s'établir à l'improviste. Mme de Staal-Delaunay nous a décrit leur arrivée: "Ils parurent sur le minuit comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leur tombeau. On sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés. Il leur fallut un souper et, qui plus est, des lits qui n'étaient pas préparés".

Ils étaient des hôtes exigeants. On ne les voyait pas jusqu'à dix heures du soir, car ils passaient le jour, l'un à écrire un chapitre d'histoire, l'autre à commenter Newton. Mme du Châtelet ne pouvait supporter le plus léger bruit et il fallait sans cesse la changer de logement.

Voltaire, par crainte de la Bastille, vivait dans un petit appartement retiré et descendait seulement la nuit, pour souper avec la duchesse du Maine, dans la ruelle du lit de celle-ci. "La princesse prenait grand plaisir à le voir et à causer avec lui. Il l'amusait par l'enjouement de sa conversation et elle l'instruisait en lui contant beaucoup d'anciennes anecdotes de cour qu'il ignorait. Quelquefois, après le repas, il lisait un conte ou un petit roman, qu'il avait écrit exprès, dans la journée, pour la divertir". C'est ainsi que furent composés: La Vision de Babouc, Scarmentado, Zadig, Micromégas dont il faisait chaque jour quelques chapitres.

Ces petits romans philosophiques, toujours imaginés pour prouver quelque vérité morale, étaient écrits dans un style allègre et ravissant. La duchesse du Maine les aima tant que d'autres personnes voulurent les connaître et qu'on força Voltaire à les lire à haute voix. Il lisait en grand acteur. Les contes eurent un vif succès; ses auditeurs le supplièrent de les faire imprimer. Il s'y refusa longtemps, disant que ces petits ouvrages de société ne méritaient pas de paraître.

Une nouvelle alerte le persuada de regagner son asile de Cirey. C'était l'hiver. L'essieu de la voiture "rompit en pleine nuit et en pleine campagne. Le carrosse versa. Pendant qu'on le réparait, assis l'un près de l'autre sur des coussins au milieu de la neige, Voltaire et Mme du Châtelet regardaient la lune et les étoiles et s'entretenaient d'astronomie". L'enfant mettait des glaçons dans le bénitier. L'homme, assis sur la neige avec sa maîtresse, contemplait avec bonheur des astres morts. Les dieux avaient semé de symboles ingénieux la vie et les amours de Voltaire.

La Cour de Lunéville

Il y avait près de Cirey une capitale minuscule: Lunéville. Là régnait sur la Lorraine le père de la reine de France: Stanislas Leszczynski, ancien roi de Pologne. Voltaire et Mme du Châtelet furent invités à faire un séjour à la Cour de Lorraine, "où ils amusèrent le bon roi Stanislas par des concerts, des fêtes et des spectacles". Mme du Châtelet joua la comédie, la tragédie, chanta, fit la conquête de Mme de Boufflers dont elle devint l'alliée et non la rivale, mais celle aussi de M. de Saint-Lambert, capitaine dans le régiment du prince de Beauvau, jeune homme beau, froid et spirituel.

De Saint-Lambert Mme du Châtelet eut un enfant et mourut en couches. Voltaire et Saint-Lambert, tous deux présents, gémissaient. Voltaire dans l'excès de sa douleur, sortit du château sans savoir ce qu'il faisait, glissa et tomba. Saint-Lambert, qui l'avait suivi, le releva. Quand il reprit connaissance, Voltaire dit au jeune homme: "Ah ! mon ami, c'est vous qui me l'avez tuée". Il resta longtemps désespéré. Il errait dans ce grand château où tout lui rappelait Emilie. Il se souvenait de leur arrivée, des ballots de tapisseries qu'elle avait déballés avec tant d'énergie, et de l'art avec lequel elle avait transformé cet endroit nu et désolé en un temple de l'amour, de l'amitié et de la science.

Enfin il revint à Paris. Au début, personne ne pouvait lui parler. Ses amis qui, depuis assez longtemps, le voyaient excédé de cette femme, étaient étonnés de la vivacité de sa douleur.

Séjour à Potsdam

Depuis longtemps Frédéric II souhaitait attacher Voltaire à sa Cour. Mme du Châtelet morte, ses invites devinrent pressantes. Elles ne laissaient pas Voltaire indifférent. Le roi de France refusait de l'admettre à ses soupers; le roi de Prusse lui écrivait en vers. La faveur que la Cour témoignait à son rival, Crébillon, acheva de le dépiter. Restait un obstacle, qui était l'avarice de Frédéric. Il voulait bien faire une pension à Voltaire, mais non payer les frais de voyage. En outre, Voltaire, depuis la mort de sa maîtresse, faisait ménage avec sa nièce, Mme Denis. Il souhaitait l'emmener. C'était mille livres de plus et Frédéric n'en eût pas dépensé une seule pour faire venir une femme à la Cour.

L'orgueil l'emporta sur l'argent. On dit à Voltaire qu'un méchant poète français, Baculard d'Arnaud avait été attaché à la cour de Frédéric, que le roi lui avait écrit une épître comme il l'eût fait pour Voltaire lui-même, et que l'épître contenait ces vers sacrilèges:
Déjà l'Apollon de la France
S'achemine à sa décadence,
Venez briller à votre tour.

Tout de suite Voltaire écrivit au roi et le voyage fut décidé. Il fallait demander à la Cour l'autorisation de partir. Voltaire exposa son affaire au ministre compétent et demanda si on ne voulait pas le charger de quelque mission pour Berlin. Le ministre lui répondit: "Aucune", le roi lui tourna le dos, le Dauphin de même. Voltaire avait fait écrire à Louis XV par Frédéric II pour lui demander la permission de garder Voltaire; le roi grogna qu'il en était fort aise et dit à ses courtisans que c'était un fou de plus à la cour de Prusse et un fou de moins à la sienne.

"Tout début est aimable". Celui de Voltaire à Potsdam fut magnifique. Il fut reçu à la porte de son carrosse par le roi lui-même. On lui donna des fêtes où l'on joua ses tragédies et auxquelles il assista au milieu de la famille royale. Tout un peuple sur son passage murmura: "Voltaire... Voltaire...". Il eut la croix du Mérite sur la poitrine, la clef de chambellan dans le dos, et vingt-huit mille livres de pension. Le petit groupe des familiers du roi, gens de lettres et savants, commença de trouver ce nouveau favori fort encombrant. Il y avait là quelques Français, dont La Mettrie, de qui Frédéric disait qu'il était "son athée ordinaire", Desprades, qui avait soutenu en pleine Sorbonne que Moïse était le plus hardi des historiens, le fameux Baculard d'Arnaud, dont l'aurore se levait, mais que Voltaire éteignit tout de suite en le faisant chasser par le roi, et surtout le savant Maupertuis, de qui Frédéric avait fait le président de son Académie des sciences. Il était bon mathématicien, célèbre surtout pour avoir, en Laponie, mesuré les degrés du méridien dans la région polaire et en avoir rapporté deux Lapons qui avaient fait les délices des salons de Paris, pendant huit jours.

