Saint-Simon
Robert Barroux
Biographie : Vie et oeuvre de Robert Barroux.

La naissance et l'enfance

La vie de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, pair de France et grand d'Espagne, sert de préface à son oeuvre. Elle aide à la mieux comprendre et l'éclaire, sans expliquer son personnage. Célèbre par les portraits où il fait revivre la Cour, il n'a pas eu la chance d'être pris en croquis par un écrivain de sa trempe. Aussi le connaît-on surtout par le reflet de ses Mémoires.

Né à Paris le 5 janvier 1675, il est fils unique d'un duc et pair, Claude de Saint-Simon, premier écuyer du roi Louis XIII et de Charlotte de Laubespine de Château-neuf d'Hauterive. Sa mère avait alors trente ans, elle était cousine de Mme de Montespan. Son père était âgé de soixante-sept ans. Le jeune vidame de Chartres — tel est son titre — a reçu sa première éducation de sa mère. Il a pour gouverneur un petit nobliau du Poitou. Homme fort estimable, Gogué de Saint-Jean enseigne le latin, l'allemand, l'histoire, les belles-lettres. Il lui donne surtout de la piété et des principes de morale: l'on possède une belle Instruction qu'il composa pour son élève. Quels furent les camarades de l'enfant ? On l'ignore. On sait pourtant qu'alors naquit sa durable amitié pour le futur Régent: "J'allais jouer avec M. de Chartres", rapporte-t-il.

Après un bref passage à l'Académie des sieurs de Nesmont et Rochefort, rue des Canettes, le vidame est présenté au roi. Il est admis aux Mousquetaires (1691), dans la compagnie de Maupertuis. L'été suivant, il prend part au siège de Namur. En considération de sa conduite, il reçoit le don d'une compagnie de cavalerie (1693). Peu après, le duc de Saint-Simon, à l'extrémité, fait à son fils donation entre vifs de ses charges et de ses biens. Il fallait préserver la succession des lourdes dettes qui l'auraient grevée; puis, le même jour, Claude de Saint-Simon rend son âme à Dieu (2 mai 1693).

Maintenu dans la survivance des charges paternelles, le jeune duc part aux armées, combat à la bataille de Nerwinden et à la prise de Charleroi. Le moment lui semble venu d'asseoir sa position, d'établir sa fortune; et pour cela d'abord, poursuivant la carrière des armes, à laquelle le voue son nom plus que son goût, il veut être colonel. L'achat d'un régiment est négocié avec le chevalier Du Rozel. Il s'agit de l'ancien Royal Allemand du prince Paul de Lorraine, tué à Nerwinden. Au lieu de l'uniforme bleu et rouge, qui est celui des régiments du roi, les cavaliers portent le drap gris blanc, insigne de l'appartenance au colonel. Le jeune officier apporte-t-il un peu de négligence à son état ? Le roi lui en fait la remarque. "J'allai voir à Soissons mon régiment assemblé. Je l'avais dit au roi, qui me parla longtemps dans son cabinet et me recommanda la sévérité, ce qui fut cause que j'en eus, dans cette revue, plus que je n'aurais fait sans cela." Car la sévérité n'est pas dans son naturel et lui coûte.

Projet de mariage

Au début de 1694, Saint-Simon a le désir de se marier. Pour ce choix, pas plus que pour celui de son office, il ne consulte son inclination, mais ce que requiert son état. L'estime singulière qu'il porte au duc de Beauvillier l'incline à souhaiter de devenir son gendre. Pourquoi choisir un homme sans biens, nanti de deux fils et de huit filles ? "Mon père et le sien avaient été amis;... lui-même avait vécu sur ce pied-là avec mon père." Ministre d'Etat, membre du Conseil d'en haut, Beauvillier a pour lui "sa vertu, sa douceur, sa politesse" et son intime union avec sa femme, seconde fille de Colbert. L'affaire se traite en secret. Mais elle échoue: l'aînée des filles, à quatorze ans, veut entrer en religion, comme feront toutes les autres, sauf une. On a ici le premier témoignage de ces étonnantes conversations où, parfois, s'engage Saint-Simon; décidé à l'emporter à tout prix, il y emploie sans mesure la fougue de son éloquence, de ses arguments, de son obstination. Pourtant, inébranlable et ferme à maintenir le refus de sa fille "le duc, levant les yeux au ciel et presque hors de lui, me protesta qu'il n'avait jamais été combattu de la sorte; qu'il lui fallait ramasser toutes ses forces pour ne me la pas donner à l'instant". Mlle de Beauvillier ne fut pas duchesse, mais religieuse. Le prétendant se contenta d'avoir "la réponse la plus tendre, mais négative... Et nous nous séparâmes en nous embrassant sans plus pouvoir parler".

