Roger Vailland

Roger Vailland

Écrivain français, Roger Vailland est né à Acy-en-Multien (Oise) le 16 octobre 1907 dans une famille bourgeoise. Son père est géomètre expert.

On peut reprendre, pour définir les moments essentiels de son existence, ce qu'il en dit lui-même: "En vérité, la vie ne m'apparaissait digne d'être vécue que dans la mesure où je parviendrais à la constituer en une succession de saisons si bien enchaînées qu'il ne resterait plus la moindre place pour la vie quotidienne".

Son enfance et son adolescence forment, en ce sens, une avant-saison. Il passe la plus grande partie de son enfance à Paris et, de 1919 à 1925, à Reims. Il évoquera sa vie de province ("Reims la plate") dans la première partie d'Un jeune homme seul (1951). Il fait la connaissance de Roger Gilbert-Lecomte, Roger Meyrat, Pierre Minet et René Daumal, et ensemble ils constituent les "Phrères simplistes", groupe qui anticipe celui du Grand Jeu. Ils fondent aussi une petite revue, Apollo, dans laquelle il publie quelques poèmes. Il a comme professeur de philosophie René Maublanc, qui publie l'un de ces poèmes, En vélo, dans sa revue Le Pampre.

De retour à Paris, Roger Vailland poursuit ses études au lycée Louis-le-Grand et à la Sorbonne. Il prépare le concours de l'École Normale Supérieure mais ne se présente pas, préférant achever une licence de philosophie.

La première saison véritable dans l'existence de Roger Vailland commence avec la création de la revue Le Grand Jeu, dont le premier numéro sort à l'été 1928. La revue est un creuset en fusion où la poésie, les religions, les "paradis artificiels" et l'esprit révolutionnaire se fondent et se mêlent. Le groupe est bientôt mis en accusation par les Surréalistes au cours d'une séance d'exclusion, le 11 mars 1929. Vailland, qui entre-temps, a débuté dans le journalisme à Paris-Midi, est accusé en particulier d'avoir signé un article faisant l'éloge du préfet de police Chiappe, "l'épurateur de notre capitale". L'expérience du Grand jeu durera un an. Quand il en sort, Roger Vailland fait le serment de "ne jamais abdiquer au profit d'aucune foi".

Dans les années trente, sa vie est mouvementée et instable: voyages, drogue, amour fou, vie nocturne de Montparnasse, tentatives d'affaires en Ethiopie. Il effectue de grands reportages et parle dans ses lettres de poèmes et de nouvelles. Un roman, La Visirova ou des Folies-Bergère jusqu'au trône, est publié en feuilleton dans Paris-Soir (juillet-août 1933). En 1935, il rencontre Andrée Blavette, qu'il épousera l'année suivante. En 1937, il écrit avec Raymond Manevy Un homme du peuple sous la révolution, publié en feuilleton dans Le Peuple. En 1940, sous le nom d'Etienne Merpin, il publie Suède 1940.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Roger Vailland est soldat à Narbonne. À l'armistice, il s'installe à Chavannes sur Reyssouze (Ain), près de Lyon et entre dans la Résistance en 1943. Coupé de son réseau, il écrit en 1945 Drôle de jeu, qui relate en partie son expérience de la guerre et jette un regard souvent cynique sur les évènements de l'Occupation. Drôle de jeu apporte la réponse à la question qu'il se posait adolescent: il est possible de sortir des idées reçues à sa naissance, d'accepter les plaisirs avec naturel, de transformer en éthique la désinvolture et l'insolence. Il rêve d'être à la fois Saint-Just et Valmont, de concilier les personnages les plus contradictoires. Le roman obtient le Prix Interallié 1945.

À la Libération, il devient journaliste à Libération et à Action. Il publie des récits de guerre: La Bataille d'Alsace (1945), Léopold III devant la conscience belge (1945), et un premier essai philosophique, Quelques réflexions sur la singularité d'être Français (1946), dans lequel il décrit un des personnages clés de son oeuvre, "l'amateur" ou "homme de qualité", celui qui n'est pas contraint par la nécessité.

Troisième saison de Roger Vailland: la passion politique. Au cours des dix années suivantes, Roger Vailland écrit de nombreux articles dans la presse communiste ou de gauche. Il continue à publier des essais à caractère philosophique ou socio-politique et écrit un pamphlet contre les Surréalistes, Le Surréalisme contre la révolution (1947). Il rompt définitivement avec sa femme en 1947. Sa première pièce, Héloïse et Abélard, est représentée la même année.