Rien n'est plus dangereux que les petits cercles. Les propos y tournent en rond comme les gouttes d'eau dans un tourbillon. Frédéric avait fait venir Voltaire pour lui corriger ses vers français. Le cercle de Potsdam lui répéta que Voltaire avait murmuré en recevant un de ses manuscrits: "Le roi m'envoie son linge sale à blanchir". Le cercle en même temps rapportait à Voltaire que le roi avait dit: "J'aurai besoin de lui encore un an; on presse l'orange puis on jette l'écorce". Sur quoi Voltaire se compara à Platon à la cour du tyran Denys. "Et Platon, ajoutait-il, ne perdait pas son temps à corriger de mauvais vers". Mot qui, à son tour, fut redit et commenté.

Une autre affaire acheva de le brouiller avec le cercle de Potsdam. Maupertuis avait publié un essai sur ce qu'il appelait "la loi du moindre effort"; il y soutenait que la nature, pour la distribution des forces, emploie toujours un minimum. Il était extrêmement fier de son minimum et n'expliquait plus toutes choses que par là. Un autre membre de l'Académie de Berlin, Koenig, s'avisa de dire que cette loi était déjà dans Leibniz, et même rejetée par ce philosophe. Maupertuis nia la lettre de Leibniz et accusa de faux Koenig, qui était un savant véritable et un homme respecté. Tout Berlin jugea l'accusation odieuse, mais n'osa le dire au roi qui protégeait Maupertuis. Or, celui-ci venait de publier un écrit qui prêtait flanc au ridicule. Voltaire, l'irrépressible Voltaire, ne put résister à la double tentation de réparer une injustice et de montrer de l'esprit. Il publia la Diatribe du docteur Akakia, où il relevait avec des railleries quelques-unes des idées de Maupertuis, comme d'enduire tous les malades de résine pour arrêter le danger de la transpiration. La plaisanterie fut regardée comme un manque de respect au roi. La brochure fut saisie et brûlée par la main du bourreau. Les moeurs des rois philosophes ressemblaient diablement à celles des rois tyrans.

Voltaire renvoya au roi sa clef de chambellan et sa croix, avec ces vers:
Je les reçus avec tendresse;
Je vous les rends avec douleur,
Comme un amant jaloux, dans sa mauvaise humeur,
Rend le portrait de sa maîtresse

Le roi le pria de garder sa clef et son ruban, mais de s'éloigner. Sa sortie d'Allemagne fut difficile. A Francfort, il fut arrêté par un fonctionnaire insolent qui lui réclama "l'oeuvre de poëschie" du roi son maître. Or les "poëschies" de Frédéric étaient dans les bagages, restés à Leipzig. Voltaire fut mis en prison à Francfort, avec Mme Denis qui était venue le chercher. Ce fut un grand émoi.

Voltaire à Ferney

Après l'aventure de Francfort, Voltaire savait à n'en pouvoir douter qu'il n'y avait pas plus de liberté pour lui en Allemagne qu'en France. Rentrer à Paris était impossible; le roi de France ne voulait pas l'y voir. On a dit avec raison que l'exil de Voltaire marque le divorce entre la Cour et les gens de lettres. Louis XIV les avait accueillis et par là tenus en laisse; Louis XV, en les méprisant, les déchaîne. Or les écrivains font l'opinion publique, de laquelle aucun gouvernement, même absolu, ne peut se passer. Voltaire en fuite, c'est la monarchie en perdition.

Il passa par Colmar, se réfugia quelques semaines à l'abbaye de Senones, où la bibliothèque des bénédictins l'aida, de façon assez paradoxale, à continuer son Essai sur les moeurs. Le vieux moine de l'anticléricalisme vécut délicieusement au réfectoire des clercs et fit compiler par les bénédictins "un horrible fatras d'érudition". Il fit ensuite une cure à Plombières, où il retrouva ses amis d'Argental et ses deux nièces, Mme Denis et Mme de Fontaine; il traversa Lyon, où il fut accueilli avec enthousiasme et prit enfin le chemin de la Suisse. Il pensait que, dans ce pays républicain, il serait à l'abri des polices royales et croyait, assez naïvement, qu'ayant été persécutés, les Réformés ne pouvaient être persécuteurs. Il entra à Genève le 12 décembre 1754. Il avait soixante ans.

Il soupa chez le docteur Tronchin, illustre médecin, puis se fit prêter pour quelques semaines le château de Prangins et se chercha une maison. Il en loua d'abord une à mi-hauteur entre Lausanne et le lac, mais c'était une maison d'été; Mme Denis y mourait de froid. Ils cherchèrent alors à Genève même et y trouvèrent une grande propriété que l'on appelait Sur-Saint-Jean; Voltaire la nomma Les Délices, pour ne pas se mettre sous le patronage d'un saint. Superstition à rebours. Il eut quelques ennuis parce qu'un catholique ne pouvait être propriétaire à Genève. On tourna la difficulté en faisant acheter la maison par Tronchin, avec de l'argent prêté par Voltaire, qui en guise d'intérêt, reçut un bail à vie. Depuis longtemps il plaçait une partie de sa fortune en rentes viagères, et obtenait un taux élevé en raison de sa maigreur et de son teint blême.

Jusqu'alors Voltaire avait logé chez les autres et amassé une grande fortune. Désormais il souhaite vivre en grand seigneur. Il a quatre voitures, des postillons, des laquais; il tient table ouverte. Naturellement il s'est bâti un théâtre et, quand l'acteur Lekain vient le voir, il y fait jouer Zaïre. Gibbon qui habitait alors Lausanne vit Voltaire luimême jouer le rôle de Lusignan et jugea qu'il déclamait de manière assez pompeuse. A ces représentations assistèrent toutes les grandes familles genevoises. Bientôt les pasteurs trouvèrent ces divertissements dangereux. On prêcha dans les temples de Genève contre Voltaire et il ne put plus se servir de son théâtre qu'à la dérobée.

Puisqu'on ne pouvait être tout à fait tranquille ni en France, ni en Suisse, le plus sûr était d'avoir un pied dans chacun des deux pays, et même, comme dit Voltaire, quatre pieds. Avec deux châteaux au bord du lac et deux le long de la frontière, il pouvait à la moindre alerte fuir, parlementer, et attendre que l'orage fût apaisé. Justement deux domaines se trouvaient à vendre en territoire français, près de Genève, le comté de Tournay, avec tous les droits seigneuriaux, et le château de Ferney. Il acheta les deux et se trouva ainsi établi dans une position stratégique inexpugnable. "J'appuie ma gauche au mont Jura, ma droite aux Alpes, et j'ai le lac de Genève au devant de mon camp. Un beau château sur les limites de la France, l'ermitage des Délices au territoire de Genève, une bonne maison à Lausanne: rampant ainsi d'une tanière à l'autre, je me sauve des rois et des armées".

