Nathalie Sarraute
Nathalie Sarraute
Biographie : Vie et oeuvre de Nathalie Sarraute.

Écrivain français, Nathalie Sarraute est née à Ivanovo en Russie le 18 juillet 1900 sous le nom de Natalya Tcherniak.

Elle vit, après la séparation de ses parents, tantôt en Russie dans la famille de sa mère écrivain, tantôt à Paris dans celle de son père, ingénieur chimiste, exilé en raison de l'engagement antitsariste de son frère. Un souvenir de Saint-Pétersbourg est évoqué dans Enfance, celui de la "bania", "les corps nus de femmes et d'enfants se mouvant dans une épaisse vapeur humide".

Au cours de ses études d'anglais et de droit, elle rencontre Raymond Sarraute, qui devient comme elle avocat. Mariés en 1925, ils ont trois filles. Dès 1932, elle travaille aux futurs Tropismes, qui seront publiés en 1939. Ces récits ou poèmes en prose, évoquant souvent un cadre urbain ou banlieusard hostile, ébauchent une recherche que toute son oeuvre développera. Une communication non verbale, biologique, faite d'attraction et de répulsion, s'instaure entre des individus ou entre ceux-ci et des groupes. Un être à qui l'âge, le sexe, la situation familiale ou sociale donnent du poids, tente par ses intonations, sa violence gestuelle, de prendre possession d'un autre qui se dérobe. Malgré les éloges faits de Tropismes par Jean-Paul Sartre et Max Jacob, ces textes attirent peu l'attention. Ils seront réédités avec cinq nouveaux récits en 1957.

Juive, Nathalie Sarraute doit se cacher pendant une partie de la guerre dans une pension où, sous le nom de Nicole Sauvage, elle passe pour l'institutrice de ses enfants. Lentement, elle réalise le projet dont elle reconnaît les initiateurs, Marcel Proust, Fedor Dostoïevski, Virginia Woolf, et dont elle énonce le présupposé théorique dans quatre articles, recueillis en 1956 dans L'Ère du soupçon: renouveler le roman en diminuant l'importance de l'intrigue et des personnages. Elle rejoint sur ce point des auteurs du Nouveau Roman comme Alain Robbe-Grillet ou Claude Simon, mais s'écarte d'eux en affirmant que l'objet essentiel de son étude est la psychologie.

Ses trois premiers romans, Portrait d'un inconnu (1948), Martereau (1953), Le Planétarium (1959), font apparaître encore un sujet et des personnages falots mais identifiables. Dans le premier, un amoureux transi, immature et cultivé, observe d'un regard fasciné une célibataire qu'une haine amoureuse attache à un père avare et qui s'en libère en épousant un prétendant fortuné. La fin, délaissant l'étude des "tropismes", parodie certains dénouements balzaciens. Le narrateur parlant à la première personne est aussi l'un des héros du récit, l'amoureux éconduit. Il livre ce qu'il voit et ce qu'il imagine du père, de la fille et de ceux qui gravitent autour d'eux.

Martereau est construit de la même manière: le héros narrateur, esthète indécis, vit chez un oncle et une tante qui lui témoignent à la fois affection et mépris. Les époux chargent un "homme de paille", Martereau, d'acheter pour eux une maison de campagne. Mais Martereau, d'abord investi de leur confiance, est ensuite soupçonné de confisquer à son profit l'argent remis. Le narrateur livre la sous-conversation, les désirs et réticences qu'il perçoit dans sa famille et chez Martereau.

Le Planétarium introduit un narrateur omniscient extérieur à une double intrigue: Alain Guimier, jeune marié peu fortuné, essaie de persuader sa tante de lui céder un vaste appartement qui le hausserait dans l'estime de ses beaux-parents méprisants. À côté de l'intrigue immobilière, s'ébauche une carrière littéraire: Alain fait une thèse, il voudrait percer en littérature et recherche l'appui d'un écrivain en vue, Germaine Lemaire.

Dans ces trois romans, le souci de la décoration, l'acquisition de biens matériels, fauteuils ou bergère, oeuvres d'art, maison de campagne, occupent longuement l'attention. Mais on aurait tort de classer Nathalie Sarraute dans une "école du regard": les objets sont un prétexte qui met en évidence un instinct d'appropriation. Ils servent aussi à masquer une angoisse de la mort, sentiment vif chez les trois protagonistes de Portrait d'un inconnu, chez le narrateur de Martereau, chez la tante et le jeune couple du Planétarium, Alain et Gisèle, laquelle est saisie au jardin du Luxembourg d'une vision cauchemardesque: est-ce la "scène capitale", d'origine autobiographique ?, et qui expliquerait les substituts risibles auxquels ont recours les personnages de cette première production romanesque ? Des dialogues alternent avec le récit. Bientôt, ils envahiront le texte de Sarraute. Mais les personnages communiquent moins par la parole que par des crispations, des rougissements, des accidents de la phonation. Ils sentent que leur cabotinage ou leur peur sont perçus par leur entourage. Conscients de leur fragilité, ils portent un masque mais ne se réfugient jamais dans la solitude, seule situation insupportable.

