Claude Simon

Claude Simon

Écrivain français, Claude Simon est né le 10 octobre 1913 à Tananarive (Madagascar). Il passe son enfance à Perpignan.

Sa première ambition fut de devenir peintre, et à cet effet il suivit des cours à Paris pendant quelque temps. Lorsque la guerre civile espagnole éclate en 1936, il se rend à Barcelone pour s'allier aux Républicains; pendant trois semaines, il combat au front.

En 1939, il commence Le Tricheur, projet interrompu par sa mobilisation au 31e régiment de dragons, qui sera anéanti par les blindés allemands dans la bataille de la Meuse, en mai 1940. On envoie les survivants, dont Claude Simon, dans un camp de prisonniers en Allemagne; il s'évade en octobre 1940, regagne Perpignan et finit Le Tricheur, qui sera publié en 1945. Suivent un texte autobiographique, La Corde raide (1947), et deux romans: Gulliver (1952) et Le Sacre du printemps (1954).

Mais c'est Le Vent (1957) qui inaugure la véritable écriture simonienne. Ce roman est publié aux Editions de Minuit, où les auteurs du Nouveau Roman sont en train de se rassembler sous la direction d'Alain Robbe-Grillet. Claude Simon lui-même sera désormais considéré comme un "nouveau romancier". Le Vent est centré sur le personnage énigmatique de Montès, qui arrive dans une petite ville de province pour revendiquer un héritage. L'influence de William Faulkner est très visible, comme dans tous les premiers écrits de Simon, mais le lecteur découvre aussi des thèmes et des techniques narratives qui reviendront ensuite dans son oeuvre, tels que, pour les thèmes, le père absent, inconnu ou renié, l'activité humaine dominée et narguée par une force naturelle, ou la reconstruction hypothétique d'événements, fondée sur des comptes rendus fragmentaires et disparates.

Dans L'Herbe (1958), qui relate les dix jours d'agonie d'une vieille dame célibataire dévouée à Pierre, son frère cadet, l'idée de la soumission des êtres humains à un ordre naturel prend plus d'ampleur encore. La mort s'intègre simplement au temps cyclique et nécessaire de la nature: le cadavre nourrit la terre, d'où vient la vie nouvelle. Racontée du point de vue de Louise, femme de Georges, le fils de Pierre, et située dans la campagne du sud-ouest, l'histoire se déroule dans la chaleur de l'été, parmi une végétation sauvage et luxuriante qui paraît menacer d'engloutir les personnages. La description visuelle, riche et détaillée, y revêt une grande importance.

La Route des Flandres (1960) reste l'un des romans les plus célèbres de Claude Simon. Fondé sur son expérience de 1940, il fait revivre le Georges de L'Herbe, mais cette fois comme adolescent faisant la guerre en Belgique: voyant son commandant mourir dans une embuscade, Georges se demande si cette mort n'est pas en réalité un suicide, soit en raison de la défaite honteuse du régiment, soit parce que sa femme Corinne lui était infidèle. Au-delà de la condamnation de la guerre, le roman débouche donc sur des questions liées au fantasme et au désir, et sur l'impossibilité d'une vraie connaissance de notre réalité. Construit à partir de ce double manque, celui qui touche au désir et celui qui a trait au savoir, il a été accueilli par la critique comme une oeuvre majeure.

Deux ans plus tard, Le Palace remonte plus en arrière dans la vie de l'écrivain et traite de la guerre civile en Espagne. Dans une perspective plus nettement politique, Claude Simon présente alors comme une illusion néfaste la conviction de l'homme qu'il peut faire, plutôt que subir, l'histoire. Ce scepticisme se retrouve dans toute son oeuvre. Sa solidarité envers les victimes de l'Histoire n'en est que plus vive, dans la fiction et dans la vie (Simon signe le Manifeste des 121, lancé en 1960 pour protester contre la guerre en Algérie).

Histoire (1967), qui obtint le prix Médicis, revient au paysage du Sud-Ouest et décrit une journée dans la vie d'un narrateur anonyme. Mais les événements banals de cette journée ne servent qu'à engendrer des souvenirs relatifs à la mort de la mère, à l'oncle Charles et à la cousine Corinne (renvoyant à La Route des Flandres), à la guerre à Barcelone (reprenant la matière du Palace). À ses souvenirs réels s'ajoute une tentative de reconstitution imaginaire de la relation de ses parents, à partir des cartes postales envoyées par son futur père, pendant la longue période des fiançailles où son travail l'envoyait aux colonies. Une photographie de l'oncle Charles dans un atelier d'artiste occupe un chapitre entier. Le fil du récit est constamment coupé par la description visuelle et le désordre de la mémoire. Le titre du roman est donc un jeu de mots suggérant qu'on ne peut présenter sa vie ni comme une "histoire", ni dans une relation intelligible à l'Histoire. Histoire, en outre, incorpore des passages de Ten Days that Shook the World, de John Reed.