Presque tout grand homme est fixé pour la postérité dans l'un des âges de la vie. Le Voltaire de la légende est le malin vieillard de Ferney, tel que l'a sculpté Houdon, maigre, ricanant, squelettique, plié dans sa blanche robe de marbre, plié mais comme l'est un ressort, prêt à bondir. A Ferney, pendant vingt ans, Voltaire fut mourant: il l'avait été toute sa vie. "Cette santé dont il se plaignit toujours, cette complexion voltairienne assez robuste pour résister au travail d'esprit le plus actif, et assez délicate pour soutenir difficilement tout autre excès, lui était un appui précieux dont il usait à merveille".

La retraite de Ferney était fort peuplée. Voltaire avait écrit que les sages se retirent dans la solitude et qu'ils y sèchent d'ennui. Il ne connut à Ferney ni l'ennui ni la solitude. Autour de lui vivaient d'abord ses deux nièces, Mme Denis, "une petite grosse femme toute ronde, d'environ cinquante ans, femme comme on ne l'est point, laide et bonne, menteuse sans le vouloir et sans méchanceté; n'ayant pas d'esprit et en paraissant avoir; criant, décidant, politiquant, versifiant, raisonnant, déraisonnant; et tout cela sans trop de prétentions et surtout sans choquer personne", et Mme de Fontaine, qui, plus tendre et plus facile, aimait surtout la peinture.

Les nièces allaient et venaient; les hôtes permanents étaient un secrétaire, le fidèle Wagnière, et un jésuite, le père Adam. On ne sera pas surpris de trouver un jésuite dans la vieillesse de Voltaire. Au fond, il avait toujours gardé quelque faiblesse pour les révérends pères qui l'avaient si joliment élevé. Le père Adam, grand joueur d'échecs, faisait chaque jour la partie de Voltaire. "Ce père, disait celui-ci, n'est pas le premier homme du monde, mais il entend très bien la marche de ce jeu". Quand le religieux gagnait, Voltaire renversait l'échiquier. "Passer deux heures à remuer de petits morceaux de bois ! criait-il. On aurait fait une scène de tragédie pendant ce temps-là". Quand il gagnait, il finissait la partie.

C'était le père qui lui disait sa messe, car un des premiers actes de Voltaire à Ferney avait été d'y construire une église. Sur le fronton, on lisait l'inscription: Deo erexit Voltaire. "Deux grands noms", disaient les visiteurs. Voltaire s'était fait construire un tombeau, qui se trouvait à moitié dans l'église et à moitié dans le cimetière. "Les malins, expliquait-il, diront que je ne suis ni dedans, ni dehors". Il avait aussi bâti une salle de spectacle. "Si vous rencontrez quelques dévots, dites-leur que j'ai achevé une église; si vous rencontrez des gens aimables, dites-leur que j'ai achevé mon théâtre".

Deux jeunes filles, l'une après l'autre, rajeunirent le château. La première était une nièce de Corneille, recueillie par Voltaire en mémoire du poète. La seconde était une demoiselle de Varicourt, fille noble mais pauvre, aimable et "d'un embonpoint très charmant". Voltaire l'avait baptisée: Belle et Bonne. "Vous me mettez bien avec moi-même, disait-il, je ne puis me fâcher devant vous". Plus tard, il la maria au marquis de Villette et elle lui demeura toujours dévouée. Comme aux Délices, il menait à Ferney l'existence la plus active. Ce n'était pas seulement travaux littéraires. Il bâtissait, il plantait, "seuls actes, disait-il, qui consolent la vieillesse". La terre nourrissait les trente personnes et les douze chevaux de sa maison. Du matin au soir (il se levait à cinq heures et se couchait à dix) il s'occupait de ses travaux d'agriculture, et de son haras (il faisait des essais malheureux pour améliorer la race chevaline); il recevait les innombrables visiteurs qui se présentaient; il écrivait et dictait une correspondance infinie, des brochures, des contes, des pièces de théâtre. Le soir, on jouait aux jeux d'esprit. Ou bien l'on contait des histoires de voleurs: "Mesdames, commençait M. de Voltaire, il était un jour un fermier général... Ma foi, j'ai oublié le reste". Tout l'amusait. Les seuls hôtes de Ferney qu'il ne pouvait supporter étaient les boeufs. "Je me suis brouillé avec les boeufs; ils marchent trop lentement. Cela ne convient point à ma vivacité. Ils sont toujours malades. Je veux des gens qui labourent vite et qui se portent bien".

Pour lui, il se portait mal et faisait vite mille affaires. Il transforma le village de Ferney en une petite ville prospère. Il défrichait les terres. Il bâtissait des maisons pour les cultivateurs et leur cédait ces maisons à très bon compte. "J'ai mis l'abondance où était la misère. Il est vrai que c'est en me ruinant, mais on ne peut se ruiner pour une entreprise plus honnête".

Pour peupler sa ville, il profitait de certaines persécutions qui se faisaient alors à Genève. Il créait des ateliers de bas de soie et envoyait la première paire à la duchesse de Choiseul. Il montait une manufacture de dentelle. Surtout il attirait chez lui des horlogers excellents et se donnait autant de mal pour vendre les montres de ses sujets que pour administrer un empire.

L'âge ne faisait qu'augmenter chez lui le besoin d'activité et le goût du travail: "Plus j'avance dans la carrière de la vie, écrivait-il, et plus je trouve le travail nécessaire. Il devient à la longue le plus grand des plaisirs et tient lieu de toutes les illusions qu'on a perdues". Et ailleurs: "Ni ma vieillesse, ni mes maladies ne me découragent. Quand je n'aurais défriché qu'un champ et quand je n'aurais fait réussir que vingt arbres, c'est toujours un bien qui ne sera pas perdu". La philosophie de Candide est toute proche.

Philosophie voltairienne

La légende n'a pas tort en voyant, dans le Voltaire de Ferney, le vrai Voltaire. Avant Ferney, qu'est-il ? Un poète et auteur dramatique très célèbre, un historien discuté, un vulgarisateur scientifique. La France le tient pour un brillant écrivain, non pour une puissance de l'esprit. C'est Ferney qui, en le libérant, le grandit. A l'abri dans son quadrilatère de tanières, il osera désormais tout dire.

Pendant vingt ans, de Ferney, s'abat sur l'Europe une pluie de brochures imprimées sous mille noms, interdites, saisies, désavouées, reniées, mais colportées, lues, admirées, enregistrées, par toutes les têtes pensantes de ce temps. Voltaire à Ferney n'est plus "le Mondain"; c'est un bénédictin du rationalisme. Il se croit un apôtre: "J'ai fait plus en mon temps, dira-t-il, que Luther et Calvin".