A diverses reprises, on voit Saint-Simon agir de même sorte. D'ordinaire il l'emporte. Quel feu intérieur s'allume soudain, le porte à de telles explosions ? Désir de vaincre, sans doute; mais pourquoi tant d'éclat, d'outrance ? Parfois un motif de conscience l'explique, qu'il s'agisse de son état, des privilèges abusifs accordés aux princes légitimés, ou de son amitié pour le duc d'Orléans. Sitôt que sa conscience a parlé, il n'aperçoit plus que le but et donne libre cours à une opiniâtreté sans limite.

Gardant pour le beau-père qu'il n'a pas obtenu un attachement "sans réserve ni comparaison", le jeune duc va secrètement chercher l'oubli ou la consolation à la Trappe. Dès son enfance, "la sainteté du lieu l'enchanta". L'abbé de Rancé était grand ami de son père, avant de devenir le sien. Saint-Simon lui porte une vénération singulière et regrettera plus tard de n'avoir pas mieux profité d'une "amitié si sainte". Puis il part aux armées, participant avec bravoure, mais sans éclat, à la campagne de Flandre.

La querelle des ducs et pairs

Alors débute la grande affaire qui lui coûta la confiance royale, arrêta sa carrière et fut peut-être ainsi la cause indirecte et lointaine des Mémoires. Vaine question de préséance ? Oui certes, pour une part. Mais là n'est pas sans doute le noeud principal. Le maréchal de Luxembourg, ce héros un peu bossu, fier à bon droit de ses succès, de sa valeur, désire "se porter du dix-huitième rang d'ancienneté, qu'il tenoit parmi les pairs, au second". Or Saint-Simon occupe, en litige avec La Rochefoucauld, le treizième ou le quatorzième rang. Est-ce là que le bât le blesse ? Non ? Blessé de voir rompre un ordre établi, sa conscience du droit, son goût de la tradition s'insurgent, fût-ce contre le roi. Louis XIV tolère mal l'opposition à ses désirs, si légitime soit-elle. En outre, fait capital, en ce procès, le jeune duc suit l'exemple de son père, adopte la même position.

Luxembourg bénéficie de l'appui du premier président au Parlement, Harlay, dont Saint-Simon trace un portrait vengeur: "hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler et n'en ayant de sa vie perdu une occasion". Le roi est reconnaissant à Harlay de l'avoir aidé à créer la place inouïe qu'il réserve à ses enfants naturels, les princes légitimés. Pour triompher, Luxembourg n'épargne rien. Ses factums sont polis par la belle plume de Racine. Les ducs et pairs opposants ont pour eux la voix, l'imagination, le feu de Saint-Simon qui s'est laissé griser à sa propre éloquence, à sa passion, à son désir et qui, une fois son parti pris, veut avoir raison coûte que coûte, fût-ce contre Luxembourg, alors son général, fût-ce contre le roi, qui soutient Luxembourg, car il a trouvé, dans ce différend, un prétexte pour introduire ses bâtards au plus haut rang de la pairie avec l'appui du Parlement: "Le roi ordonna à ces Messieurs de dresser une déclaration en faveur de ses fils naturels revêtus de pairie pour précéder au Parlement et partout tous autres pairs plus anciens qu'eux, de l'étendre beaucoup plus loin que celle d'Henri IV, et de les mettre au niveau des princes du sang."