Dès Le Planétarium, un sujet intéresse l'auteur: les conditions de la création artistique, de l'oeuvre et de la réception de l'oeuvre. D'abord adulée, Germaine Lemaire connaît une éclipse et ne maîtrise plus ses courtisans. Ce sujet est primordial dans les romans suivants, tandis que les personnages s'amenuisent, deviennent les supports d'une action floue, des voix changeantes et peu identifiables. Avec Les Fruits d'or, l'auteur s'intéresse au destin d'un livre portant le titre de celui que nous lisons. On n'en sait pas le contenu mais son esthétique est désuète. Lancé par la critique journalistique et universitaire, qui fait l'objet d'une satire acérée, le livre connaît pourtant une grande audience. Mais le succès s'effritant, il n'a plus qu'un seul défenseur à l'abri des modes. C'est l'occasion de montrer comment des groupes unis par un langage commun se forment et se défont.

La solitude, que Nathalie Sarraute juge nécessaire à la lecture, à la contemplation d'un tableau — le narrateur de Portrait d'un inconnu en fait l'expérience — n'est pourtant pas à ses yeux la condition favorable à l'oeuvre. Elle écrit le matin, dans un café, stimulée par le mouvement qui l'entoure. L'éclosion de la matière écrite fait l'objet de Entre la vie et la mort (1968). Elle y suit un écrivain, de son enfance à la fin de sa vie; elle peint avec ironie sa mère et ses maîtres qui ont cru saisir les signes de son génie dans ses ébauches scolaires et suggère qu'il a appris la maîtrise du langage dans des exercices ludiques sur les mots et leurs homophonies. On entre aussi dans la conscience de l'écrivain au moment où les phrases s'élaborent, donnant une impression de mort quand elles sont fignolées, l'illusion de la vie quand elles respectent la vibration inachevée de la sensation.

Auparavant, avec Le Silence (1964) et Le Mensonge (1966), Nathalie Sarraute a expérimenté la forme dramatique, pour répondre à la demande de radios allemande, belge et française. Les deux pièces sont montées au Petit Odéon en 1967. lsma, pièce écrite en 1967, est diffusée sur les ondes en 1970, puis montée à l'Espace Cardin en 1973. Le silence rebelle et provocant du protagoniste de la première pièce met en relief le bavardage de son entourage. Dans Le Silence et Le Mensonge, l'auteur développe de brèves analyses esquissées dans Les Fruits d'or. Désormais, une guerre de la parole ou logodrame alterne assez régulièrement avec le roman, qui lui sert parfois de texte de départ.

Le sujet de Vous les entendez ? (1972), montrant un père en conflit avec la génération de ses enfants, est repris dans C'est beau, drame écrit en 1973, joué en 1975. Son dénouement ouvre sur une nouvelle révolte tandis que le roman s'achève sur "Et puis plus rien". Une autre pièce, Elle est là, jouée à Paris en 1980, a été reprise au festival d'Avignon en 1986.

Nathalie Sarraute publie encore en 1982 Pour un oui ou pour un non, pièce créée en 1986. Loin d'être un exercice de style, le théâtre de Sarraute poursuit l'expérience vitale amorcée dans les romans: il s'agit de communiquer dans les dialogues ce qui est d'habitude refoulé, désirs agressifs ou meurtriers. L'auteur passe aisément d'un genre à l'autre, et ses romans comportent des indications sur le geste et la voix pouvant orienter une direction d'acteur. Avec les années, son style dramatique s'épure: les personnages (ou les voix) souvent désignés par des lettres (Hl, H2, FI), nombreux dans les premières pièces (neuf dans Le Mensonge), se réduisent à trois dans C'est beau (Lui, Elle, l'Enfant), à deux hommes dans Pour un oui ou pour un non. Dans Elle est là, H3 s'autorise des atrocités de l'Histoire, bûchers, camps de concentration, pour suggérer à H2 l'éviction physique d'Elle. Celui-ci regrette de devoir agir "à ses risques et périls": "Il y a tant de pays où l'État s'en charge".