Une grande partie de l'oeuvre de Voltaire à Ferney est destructive. Cette critique voltairienne a été justement critiquée à son tour. On a dit que Voltaire manquait de mesure, de sympathie, et que, d'ailleurs, sa propre science historique était souvent en défaut. Tout cela est vrai et Voltaire lui-même s'efforçait parfois d'être plus équitable. "On ne saurait trop répéter, disait-il alors, qu'il ne faut pas juger de ces siècles par notre siècle, ni des Juifs par les Français et par les Anglais".

Quelle est la philosophie positive de Voltaire ? Elle est un agnosticisme tempéré par un déisme. "Il est naturel de reconnaître un Dieu dès qu'on ouvre les yeux... L'ouvrage annonce l'ouvrier. C'est par un art admirable que toutes les planètes dansent autour du soleil. Animaux, végétaux, minéraux, tout est arrangé avec mesure, nombre, mouvement. Personne ne doute qu'un paysage peint ou des animaux dessinés ne soient des ouvrages d'artistes habiles. Se pourrait-il que les copies fussent d'une intelligence et que les originaux n'en fussent pas ?"

Que faut-il donc croire ? C'est assez vague. "Le grand nom de théiste est le seul nom qu'on doive prendre; le seul évangile qu'on doive lire, c'est le grand livre de la nature. La seule religion est d'adorer Dieu et d'être honnête homme. Il est impossible que cette religion pure et éternelle produise du mal". Il semble en effet difficile que ce théisme produise du mal, mais peut-il produire beaucoup de bien ? On ne comprend pas comment une croyance aussi abstraite supportera une morale et, en fait, la morale de Voltaire est purement humaine. "Oui, mort Dieu ! je sers Dieu, car j'aime ma patrie, car je vais à la messe tous les dimanches, car j'établis des écoles, car je vais établir un hôpital, car il n'y a plus de pauvres chez moi en dépit du commis de gabelles. Oui, je sers Dieu, je crois en Dieu, et je veux qu'on le sache". On le sait, mais cette manière de servir Dieu est d'un bon intendant plutôt que d'un mystique.

Théiste de nom, humaniste de fait, voilà Voltaire. Dès qu'il veut justifier sérieusement un précepte de morale, il le fait par l'idée de la société. D'ailleurs, puisque Dieu est partout, la morale est dans la nature. "Il y a du divin dans une puce". En tous temps et en tous lieux, l'homme a trouvé dans son coeur une morale unique. Socrate, Jésus et Confucius n'ont pas la même métaphysique, mais ils ont à peu près la même morale. Répondant à Pascal, qui trouve "plaisant" que des hommes ayant renoncé à toutes les lois de Dieu, comme les voleurs, s'en soient fait d'autres auxquelles ils obéissent exactement, Voltaire écrit: "Cela est plus utile que plaisant à considérer; car cela prouve que nulle société d'hommes ne peut subsister un seul jour sans lois. Il en est de toute société comme du jeu; il n'y en a point sans règles". Ici l'historien a vu juste et indiqué, d'une phrase pénétrante, ce que décriront de notre temps les observateurs des sociétés primitives.

On a jugé sévèrement cette philosophie voltairienne. Faguet la définissait: "Un chaos d'idées claires". Taine disait: "Il rapetisse les grandes choses à force de les rendre accessibles". On pense à ce mot d'une femme: "Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de m'avoir fait comprendre si bien les choses que je ne comprendrai jamais". Il est certain qu'un système parfaitement clair a peu de chances d'être une image vraie d'un monde obscur.

Voltaire lui-même a indiqué mieux que personne, en ses jours de franchise, les limites de la clarté et ce qu'il y a, dans les destinées humaines, de folie et de confusion. Que ceux qui en doutent relisent dans le Dictionnaire philosophique la seconde section de l'article Ignorance ! "J'ignore comment j'ai été formé et comment je suis né. J'ai ignoré absolument pendant le quart de ma vie les raisons de tout ce que j'ai vu, entendu et senti, et je n'ai été qu'un perroquet sifflé par d'autres perroquets... Quand j'ai voulu marcher dans cette carrière infinie, je n'ai pu ni trouver un seul sentier, ni découvrir pleinement un seul objet et, du saut que j'ai fait pour contempler l'éternité, je suis retombé dans l'abîme de mon ignorance". Ici, Voltaire rejoint Pascal, mais à mi-chemin, et ce Voltaire inquiet est le meilleur Voltaire, car c'est le Voltaire de Candide.

Candide

On eût sans doute prodigieusement étonné l'auteur de Zaïre et de La Henriade en lui disant que le livre qui serait lu aujourd'hui et tenu pour l'un des chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, serait un petit roman écrit à l'âge de soixante-cinq ans et qui avait pour titre Candide.

Il l'avait composé pour montrer le ridicule de l'optimisme de Leibniz. "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes...". disaient les optimistes. Voltaire avait observé la vie des hommes; il avait vécu, lutté, souffert et vu souffrir. Non vraiment, ce monde des bûchers, des batailles, des échafauds et des maladies, n'était pas le meilleur des mondes possibles. Des historiens (et en particulier Michelet) ont attribué le pessimisme de Candide à des événements particuliers: l'affreux tremblement de terre de Lisbonne (sur lequel Voltaire avait écrit un poème), la guerre de Sept Ans et ses victimes, l'avidité de Madame Denis. Ces petites raisons paraissent inutiles. Voltaire niait la perfection du monde, parce qu'elle n'apparaissait guère à un vieillard intelligent.

Son thème était simple. Candide partout constatait que l'homme est un assez méchant animal. La philosophie optimiste était personnifiée en Pangloss; le pessimisme en Martin qui pense que l'homme "est fait pour vivre dans les convulsions de l'inquiétude ou dans la léthargie de l'ennui". Mais l'auteur ne prenait à son compte ni le pessimisme de Martin, ni l'optimisme de Pangloss. Le dernier mot du livre était: "Il faut cultiver notre jardin", c'est-à-dire: le monde est fou et cruel; la terre tremble et le ciel foudroie; les rois se battent et les Eglises se déchirent. Limitons notre activité et essayons de faire aussi bien que nous pourrons notre petite tâche.