En fait, il s'agit pour Louis XIV de les rendre habiles à succéder au trône, malgré la tache de leur naissance et "le double adultère". Alors commence la longue haine de Saint-Simon pour les princes légitimés. Harlay avait ainsi fait sa cour. Il obtient parole du roi pour devenir chancelier — promesse sans effet. Si Luxembourg ne l'emporte pas tout de suite et meurt trop tôt pour son succès, en 1695, le roi a obtenu ce qu'il souhaite et il faudra la Régence et le triomphe passager de Saint-Simon pour mettre fin à ce scandale. Car, à ses yeux honnêtes, la morale, comme la tradition, est violée.

Le mariage

Pour quitter l'armée de Luxembourg, avec lequel il est brouillé, Saint-Simon obtient de servir en Allemagne, sous le maréchal de Lorge dont il épouse la fille aînée. Il avait pensé à une cadette de la maison de La Trémoille, Mlle de Royan, nièce de la princesse des Ursins avec laquelle il était, pour lors, fort lié. "Mais j'étais seul et je voulais un beau-père et une famille dont je puisse m'appuyer."

Phélypeaux, fils du chancelier Pontchartrain, ancien ami du père de Saint-Simon, propose ce mariage surprenant. A quel titre ? Le maréchal duc de Durfort de Lorge avait épousé la fille de Frémont, garde du Trésor royal qui, sous Colbert, avait gagné de grands biens et avait été le financier le plus habile et le plus consulté. Saint-Simon ne s'en offusque point. Il est vrai que le duc de Lorge est aussi neveu de Turenne. Bon général, grand seigneur, il se recommande par ses vertus (et par la fortune de sa femme). "La bonté et la vérité du maréchal de Lorge, si rares à trouver et si effectives en lui m'avaient donné un désir extrême de ce mariage où je croyais avoir trouvé tout ce qui me manquait pour me soutenir et cheminer, et pour vivre agréablement au milieu de tant de proches illustres et dans une maison aimable."

L'éloge de la maréchale est prononcé par son gendre sur un ton pénible: "Elle avait fait oublier ce qu'elle était née". Bussy-Rabutin, aussi hautain et méprisant, non moins mauvaise langue, ne la qualifie-t-il pas de "fille de laquais" ? Ici, ce sont les grands seigneurs qui s'abaissent; leur morgue se retourne contre eux et le bon goût n'est pas de leur côté.

Le mariage fut surtout traité par une amie de la duchesse douairière de Saint-Simon, que le duc aimait fort aussi, et que son père avait eue en estime et amitié. C'était une Mme Damond, femme du frère de Mme Frémont, qui était fort bien faite, et qui était plus du monde que ces sortes de femme n 'ont accoutumé d'être. On se trouve là en pleine bourgeoisie parisienne: M. et Mme Frémont, Mme Damond. M. Jourdain n'est pas loin ! On croit entendre rire Molière. Pour Saint-Simon, le mérite de ces bourgeois n'est pas mince: il est d'avoir très bourgeoisement chéri leur petite-nièce et petite-fille, la future duchesse, et d'avoir su la distinguer de sa cadette, qui épousera Lauzun.

Le jeune duc et pair s'unit à Mlle de Lorge, en l'église Saint-Roch, à minuit, le 8 avril 1695. Elle est âgée de dix-sept ans; il en a vingt. Elle est "blonde avec un teint et une taille parfaite, un visage fort aimable, l'air extrêmement noble et modeste, et je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu". Au cours des Mémoires, l'éloge de sa femme revient souvent; le mari note toujours avec un vif plaisir l'hommage qu'on rend aux vertus, à l'esprit fin et solide de la duchesse, non moins que sa réussite à la Cour. C'est elle, dit-il dans un tendre hommage, "avec qui j'espérais le bonheur de ma vie, qui depuis l'a fait uniquement et tout entier". Elle lui donne trois enfants: Charlotte (1696-1763) sera princesse de Chimay. Jacques-Louis (1698-1746), leur fils aîné, est duc de Ruffec, et sa fille sera comtesse de Valentinois, de la branche des Grimaldi-Monaco et dernière héritière de Saint-Simon. Armand-Jean (1699-1754) est marquis de Ruffec, puis comte de Rasse et grand d'Espagne.