Son second roman, Les Mauvais Coups, paraît en 1948. En 1949, il rencontre Elisabeth Naldi, qu'il épousera en 1954. Le journal intime de cette période (Écrits intimes, édition posthume, 1968) révèle des moments de désespoir et une tension croissante entre sa vie privée et la discipline impliquée par ses convictions politiques, qui se reflète dans Bon pied bon oeil (1950), roman des "adieux à la bourgeoisie". Adversaire décidé de la notion de "sacré" à quoi il rattache l'amour fou cher à André Breton, il se veut libertin, c'est-à-dire esprit libre, capable à l'occasion d'obéir à un impératif politique et d'exalter un type d'homme nouveau.

En 1952, Roger Vailland devient membre du Parti Communiste Français (après une première demande d'adhésion restée sans réponse en 1943). Dans son quatrième roman, Un jeune homme seul, qui, comme le précédent, illustre son engagement, il décrit le passage d'une vie individuelle et solitaire à celle de la collectivité et de la responsabilité politique. À Paris, en 1952, sa pièce contre la guerre au Vietnam, Le Colonel Foster plaidera coupable (1951), est interdite après une première représentation.

Il exprime son admiration pour le libertin dans Laclos par lui-même (1953) et publie un essai, Expérience du drame (1953), qui, bien qu'il traite essentiellement du théâtre, est une contribution significative au débat des années '50 sur le réalisme socialiste. Il écrit deux romans publiés en feuilleton dans L'Humanité: Beau Masque (1954), considéré comme le chef-d'oeuvre du roman "syndical", et 325000 francs (1955), qui traite également de la condition ouvrière dans une société capitaliste. La structure de 325.000 francs évolue d'une manière nettement dramatique. En 1963, il présentera cet ouvrage comme "le meilleur de [ses] romans, vrai rêve, rêve vrai, une vraie histoire qui peut être interprétée totalement par Freud, par Marx, et encore par bien d'autres, et qui a toutes les faces possibles de la réalité".

Profondément marqué par la mort de Staline en 1953, il est cruellement secoué par les révélations de Khrouchtchev en 1956. Il se retire alors en Italie où il écrit La Loi (Prix Goncourt 1957). Il signe une protestation contre l'invasion soviétique de la Hongrie, mais reste au Parti Communiste, dont il se retirera "sur la pointe des pieds" en 1959. Son admiration pour l'individu seul, dominateur et manipulateur, s'exprime dans le personnage de Don Cesare dans La Loi, et d'une façon plus évidente encore dans d'autres écrits tels que son Éloge du Cardinal de Bernis (1956) et sa troisième pièce de théâtre, Monsieur Jean (1959).

Pendant les dernières années de sa vie, Roger Vailland s'intéresse aux arts plastiques (sculptures de Coulentianos, tableaux de Soulages) et au cinéma. Il travaille avec plusieurs cinéastes, en particulier avec Roger Vadim pour une adaptation des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1959). Dans La Fête (1959), qui reflète la crise provoquée en lui par la révélation des crimes staliniens, il examine à nouveau la notion de "souveraineté" et de "gouvernement de soi-même", mais dans un contexte sexuel et artistique. L'histoire, en partie autobiographique, est celle d'une séduction banale, mais le fait qu'à la fin l'écrivain révèle que le héros est lui-même l'auteur de La Fête (comme Rieux est celui de La Peste d'Albert Camus) suggère qu'il essaie aussi d'analyser l'autonomie ou la singularité de l'oeuvre elle-même.

Il reprend d'ailleurs ce thème dans son dernier roman, La Truite (1964), où il est en même temps narrateur et personnage observé, et où son personnage de Frédérique ("vierge magnifique, vierge royale, vierge redoutable") est l'incarnation la plus aboutie de toute une série de jeunes femmes dans son oeuvre. Dans ce roman, il analyse aussi les limites du langage. Ses écrits intimes du début des années '60, où règnent résignation et désillusion, renvoient régulièrement à ces questions. Mais malgré la direction de ses derniers romans, il n'a jamais perdu l'ambition d'écrire un grand roman politique. Son dernier article, "Éloge de la politique" (Le Nouvel Observateur, 26.11.1964), suggère qu'il est sur le point de s'engager de nouveau.

Atteint d'un cancer, Roger Vailland meurt le 12 mai 1965, à l'âge de 58 ans.

Roger Vailland
Esquisses pour un portrait du vrai libertin