Conclusion essentiellement "scientifique et bourgeoise" (R. Berthelot). Il faut agir. Tout n'est pas bien, mais tout peut être amélioré. L'homme "ne peut effacer la cruauté de l'univers, mais il peut en protéger pour un temps certains cantons par la prudence". Ce que Voltaire oppose au pessimisme de Martin comme à l'optimisme de Pangloss, ce qu'il oppose à la théologie chrétienne comme à l'optimisme stoïcien de Leibniz, c'est la science newtonienne, la science limitée à la nature, qui ne nous fait saisir que quelques rapports, mais qui par là nous donne prise sur certains phénomènes naturels. Par là s'annoncent l'homme moderne et la sagesse de l'ingénieur. Sagesse incomplète mais utile. En nul ouvrage mieux que dans Candide on ne voit combien Voltaire demeure un grand classique et un homme du XVIIe siècle, alors que Rousseau est déjà un romantique et un homme du XIXe. Rien n'aurait été plus facile que de faire de Candide un Childe Harold. Que Candide apparaisse comme une projection de la personnalité de Voltaire, qu'il accuse l'Univers de lui avoir arraché Mlle Cunégonde, qu'il imagine une lutte personnelle entre lui et le Destin, et il serait un héros romantique.

Alain a remarqué avec justesse que le style de Candide rappelle celui des Mille et Une Nuits dans la traduction de Galland. "La rencontre du français classique, qui prouve et qui déduit si clairement les conséquences, avec la folle image de la vie qu'a formée l'Orient fataliste, devait produire une dissonance nouvelle et la produisit en effet". La poésie d'un texte est faite pour une grande part de ce que la folie et le désordre de l'univers y sont à la fois exprimés et dominés par un rythme. Candide a les deux caractères. Les cascades imprévisibles de faits y ruissellent à chaque page et pourtant la rapidité du mouvement, les retours a intervalles réguliers des thèmes pessimistes de Martin, des récits de la vieille et des refrains de Candide, assurent à l'esprit ce repos tragique que donne seule la grande poésie. "Il y a de l'oraison en toute grande oeuvre et même dans les romans de Voltaire".

À côté de l'influence de Galland, il faut noter celle de Swift, que Voltaire avait beaucoup lu, beaucoup aimé, et qui lui avait appris à faire dans le style le plus naturel les contes les plus absurdes. Candide est sans doute, de tous les textes français classiques, celui qui se rapproche le plus des humoristes anglais. Mais l'humour un peu sauvage et quelquefois trop appuyé de Swift est ici tempéré par le désir de plaire. Il y a dans toute oeuvre d'écrivain des bonheurs; Candide fut le plus grand bonheur de Voltaire.

Dictionnaire philosophique

Voltaire, à Ferney, travailla beaucoup et produisit la part la plus importante de son oeuvre. Ce fut là qu'il termina et publia les grands travaux commencés à Cirey et à Berlin: l'Essai sur les moeurs, l'Histoire de la Russie sous Pierre le Grand, et le Dictionnaire philosophique. De l'Essai, nous avons parlé; le Dictionnaire est un recueil de notes rangées par ordre alphabétique; seule la doctrine fait son unité. L'idée en avait été suggérée à Voltaire au cours d'un souper chez le roi de Prusse. Elle devait plaire à un homme qui aimait à parler de tout et qui n'aimait pas à "composer", au sens oratoire du XVIIe siècle.

L'Essai sur les moeurs lui-même n'est qu'une sorte d'encyclopédie dont les articles sont placés dans un ordre chronologique. La "forme dictionnaire" convenait si bien à Voltaire qu'il y recourut plusieurs fois. En 1764 parut un premier volume: le Dictionnaire philosophique portatif. Il fut condamné et brûlé par le bourreau. Puis vinrent les Questions sur l'Encyclopédie, enfin l'Opinion par alphabet. Le tout fut fondu, après la mort de Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique de l'édition de Kehl. On y trouve des anecdotes, de la théologie, des sciences, de l'histoire, de la musique, des vers, des dialogues.

À Ferney, Voltaire écrivit aussi de nombreux contes philosophiques et plusieurs d'entre eux, sans atteindre à la perfection de Candide, sont amusants et profonds. Il faut lire Jeannot et Colin, qui est une naïve et agréable satire des riches; L'Homme aux quarante écus, pamphlet économique plus que roman; L'Histoire de Jenni, qui commence par un chapitre du meilleur Voltaire; puis L'Ingénu, La Princesse de Babylone, Le Taureau blanc; et enfin Blanc et Noir, qui a un peu de la poésie de Candide sans en avoir tout à fait la force.

Mais la plus grande partie de cette production se compose des pamphlets, brochures et dialogues qui ont fait de Voltaire (avec Addison) le plus grand journaliste que les hommes aient connu. Pour exposer ses idées et pour railler celles de ses adversaires, il crée tout un peuple de marionnettes. Tantôt ce sont les lettres d'un Hindou victime des Inquisiteurs (Les Lettres d'Amabed), tantôt les questions théologique d'un licencié espagnol (Les Questions de Zapata).

Tout n'est pas spirituel dans cette littérature polémique. Loin de là. La Canonisation de saint Cucufin est une plaisanterie lourde et sans drôlerie. Mais le mouvement et le rythme endiablé de la plupart de ces fantaisies, la gaieté, l'abondance de l'invention, l'éclat du style et surtout "l'actualité" devaient plaire au lecteur contemporain. Celui-ci d'ailleurs pouvait, mieux que nous, apprécier et estimer le courage du polémiste. Si grand et si abrité que fût celui-ci, il arrivait encore parfois qu'il fût menacé. La reine Marie Lesczynska, mourante, demanda qu'il fût puni de son impiété. "Que voulez-vous que je fasse, Madame ? répondit le roi. S'il était à Paris, je l'exilerais à Ferney". Le Parlement, moins raisonnable que le roi, fit brûler L'Homme aux quarante écus et attacher au carcan un malheureux libraire qui en avait vendu un exemplaire. Quand l'affaire était venue, un magistrat s'était écrié, dans la chambre criminelle: "Ne brûlerons-nous donc que des livres ?" Voltaire, malgré la frontière proche, était souvent pris de peur panique, mais il ne pouvait résister à son démon.

Candide, les Contes et Le Siècle de Louis XIV, sont sans doute les chefs-d'oeuvre de Voltaire, mais si l'on veut comprendre pourquoi et comment il a exercé une influence si étendue sur la France de son temps, il est nécessaire de feuilleter ses innombrables écrits de circonstance, périssables par le sujet, éternels par la forme, et d'imaginer le pouvoir sur l'opinion d'un journaliste de génie, qui reprenant sans jamais se lasser les mêmes thèmes, a pu, pendant plus de vingt années, étonner, agiter et dominer la France.

L'affaire Calas

Vers la fin de mars 1762, un voyageur qui arrivait du Languedoc passa par Ferney et raconta à Voltaire une affaire judiciaire qui venait d'émouvoir la ville de Toulouse. Jean Calas, négociant protestant très honorablement connu dans cette ville, venait d'y être supplicié dans les circonstances suivantes: un de ses fils, Marc-Antoine Calas, garçon d'humeur sombre, montrait depuis longtemps de la mélancolie. Il ne pouvait poursuivre ses études et faire son droit parce qu'il était protestant; or il ne désirait pas être négociant comme son père. Ses lectures favorites étaient Hamlet et les pages de Sénèque sur le suicide.