Défaveur

Pourquoi, dès ce temps, le jeune colonel est-il tenu à l'écart des faveurs ? Il n'est pas compris dans la promotion des brigadiers de janvier 1702. Son beau-père et le maréchal de Choiseul, sous lesquels il servait, sont d'accord pour lui conseiller la retraite. Il écrit au roi sa détermination. Déjà suspecté pour son action en faveur des ducs et pairs, il se rend plus suspect encore au souverain. Il sent la fortune s'écarter de lui. On rapporte au roi ses propos acerbes, qu'il soient malveillants ou trop vrais. Louis XIV le raye des célèbres "Marly" (1702).

Des amis sûrs pensent toujours à lui, mais en vain. Plusieurs projets échouent. En 1706, il est question d'une ambassade à Rome. Quelle ambassadrice ferait la duchesse ! Sur l'avis de Torcy, le roi agrée ce choix. Pourquoi l'abandon du projet ? Par l'intervention de qui ? Le duc l'ignorera toujours, mais il l'explique sans modestie. "On me trouvait trop d'esprit et d'instruction... On ne voulait pas que j'eusse des ailes, et pour la première fois que pareille chose soit arrivée dans une cour, on me fit un crime auprès du roi de l'estime, de l'amitié, de la confiance des personnes pour lesquelles il en avait lui-même, et qu'à ce titre il avait élevées."

C'étaient Beauvillier, Chevreuse, Pontchartrain. Comme on n'ose s'en prendre à eux, on se venge sur leurs amis. On eût été découragé pour bien moins. Il songe à se retirer en ses terres de la Ferté-Vidame dans le Perche. Sa femme l'en dissuade. La duchesse a réussi à la cour où elle est pourvue d'une charge: dame d'honneur de Mlle de Berry qui est fille du duc d'Orléans et femme d'un prince du sang, petit-fils de Louis XIV. Après sa femme, sa mère dissuade Saint-Simon de s'arrêter à un parti si funeste, dicté par une ambition déçue, dommageable à sa famille, à ses fils.

Alors cet homme droit, qui se fie à sa force de persuasion, décide de demander au roi une audience, pour fixer sa conduite et savoir, sans détour, ce qu'il peut attendre. Il le fait contre l'avis des siens. Sur le refus de s'entremettre, qui lui est opposé par ses intimes, le duc de Beauvillier et le chancelier Pontchartrain, il s'obstine. Le sort de sa demande passe entre les mains d'un ami moins huppé, le chirurgien du roi, Mareschal, qui obtient l'audience. Elle a lieu. Saint-Simon n'a pas osé donner cours à sa terrible éloquence, mais il s'est justifié des calomnies qu'on lui impute sourdement. "Mais aussi, Monsieur," lui répond le roi, "c'est que vous parlez et que vous blâmez; voilà ce qui fait qu'on parle contre vous."

Louis XIV revient un peu de ses préventions. Un logement à Versailles, faveur appréciée, est concédé au duc et à la duchesse. Alors aussi a lieu la longue scène où il obtient que son ami, le léger duc d'Orléans, rompe avec Mme d'Argenton, sa maîtresse.

Le conseiller du Dauphin

Sa faveur n'est pourtant qu'une demi-faveur. Dans le fastueux Versailles, il est, malgré son rang, un simple comparse, sans crédit. Soudain, la situation change. Sur l'échiquier de la Cour, les positions se modifient et bientôt commence, dans la vie de Saint-Simon, la période la plus heureuse qui durera environ douze ans.

Elle débute avec la grande scène de la mort du Dauphin (1711), dont l'étonnant récit sous la plume de Saint-Simon est tenu par Sainte-Beuve pour un chef-d'oeuvre. La stupeur prend les partisans de Monseigneur de voir évanouir leurs espérances. L'espoir gagne ceux du duc de Bourgogne. Que fait alors Saint-Simon ? Pour un chrétien, quel scrupule ! Faut-il souhaiter une mort qui vous sert ? On songe malgré soi à la méditation de Chateaubriand, durant la bataille de Waterloo. "Je passai la journée dans un mouvement vague de flux et de reflux qui gagne et qui perd du terrain, tenant l'homme et le chrétien en garde contre l'homme et le courtisan, dans une conjoncture si critique, qui me faisait entrevoir une délivrance inespérée, subite, sous les plus agréables apparences."