L'oeuvre théâtrale de Sarraute n'ignore pas les horreurs de notre temps, mais y répond "par des farces [...] sur les marges du sinistre". En 1972, un récit: Vous les entendez ? dresse l'une contre l'autre, sous l'apparence d'un retour aux conflits familiaux des premiers romans, la "culture", les auteurs classiques, les musées, défendus par le père, et une contre-culture, jazz, bandes dessinées, sports collectifs, vie communautaire, représentée par la bande des enfants et de leurs amis. Mais le conflit est moins idéologique que charnel: les jeunes gens le vivent dans une explosion commune de rires, une communication non verbale, le père faisant l'expérience insupportable du rejet et s'efforçant, en se reniant, de se faire accepter dans le groupe des jeunes gens.

Après avoir tiré une version dramatique (C'est beau) de ce récit, Sarraute revient avec Disent les imbéciles (1976) et L'Usage de la parole (1980) à ce qui la préoccupait déjà dans Entre la vie et la mort: l'émission et la réception de messages. Dans Disent les imbéciles, un message terroriste oblige les opposants à se taire. La déstructuration du sujet et la dépersonnalisation amorcées dans d'autres livres trouvent ici leur achèvement, entre une grand-mère, le groupe attendri de ses petits-enfants, ils, elles, une voix haineuse, des mouvements d'animaux apeurés, et un insecte patient "roulant devant [lui] [sa] petite idée".

Dans L'Usage de la parole, la façon dont certains mots sont prononcés — un "ton père" glacé, l'émission timide du mot "amour" ou le ton protecteur d'un "mon petit" — requièrent l'attention. Ces mots attirent, dévorent, créent des courants attractifs ou répulsifs. Comme Claude Simon et Alain Robbe-Grillet, qui avaient refusé de parler d'eux-mêmes et y ont tardivement consenti, Nathalie Sarraute donne un éclairage autobiographique rétrospectif à son oeuvre en publiant Enfance, en 1983. Elle s'y intéresse à un enfant, à ses yeux asexué, dans un double but: faire taire, en les devançant, les curiosités indiscrètes sur la vie de l'auteur et les rapports qu'elle entretient avec son oeuvre. S'il y a eu des tentatives de création littéraire ébauchées par l'enfant qu'elle fut, il s'est plutôt agi d'une contre-vocation: l'élève rentrait trop facilement dans les cadres scolaires et l'apprentissage du beau style. Mais le livre comporte un deuxième projet: ne pas laisser s'évanouir le caractère "duveteux" de l'enfance. Plus que l'adulte, l'enfant est apte à saisir les petits mouvements d'une mère essayant de se dérober, d'un père recherchant le contact, d'une belle-mère qu'on voit passer du rôle cliché de marâtre à la complicité affectueuse d'une grande soeur. Nathalie Sarraute confie l'évocation de son passé à deux voix: la voix du souvenir et la voix de la critique du souvenir, qui suppose que la première voix cède à l'attraction du "beau souvenir". Mais l'auteur confond ces deux voix après les avoir distinguées.

Dans Tu ne t'aimes pas (1989), elle règle ses comptes avec la psychanalyse. Une voix accusatrice émet le diagnostic sommaire contenu dans le titre. Elle se multiplie sans qu'on puisse en cerner les émetteurs: ni le sexe ni l'âge ne sont attachés à la voix. Le tu provoque un je, lui aussi multiple, introspecteur. Nous aimons-nous ? Sinon, où sont les obstacles ? Affirmant que l'évolution de la peinture vers l'abstraction est irréversible, que notre époque ne peut refaire Rembrandt, Nathalie Sarraute écrit un roman abstrait, à la limite de l'expérimentation. Une dernière oeuvre, Ici, date de 1995.

Nathalie Sarraute a également, comme dans L'Ère du soupçon, pratiqué la critique littéraire, recueillant en 1986 deux articles en un volume: Paul Valéry et l'enfant d'éléphant, Flaubert le précurseur, reprochant à ces écrivains souvent considérés comme des maîtres de l'expression, leur académisme et leur manie de la correction. Ces critiques sont commandées par une esthétique personnelle qui, à travers les différents genres pratiqués, reflète une remarquable cohérence. Elle souhaite une écriture proche de l'expérience sensible, celle des tropismes, où le corps, qui, selon elle, ne se trompe jamais, a un rôle majeur. Son moyen d'expression privilégié est l'image, qu'elle tire de plusieurs registres. La chimie, la biologie et notamment la vie animale dans ses formes frustes, sont aptes à traduire sa vision de l'homme, pur réceptacle ouvert au flux vital qui le traverse et efface les différences individuelles. A la différence de Marcel Proust, elle refuse les images longuement préparées qui attireraient l'attention sur les mots plus que sur le sens. L'oeuvre écrite doit s'ouvrir à la langue parlée, en préserver les hésitations. Ainsi, l'écrivain donne à ses développements un rythme irrégulier faisant se succéder longues périodes et phrases brèves.

Nathalie Sarraute est morte à Paris le 19 octobre 1999, à l'âge de 99 ans.