Un jour, le 13 octobre 1761, alors que la famille avait pour hôte un de ses amis, il se lève de table avant les autres et passe à la cuisine où la servante lui dit: "Approchezvous du feu. -- Ah ! répond-il, je brûle". Sur quoi il descend vers le magasin. Un peu plus tard, l'ami souhaite partir; le second fils l'éclaire à travers le magasin et découvre son frère pendu au battant de la porte, mort. Il pousse des cris, la mère et le père accourent. On coupe la corde. Des voisins arrivent et aussitôt quelque fanatique insinue que MarcAntoine a été tué par les siens, qu'il voulait se faire catholique, qu'il devait abjurer le lendemain, et que c'est une règle parmi les protestants qu'un père de famille doit préférer la mort d'un enfant à son abjuration.

L'accusation semblait absurde. La prétendue règle n'avait jamais existé. Tous les témoins de la vie des Calas décrivaient la tendresse et l'indulgence du père. Un de ses fils, Louis, s'était converti peu auparavant sous l'influence d'une servante catholique; Calas avait pardonné à son fils et même conservé la servante. Enfin comment un vieillard aurait-il pu maîtriser et pendre malgré lui un jeune homme vigoureux ? Il eût fallu admettre la complicité de toute la famille et de l'hôte: peut-on imaginer un père, une mère et des frères assemblés pour tuer l'un des leurs ? D'ailleurs aucun témoignage sérieux ne prouvait même que la victime eût souhaité d'abjurer. Mais l'affaire tomba entre les mains d'un magistrat passionné. Elle alla au parlement de Toulouse. Tous les Calas, arrêtés, furent interrogés séparément. Tous soutinrent la vérité de leur premier récit. Par huit voix contre cinq, le père fut condamné à mourir sur la roue, son fils Pierre banni, les autres remis en liberté. Jugement aussi sot que cruel, car, ou toute la famille était complice, ou elle était tout entière innocente. Le vieux Calas soutint les horreurs de la question avec une constance admirable. Interrogé sur ses complices, il ne cessa de répondre: "Hélas ! où il n'y a pas de crime, peutil y avoir des complices ?"

Enfin il fut supplicié. Le bourreau lui brisa les os des membres et de la poitrine à coups de barre de fer. Puis, on l'attacha sur la roue, pour y mourir lentement et être ensuite brûlé. "Les religieux catholiques qui l'avaient assisté ne doutèrent point de son innocence et dirent que, bien que protestant, il était mort comme un martyr".

Cette histoire étonna beaucoup Voltaire. Le crime reproché aux Calas lui semblait invraisemblable, mais il avait peine à croire à tant de méchanceté chez les magistrats de Toulouse. Il se trouva qu'une partie de la famille Calas s'était réfugiée près de Ferney, à Genève; il se la fit amener et, après les avoir interrogés plusieurs fois, ne douta plus de leur innocence. A partir de ce moment et pendant quatre ans, la réhabilitation des Calas devint la grande tâche de sa vie. Il intéressa à leur cause le duc de Choiseul. Le roi de Prusse, l'impératrice Catherine, mis en mouvement par lui, s'agitèrent en faveur des Calas. Toute l'Europe prit parti, si bien qu'enfin Voltaire obtint la révision du procès. Le Parlement de Paris évoqua l'affaire et se conduisit bien. L'arrêt de Toulouse fut cassé au printemps de 1766. Ce fut un jour de fête dans Paris. Le roi accorda trente-six mille livres, à titre de réparation, à la veuve du malheureux Calas, et Voltaire écrivit un Traité de la tolérance pour démontrer que "tout homme a le droit d'avoir et d'exprimer telle opinion qui lui semble juste, pourvu qu'il ne trouble pas l'ordre public ". "Si vous voulez ressembler à Jésus-Christ, concluait-il, soyez martyrs et non pas bourreaux".

Les erreurs judiciaires sont de tous les temps. Elles semblent avoir été, en celui-là, particulièrement graves. Après l'affaire Calas, elles furent presque toutes évoquées à Ferney. En 1764, ce fut celle du chevalier de La Barre. En 1766, Voltaire défendit la mémoire du comte de Lally-Tollendal, décapité après la perte des Indes pour avoir trahi les intérêts du roi, et parvint à faire réhabiliter cet officier injustement condamné. En 1770, ce fut le procès des époux Montbailli, de Saint-Omer; Voltaire malheureusement ne put intervenir qu'après l'injuste exécution du mari, mais il fit absoudre la femme. Quelquefois lui-même commit des erreurs et défendit de fausses victimes. Mais mieux valait acquitter un coupable que torturer un innocent. Sur le plan fiscal, il rendit un immense service aux paysans du pays de Gex, parmi lesquels il vivait, en les délivrant de la mainmorte et des gabelles. Quand les trois ordres du pays de Gex se réunirent pour approuver la convention passée avec la France, Voltaire présida la cérémonie. Il parut à la fenêtre de l'hôtel de ville et cria: "Liberté !" La foule répondit: "Vive le roi ! Vive Voltaire !"

Il avait avec lui douze dragons de Ferney qui se tinrent sur la place devant la maison où était l'assemblée. "Les douze dragons mirent l'épée à la main pour célébrer notre ami, qui partit tout de suite et fut de retour pour dîner. En passant dans quatre ou cinq villages, on jetait des lauriers dans son carrosse. Il en était couvert. Tous ses sujets se mirent en haie pour le recevoir, et le saluèrent avec des boîtes, pots à feu, etc... Il était très content et ne s'apercevait pas qu'il avait quatre-vingt-deux ans".

La vieillesse

C'est une force, pour un écrivain célèbre, que de vivre vieux. Il y gagne l'affection des foules qui, si même elles ignorent son oeuvre, admirent sa longévité, l'indulgence de ses cadets qui, à peu près certains de le voir bientôt disparaître, retrouvent le courage de lui rendre justice, enfin la liberté d'esprit naturelle à un homme qui, se voyant proche, suivant sa foi, du néant ou du jugement, reprend, s'il ne l'a toujours eu, son franc-parler sur les choses de ce monde. Voltaire devient le patriarche de l'Europe. Tous les souverains, hors le sien, le traitent en puissance spirituelle. Quand ses amis de Paris lui veulent élever une statue, quatre rois souscrivent: l'empereur de Russie, les rois de Prusse, de Pologne et de Danemark. Cela lui fait plaisir: "J'ai, dit-il, brelan de roi quatrième, mais il faut que je gagne la partie. N'admirez-vous pas comme cette vie est mêlée de hauts et de bas, de blanc et de noir, et n'êtes-vous pas fâché que, parmi mes quatre rois, il n'y en ait pas un du Midi ?" Frédéric lui était revenu, après cinq ans de brouille et de silence. La correspondance avait repris, un peu difficile au début parce que la Prusse était en guerre avec la France. Mais le patriotisme était alors un sentiment moins ferme et l'on pouvait échanger, pardessus les fronts de bataille, des épîtres en vers qui, aujourd'hui, feraient un affreux scandale.