Le Dauphin meurt et le duc de Bourgogne devient Dauphin. Ami de Fénelon et de Beauvillier, qui furent l'un précepteur, l'autre gouverneur du jeune prince, le duc et pair a vite fait d'obtenir la confiance du Dauphin. Vertueux il a toujours eu du goût pour la vertu. De huit ans son aîné, il va se faire le Mentor du futur roi. Sur quels principes ? Hélas, captif de ses propres travers, ne s'adonne-t-il pas à des minuties ? Ne s'attarde-t-il pas à l'image idéalisée d'un passé révolu ? Ne s'accroche-t-il pas à des songes ?

Comment des craintes raisonnables, le respectable souci de la tradition et de son rôle peuvent-ils mener à de telles petitesses ? Entre cent autres semblables, une scène en donne un témoignage. C'est en 1711, peu après la mort du Grand Dauphin: "Quelques jours après, étant dans le salon, j'y vis entrer le Dauphin et la Dauphine ensemble, se parlant à diverses reprises. Je m'approchai d'eux et j'entendis les dernières paroles; elles m'excitèrent à demander au prince de quoi il s'agissait, non pas de front, mais avec un tour de liberté respectueuse que j'usurpais déjà. Il me répondit qu'ils allaient à Saint-Germain pour la première fois qu'il était Dauphin, c'est-à-dire en visite ordinaire après celle en manteau et en mante, que cela changeait le cérémonial avec la princesse d'Angleterre, m'expliqua la chose, et appuya avec vivacité sur l'obligation de ne laisser rien perdre de ses droits légitimes. Que j'ai de joie, lui répondis-je, de vous voir penser ainsi; et que vous avez raison d'appuyer sur ces sortes d'attentions dont la négligence ternit toutes choses. Il reprit avec feu, et j'en saisis le moment le plus actif pour lui dire que si lui, qui était si grand, et dont le rang était si décidé, avait raison d'y être attentif, combien plus nous autres, à qui on disputait et souvent on ôtait tout, sans qu'à peine nous osassions nous en plaindre, avions-nous raison de nous affliger de nos pertes et de tâcher à nous soutenir."

Oui, le Dauphin est son homme, ou plutôt le roi dont il rêve. Tous ses soins le portent à fortifier des dispositions si rares. Mais, dans une cour où tout est observé, épié, dénoncé, amplifié, leurs rapports demeurent clandestins. Saint-Simon n'a-t-il pas toujours adoré le secret ? Nouveau Mentor, il arrive, sous la conduite d'un valet. Ils pénètrent dans le cabinet de travail par une garde-robe. Le duc insiste pour qu'ils s'enferment: et c'est l'incident du verrou.

Le prince s'est refusé à le pousser. La Dauphine entre, les surprend. Par bonheur elle est seule. Elle masque sa surprise. Elle s'en retourne et jamais n'en révèle rien à quiconque. De tels entretiens, si ténébreux, ont deux buts: un enseignement de haute politique avec revue de l'histoire nationale que le Dauphin possède à fond; une information détaillée où sont nommément examinés ceux qu'il conviendra d'employer. Ici la recherche est moins plaisante. Car le duc apporte des papiers, des notes. Déjà, il a crayonné des portraits et il colporte des anecdotes, rehaussées de ses jugements à l'emporte-pièce: "Je garnissais toutes mes poches de force papiers toutes les fois que j'allais à ces audiences, et je riais souvent en moi-même, passant dans le salon, d'y voir force gens qui se trouvaient actuellement dans mes poches et qui étaient bien éloignés de se douter de l'importante discussion qui allait se faire d'eux."