Dans La Bataille de Pharsale (1969), l'intertextualité devient plus complexe, des fragments de Proust et d'auteurs latins et grecs formant un véritable collage textuel. La fascination pour le monde de la représentation picturale apparaît dans des descriptions de tableaux de Poussin, de Dürer, de Brueghel. Tous ces éléments s'ordonnent thématiquement par rapport à la juxtaposition de la violence de la guerre et la douleur de la jalousie amoureuse, déjà présente dans La Route des Flandres.

La Bataille de Pharsale est une charnière dans l'oeuvre de Claude Simon: dans la dernière partie du livre, un style très sec se substitue à la phrase longue, foisonnante, baroque qui caractérisait jusque-là ses romans; d'autre part, l'exploration de la perception et de la mémoire cède à une conception plus formaliste du texte. Cette nouvelle veine se poursuit avec Les Corps conducteurs (1971), Triptyque (1973) et Leçon de choses (1976).

Dans Les Corps conducteurs, le corps malade d'un homme déclenche une série de "corps" différents, associés par le mouvement textuel qui les traverse tous. Triptyque se construit à partir de trois scènes, imbriquées les unes dans les autres selon une géométrie impossible du point de vue réaliste, puisque chacune des trois apparaît en tant que reproduction picturale dans les deux autres. Cette façon de mélanger le réel et le pictural s'affirme aussi dans Leçon de choses.

La réflexion théorique de Claude Simon sur sa pratique d'écrivain date de cette période, et des textes tels que la préface à Orion aveugle (1970) ou La Fiction mot à mot (1972) soulignent cette optique formaliste qui cherche "à réunir des ensembles où les éléments se combinent en fonction de leurs qualités".

Avec Les Géorgiques (1981), Simon renonce à cet idéal formel pour revenir aux thèmes des années 1960: narration, subjectivité, histoire. Ce roman monumental entremêle trois récits appartenant à des époques différentes (guerres napoléoniennes, guerre civile espagnole de 1936, guerre de 1940) et fait vivre trois personnages très différents aussi, mais qui ont en commun d'être des combattants. Le thème de la guerre se joint à celui de la terre (comme dans les Géorgiques de Virgile), faisant ressortir non pas un contraste mais un parallèle ironique: tout comme la nature et l'agriculture, la guerre est gouvernée par un temps cyclique. L'Histoire ne fait que se répéter. Les trois héros ont chacun une existence en dehors du texte des Géorgiques: le général sous Napoléon est auteur de lettres et de documents trouvés dans la maison familiale de Simon; le jeune Anglais qui fait la guerre à Barcelone est relié à George Orwell, dont le récit autobiographique, La Catalogne libre, est en quelque sorte réécrit par Simon; et le brigadier de 1940 est à la fois Simon lui-même et le Georges de La Route des Flandres.

L'accueil favorable des Géorgiques dans la critique a sans doute favorisé l'attribution du prix Nobel de littérature à Claude Simon, le 17 octobre 1985. À l'occasion de la cérémonie de remise du prix, l'auteur exposa ses idées sur le roman: dans son Discours de Stockholm (1986), il se décrit comme un voyageur qui fait son chemin à l'intérieur de ce vaste paysage que constitue le langage. À l'occasion du prix Nobel, il fit également un voyage en Union soviétique, participant à une réunion internationale d'artistes et de scientifiques; ce voyage est raconté dans L'Invitation (1987) sur un ton énigmatique et désabusé, préservant l'anonymat des "personnages".

Mais, pour Claude Simon, il n'y a pas de distinction nette entre fiction et autobiographie. Ainsi, L'Acacia (1989) reprend les thèmes de la guerre de 1940, familiers aux lecteurs de La Route des Flandres et des Géorgiques, en y ajoutant des éléments nouveaux, par exemple sur sa vie dans le camp de prisonniers de guerre. Le texte s'ouvre sur un souvenir lancinant de la petite enfance: la mère cherchant la tombe du père tué au début de la guerre de 1914. À côté de ces souvenirs, des scènes sont imaginées, comme celle de la mort du père, et de la vie de la mère avant et pendant son mariage.

Parmi ses derniers livres, citons notamment Le Jardin des Plantes (1997) et Le Tramway (2001).

Claude Simon est mort à Paris le 6 juillet 2005, à l'âge de 92 ans.