Une autre souveraine "éclairée" était devenue l'amie du patriarche: c'était la Grande Catherine. La correspondance avait commencé à propos du Pierre le Grand. Elle continua, respectueusement familière, Catherine louant Voltaire de défendre Calas, Voltaire louant Catherine de faire triompher dans ses Etats "la raison, l'innocence et la vertu". Il y eut entre eux un long marivaudage à propos de la guerre de Turquie: "J'avoue que, malgré la guerre, mon village a fait partir des caisses de montres pour Constantinople. Ainsi me voilà en correspondance à la fois avec les battants et les battus".

On ne sait si Voltaire trouva plaisir d'esprit à ces royales amitiés; il y trouva certainement plaisir de vanité. Il en était venu à éprouver lui-même assez fort le sentiment de sa majesté intellectuelle et jugea très choquant que l'empereur Joseph II, ayant traversé Genève, ne fût pas venu à Ferney, comme tout le monde.

Le nombre des visiteurs croissait avec les années. Mais Voltaire, toujours pressé de travail, fuyait les voyageurs ordinaires. Il y en avait tous les jours: artistes, savants, philosophes, princes allemands, princes polonais, princes russes. Il s'en débarrassait en jouant de sa vieille arme: la maladie. Si on lui annonçait un fâcheux: "Vite, vite, du Tronchin... disait-il. Vous voyez un mourant, je n'ai plus que quelques instants à vivre..". Il était perclus, sourd, presque aveugle. La minute d'après, il sautait avec la légèreté d'un enfant pour arracher de ses plates-bandes "de petites herbes parasites très fines, très déliées, cachées sous les feuilles des tulipes et que son interlocuteur avait toutes les peines du monde à distinguer".

Tous les visiteurs ont décrit son aspect cadavérique. Lui-même, quand Pigalle souhaite faire sa statue: "Monsieur Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage. Mais, Madame, il faudrait que j'eusse un visage ! On en devine à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces; mes joues sont de vieux parchemins mal collés sur des os qui ne tiennent à rien; le peu de dents que j'avais est parti. On n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état".

Dès qu'il a trouvé un sujet, il s'enferme et, pendant un jour et une nuit, écrit un article du Dictionnaire philosophique, ou un dialogue, ou un pamphlet. Le lendemain, il est épuisé. Mais comment cesser d'agir, d'écrire, de construire, de lutter, de risquer ? "La vie est un enfant qu'il faut bercer jusqu'à ce qu'il s'endorme". Il est un infirme. Il l'a toujours été. Il y a quatre-vingts ans qu'il n'a plus qu'un instant à vivre et cet instant est terminé. Il est mourant. Peut-être même est-il mort. "Il a, dit un visiteur, oublié de se faire enterrer".

Dernier voyage à Paris

Pourquoi un vieillard de quatre-vingt-trois ans se décida-t-il à entreprendre le long et dangereux voyage de Ferney à Paris ? "Aller à Paris, moi ? s'écria-t-il. Sait-on qu'il y a dans cette ville quarante mille fagots pour me faire un bûcher ? -- Mais savez-vous, répliquait l'ami qui l'exhortait au voyage, que vous avez à Paris quatre-vingt-mille amis qui, accourant tous pour éteindre le feu, noieraient, si cela vous amusait, les porteurs de fagots ?"

Tant que Louis XV avait vécu, ce retour avait été interdit. A l'avènement de Louis XVI, tous les ministres furent changés; on appela des hommes "éclairés et vertueux" comme Malesherbes et Turgot. Désormais Paris était ouvert à Voltaire. Les femmes de la maison, Mme Denis, Mme de Villette, le poussaient à partir. A Paris, le parti des encyclopédistes souhaitait le voyage. Enfin, Voltaire venait d'écrire une tragédie, Irène, qu'il destinait à la Comédie-Française. Les comédiens ne s'entendaient pas. Irène allait en souffrir. Or, le succès d'Irène tenait au coeur de l'octogénaire. Il s'imagina que sa présence arrangerait tout. Il partit.

Il traversa Ferney, assurant ses villageois, qui pleuraient, qu'il serait de retour dans six semaines. Il pleura comme eux, puis, la dernière maison passée, devint très gai et fit mille contes. A Bourg, la foule le reconnut et le maître de poste lui donna ses meilleurs chevaux en disant à son postillon: "Va bon train, crève mes chevaux, tu mènes M. de Voltaire". A Dijon, des jeunes gens de la ville se déguisèrent en valets pour le servir. A la barrière de Paris, les commis reconnurent: "Monsieur de Voltaire", et le saluèrent avec respect, n'osant lui demander s'il apportait quelque contrebande. Un peu plus tard, il arrivait au coin de la rue de Beaune et du quai qui s'appelle aujourd'hui quai Voltaire, dans l'hôtel de Mme de Villette. Et, tout de suite "en perruque du temps de la Régence, surmontée d'un bonnet de velours rouge bordé de fourrure", il alla rendre visite à M. d'Argental: "J'ai interrompu, lui dit-il, mon agonie pour venir vous embrasser".

Son arrivée agita Paris plus que celle d'un souverain. "Dans les promenades, dans les cafés, on ne parlait plus que de lui. Les hommes s'abordaient en se disant: "Il est ici. L'avez-vous vu ?" Bruits de guerre, intrigues de cour, querelles des Piccinnistes et des Gluckistes, tout était oublié. L'hôtel de Villette se remplit de visiteurs. L'Académie envoya une députation. La Comédie-Française vint en troupe. Voltaire recevait en robe de chambre et bonnet de nuit, puis retournait travailler aux corrections d'Irène. Mme de Polignac et Mme Necker, Gluck et Piccinni vinrent rendre leur hommage. Benjamin Franklin amena son petit-fils et demanda pour lui la bénédiction de Voltaire. Le vieillard étendit sa main et dit: "God and Liberty".

La rencontre de Franklin et de Voltaire, la démocratie embrassant le déisme, c'est la Révolution qui commence. Partout où les deux hommes paraissent ensemble, "soit au spectacle, soit aux promenades, aux Académies, les battements de mains ne finissent plus. Voltaire éternue; Franklin dit: "Dieu vous bénisse !" et le train recommence". Diderot vint et parla si bien que Voltaire ne put placer un mot. "Cet homme, dit-il, a de l'esprit assurément, mais la nature lui a refusé un talent essentiel: celui du dialogue". Des ministres accoururent. Seule la Cour ne montra nulle faveur. Mais elle n'osa pas non plus renvoyer Voltaire à Ferney. Dans le Paris vibrant de ces journées, un acte imprudent eût marqué le commencement d'une émeute.