Pour renforcer ses dires et une action un peu policière chez un si grand seigneur, il répète les entretiens et les rapports avec le duc de Beauvillier. Qu'importe ! C'est déjà l'esquisse des Mémoires, avec le duc de Beauvillier pour public. "Il repasse toute la Cour avec moi sans se hérisser de ma franchise sur les portraits et sans disputer avec moi: il se souvenait que je lui avais toujours parlé juste dans tous les temps; l'expérience lui avait appris que j'en savais plus que lui en connaissance de gens."

Sur une scène aussi étroite, on ne se cache pas longtemps. "Je ne laissais pas d'être regardé, examiné, compté tout autrement que je ne l'avais été jusqu'alors. On me craignit. On me courtisa." Les courtisans voient monter au firmament du pouvoir l'étoile naissante d'un grand règne. Saint-Simon croit enfin avoir pris "le chemin de l'espérance la mieux fondée, de tout ce qu 'un homme de ma sorte se pouvait le plus légitimement proposer en ne voulant que l'ordre, la justice, la raison, le bien de l'Etat, celui des particuliers, et par des voies honnêtes, honorables et où la probité et la vérité se pourraient montrer."

La charge de gouverneur du Petit Dauphin, duc de Bretagne lui est promise: Dieu, qui souffle sur les projets des hommes, n 'a pas permis l'accomplissement de celui-là. La conclusion est connue, brutale. La Dauphine et le Dauphin meurent et leur fils aîné, non pas empoisonné comme on le dit, mais d'une terrible épidémie. Le duc, avec le jeune prince, son idole, voit mourir tous ses espoirs. "C'était un bien dont nous n'étions pas dignes", énonce-t-il.

De chagrin, pendant cinq semaines, il se retire à la Ferté. On est alors en 1712. Deux ans plus tard, meurt le frère du duc de Bourgogne. Et la mort du duc de Berry laisse prévoir une régence toute proche: le roi a soixante-seize ans, le Dauphin en a deux. Qui sera régent ? Le duc d'Orléans, l'ancien compagnon de jeu du vidame de Chartres, celui auquel, malgré des naturels si contraires, l'attache la plus vive et la plus solide amitié. Entre hommes du même âge, il n'est pas question d'enseignement. Il s'agit de projets; et jamais cerveau ne fut plus fertile en projets que celui de Saint-Simon. L'administration, le gouvernement, les ressources du royaume sont passés en revue, avec beaucoup de lucidité, de minutie et un sincère esprit de réforme.

Mais un premier danger subsiste: sous l'action de Mme de Maintenon le roi ne veut laisser à son neveu, régent, que l'illusion du pouvoir... pour en donner le corps au duc du Maine, son fils bâtard. Par amitié pour l'un et en haine de l'autre, le duc et pair ressent et vit ce drame politique. Or, par son testament et par deux codicilles écrits presque la veille de sa mort, le roi règle ainsi le partage. Nul ne le sait avec exactitude, hors le chancelier. Mais toute la Cour s'y attend. Saint-Simon veille.

Le conseiller du Régent

Le roi est mort: vive le Régent ! Telle est du moins la réaction du Parlement. Le duc du Maine manoeuvre pourtant. Déjà tout porte à la conciliation. Le Régent fléchissait. Près de lui, Saint-Simon rehausse son courage, rompt les entretiens inutiles, évite les demi-mesures, fait suspendre et rouvrir la séance. Le testament est cassé. Les codicilles de même. Le Régent ne sera pas le simple prisonnier d'un Conseil de régence. Mais comment gouverner ? Eviter surtout un premier ministre. Saint-Simon a-t-il failli l'être ? Il rapporte qu'il refusa. Mais sans doute a-t-il surtout empêché le Régent d'offrir au duc de Noailles cette charge. Dans ce gouvernement, si discutable, du temps de la Régence, le duc de Saint-Simon a réussi trop et trop peu à la fois. Inspirateur, conseiller, il joue un rôle néfaste, mais dans l'exécution il n'en joue presque aucun. Comme si une méchante fée l'avait doué d'un sort à sa naissance, malgré une nature honnête, tout ce qu'il touche s'amoindrit, s'abîme.