Tandis qu'on le traitait en demi-dieu, son corps se chargeait de lui rappeler qu'il était mortel. Il cracha le sang. Il ne put assister à la première de sa tragédie mais, au moment de la sixième représentation, le 30 mars, se trouva bien assez rétabli pour sortir. La scène fut étonnante. Paris devint fou. Dans un carrosse bleu semé d'étoiles d'or, le vieux squelette en habit de velours bordé de fourrure, une petite canne à la main, traversa la ville. Toute l'Académie vint le recevoir sur le seuil, sauf les évêques. Dans la rue, une foule serrée criait: "Place à Voltaire !" Des gardes vinrent le prendre au sortir de son carrosse et l'accompagnèrent jusqu'à sa loge. Quand il entra, les spectateurs se levèrent. On criait: "Vive Voltaire ! Gloire au défenseur de Calas ! Gloire à l'homme universel !"

Enfin, le public exigea que les comédiens lui portassent une couronne. Entre les deux pièces, le rideau se leva; sur la scène était une statue de Voltaire. Tous les acteurs et actrices défilèrent devant cette statue, mettant sur la tête des couronnes de lauriers, et chaque fois la foule, debout, criait, tournée vers Voltaire: "C'est le public qui te la donne !" Enfin la foule le ramena en triomphe jusqu'à l'hôtel de Villette. Les femmes le portaient presque dans leurs bras. "Vous voulez donc, Mesdames, disait-il, me faire mourir de bonheur". Jamais écrivain n'avait reçu de tels hommages. Mais il gardait sa tête: "Quelle foule pour vous acclamer, lui disait-on. -- Hélas ! répondit-il, elle serait aussi nombreuse pour assister à mon supplice".

Quelques semaines encore, il sortit dans la ville conquise. Dès qu'il était chez lui, il travaillait, disant qu'il avait peu de temps à vivre et qu'il devait mériter les honneurs que le public lui avait rendus. Enfin, le 11 mai, la fièvre le prit. Tronchin diagnostiqua un cancer de la prostate. Il souffrit beaucoup, délira. Les récits de sa mort sont contradictoires, chacun ayant voulu s'en servir comme d'un exemple. Le curé de la paroisse lui refusa la sépulture. On l'enterra donc en province, à Sellières, dont son neveu était abbé. Le coeur fut conservé à la Bibliothèque nationale. Il y est encore.

Fut-il un grand caractère ? Il se moquait des rois et il les flattait. Il prêchait aux Eglises le pardon des injures et il n'épargnait pas ses ennemis. Il était généreux et avare, franc et menteur, poltron et brave. Il avait la grand-peur des coups qui est naturelle aux êtres humains, mais il passait sa vie à se jeter dans des affaires où il pouvait recevoir des coups. Il était à Ferney comme un lièvre au gîte, mais comme un lièvre belliqueux et qui, dans la jungle politique, tenait parfois les lions en arrêt. Il eut toujours beaucoup de mal à résister à l'appât d'une affaire profitable, mais plus de mal encore à s'abstenir d'une bonne action dangereuse.

Fut-il une grande intelligence ? Il ne comprit rien aux religions et confondit le christianisme avec ceux qui le déformaient. Curieux de tout, il savait plus d'histoire que les mathématiciens et plus de physique que les historiens. Il pliait facilement son génie à des disciplines très diverses. On peut penser que de tels esprits universels ne sont profonds sur aucun sujet et que, dans vulgariser, il y a vulgaire, mais cela même est une pensée peu profonde. Il faut bien que des synthèses soient faites de temps à autre et que des écrivains remâchent pour la masse des hommes le travail des spécialistes. Faute de quoi une brèche infranchissable se creuserait entre les techniciens et l'homme de la rue, ce qui serait un grand désordre. Outre que clair n'est pas synonyme de vulgaire, sauf peut-être en poésie, et c'est pourquoi Voltaire n'est poète que dans ses romans, où il cesse d'être clair.

Eut-il un grand coeur ? Le premier mouvement, chez lui, était toujours bon et généreux. On le vit bien quand il prit à sa charge Mlle Corneille. Il détestait la souffrance, non seulement pour lui mais pour les autres, et il a contribué à éviter aux hommes des souffrances affreuses et vaines. À un ami qui le surprenait lisant certains traits de l'histoire et les larmes aux yeux: "Ah ! disait-il, que les hommes ont été malheureux et qu'ils étaient à plaindre ! Et ils ne l'étaient que parce qu'ils étaient poltrons et sots". Il fut rarement sot et ne fut jamais poltron quand il s'agit de combattre la torture et l'intolérance. "Oui, je rabâche, disait-il, c'est le privilège de mon âge et je rabâcherai jusqu'à ce que mes compatriotes soient corrigés de leur sottise". On peut s'étonner qu'il ait été très indulgent pour la guerre qui est une forme de torture et l'une des pires, mais il vivait en un temps où les guerres étaient faites par des armées de métier, et par elles seules, ce qui était une méthode bien intelligente et relativement inoffensive.

Pourquoi, parmi tous les philosophes du XVIIIe siècle, cet homme si peu philosophe est-il apparu comme le plus illustre ? C'est peut-être parce que, de ce siècle bourgeois et gentilhomme, universel et frivole, scientifique et mondain, européen et surtout français, Voltaire, qui à lui seul a été tout cela, donne l'image la plus complète.

Ajoutez qu'il était extrêmement français au sens où l'entendent les étrangers. Le reste de la planète a toujours aimé en France les écrivains qui, comme lui, expriment avec clarté, esprit et politesse, des idées simples. Ce particulier mélange n'est pas toute la France mais il est une partie de la France et, dans les meilleurs des Français, il y a toujours un peu de lui. Ce fut grâce à Voltaire que le français, au XVIIIe siècle, fut, plus que jamais, la langue de l'Europe et la gloire du langage, réfléchie par les miroirs des cours européennes, entoura d'un éclat surprenant le vieillard de Ferney.

Enfin et surtout il a été merveilleusement vivant et les hommes, qui craignent l'ennui plus encore que l'inquiétude, sont reconnaissants à ceux qui les font vivre sur un rythme plus rapide et plus fort. Dans le déluge de brochures, d'épîtres, de romans, de poèmes et de lettres qui, de Cirey, de Berlin, de Ferney, s'est abattu sur la France pendant si longtemps, il y avait du trivial et de l'excellent. Mais tout était rapide, allègre, et, aux petits violons de M. de Voltaire, les Français sentaient leur esprit s'animer. On peut préférer des musiques plus graves, mais celle-là devait avoir bien du charme, puisque la France n'est toujours pas lasse de ce que l'on a si bien appelé le prestissimo de Voltaire.

André Maurois
Voltaire