On s'inspire alors d'un projet émané du duc de Bourgogne et dont l'auteur est sans doute Saint-Simon. Aux ministres, ces roturiers chers à Louis XIV, sont substitués sept conseils; et leurs membres appartiennent pour la plupart à la très haute noblesse. L'incapacité du système s'affirme si vite que le Régent préfère s'en remettre au cardinal Dubois, de très simple extraction; Saint-Simon s'en indigne, exprime sa désapprobation sans réticence.

Sujet à la colère, dès son enfance, il s'y laisse parfois emporter envers le Régent. Par amitié, le prince n'en tient pas rigueur à son ancien camarade. Mais il suit de moins en moins ses avis. Au début de la Régence, l'influence du duc et pair semble presque prépondérante: que de services il rend, que de dispositions il prend, que de comptes il règle; non tant pour lui que pour faire appliquer ses idées. L'action en faveur des siens ou de sa fortune ne dépasse pas d'honnêtes limites: survivance de ses gouvernements pour ses fils; remboursement des anciennes créances de son père sur l'Etat; augmentation d'appointements de sa place de gouverneur de Senlis; attribution d'une abbaye à sa belle-soeur.

Mais il s'est tenu à l'écart des spéculations auxquelles a donné lieu la banque de Law. Le Régent le met, malgré lui, en rapport avec le génial aventurier. Saint-Simon, sans y porter de malveillance, discerne les dangers de l'aventure et les traits essentiels du financier. Il met le Régent en garde, quoique en vain. Du moins a-t-il la sagesse et la probité de n'être en rien mêlé, pour son compte, à la spéculation; et lorsque Law, ruiné, pauvre, honni, doit partir, le duc est bien loin de l'accabler, comme font ceux qui ont cherché à profiter de ses affaires.

Pour lui, quel profit lui revient d'avoir siégé au Conseil de régence ? Le duc d'Orléans l'a nommé, pour une courte mission, purement représentative, ambassadeur extraordinaire auprès du roi d'Espagne (juillet 1721). "Mes remerciements faits, je lui demandai deux grâces: l'une de ne me point donner d'appointements d'ambassadeur, mais de quoi en gros faire la dépense sans m'y ruiner, l'autre de ne me charger d'aucune affaire, ne voulant pas le quitter...; et revenir tout court après."

Dans la vie de Saint-Simon, le moment est triomphal. L'ambassadeur est escorté de toute une maison quasi féodale: à défaut de la duchesse, leurs deux fils, le frère de celle-ci, comte de Lorge, l'abbé de Saint-Simon et son frère, sans parler de nombre d'officiers. Le but assigné à l'ambassade est le double mariage de Louis XV avec l'infante (tous deux cousins germains et petits-enfants de Louis XIV) et du prince des Asturies, fils aîné du roi d'Espagne avec Mlle de Montpensier, fille du Régent. Qu'on passe sur le cérémonial tout espagnol de la signature des contrats: l'ambassadeur n'y porte que trop d'attention. En récompense, il est pourvu de la grandesse d'Espagne héréditaire pour lui-même et son second fils, de la Toison d'or pour son fils aîné.

Quelques incidents marquent le voyage; des maladies: le père a la petite vérole et le fils aîné une grave fièvre. Le duc visite l'Escurial, la prison de François Ier. Il cède à la curiosité de se rendre à Tolède. Il y assiste à une messe selon le rite mozarabe. Il désire surtout visiter, au couvent des Cordeliers, les restes de la salle où se tinrent tant de conciles fameux. Surprise déplaisante, après l'avoir traîné de place en place, on lui avoue que la salle vient d'être détruite pour agrandir les cuisines. La colère prend si fort le duc, qu'il doit se faire la dernière violence pour ne pas frapper les moines. Une réflexion d'historien lui échappe: "Voilà ce que deviennent les monuments les plus précieux de l'Antiquité par l'ignorance, l'avarice ou la convenance, sans que personne se mette en peine de les revendiquer et de les faire conserver." Il demeure à Madrid du 21 novembre au 24 mars. Au voyage de retour, passant à Roncevaux, il est peu touché par ce lieu illustre, "affreux, tout délabré, le plus solitaire et le plus triste de ce passage... On nous montra l'épée de Roland et force pareilles reliques".

Ayant quitté Paris le 21 octobre, il retrouve, le 15 avril 1723, la duchesse de Saint-Simon à Châtres (aujourd'hui Arpajon), "pour jouir du plaisir de nous revoir en solitude et en liberté... La journée nous parut bien courte et la matinée du lendemain."

La retraite

De retour à Paris, quoiqu'il n'en avoue presque rien, c'est déjà la semi-disgrâce. Il avait bien senti qu'on l'éloignait. Sa décision est prise de ne plus siéger au Conseil: on l'en a si peu prié ! Il se démet de sa pairie en faveur de son fils aîné. Toutefois, le vidame de Chartres, s'il porte le titre de duc de Ruffec, ne sera admis au Parlement que le 12 janvier 1733, sur la démission régulière de son père. Pour une question de préséance, ni Saint-Simon, ni aucun duc n'assistent au sacre de Louis XV. Le cardinal Dubois, devant la faveur duquel il a fait retraite, meurt (10 août 1723). Voilà reprise l'intimité avec le duc d'Orléans, qui meurt à son tour (2 décembre). Vingt-cinq ans plus tard, le rappel de la mort du seul ami véritable qu'il eût retire au duc le goût d'écrire, et les Mémoires vont rapidement à leur fin après "ce récit épouvantable" qui a bouleversé l'auteur.

Le roi est déclaré majeur (22 février 1723). Malgré sa familiarité avec le duc de Bourbon, nouveau premier ministre, qu'il trouve sot, Saint-Simon se retire à jamais de la Cour. "Tel est ce monde et son néant", exprime-t-il dans les termes mêmes dont usa, au XVe siècle, le charmant poète Eustache Deschamps: "C'est tout néant des choses de ce monde".

Sous Louis XV, comme sous Louis XIV, le duc de Saint-Simon est redevenu un homme privé. "Tout m'avait préparé à me survivre à moi-même." Après un si complet échec, il n'a plus ni l'espoir, ni le désir d'être quelque chose. Que va-t-il faire, durant plus de quinze ans, avant de rédiger ses Mémoires ? Jusqu'à 1729, on l'ignore à peu près. Il est désenchanté. En écrivant au cardinal Gualterio (avec lequel il a échangé plus de mille lettres), il déclare qu'il ne peut lui offrir "qu'un attachement stérile et d'inutiles désirs" (10 janvier 1723). Il ne sort de sa retraite que pour adresser au roi d'Espagne une lettre personnelle de condoléances lorsqu'il apprend la rupture du mariage espagnol et le renvoi de l'Infante (1725). Le dernier souvenir d'une glorieuse ambassade s'envole comme une fumée.

A Paris, depuis 1714 jusqu'en 1746, il habite un vaste hôtel rue Saint-Dominique (actuel numéro 218 du boulevard Saint-Germain). Retiré la plupart du temps à la Ferté-Vidame, en son hautain château féodal, il travaille. Il médite. Il lit. Il annote. Il étudie l'histoire et se livre à sa passion dominante: rêver sur le présent ou l'avenir d'après les leçons du passé (son lointain neveu le philosophe, trois quarts de siècle plus tard, voudra refaire le présent sur les prévisions de l'avenir). Il lui faut combler un grand vide et s'occuper "à ce qui rappelle le moins tout ce qui m'a quitté".

En 1729, il a communication du Journal de Dangeau. Il le lit avec soin et prépare les célèbres "additions". Il utilise aussi le Journal de Torcy. Quel labeur ! Durant ce travail, tout un monde qu'il a connu redevient vivant à ses yeux. Il a enfin trouvé sa voie. Il s'y forme au cours de dix années de manoeuvres d'approche. Puis de 1740 à sa mort, devenu vraiment écrivain, et tandis qu'il voit hélas ! disparaître d'abord sa femme (21 janvier 1743), puis ses deux fils, enfin presque tous les témoins de son passé, il se livre tout entier à ses souvenirs et rédige ses fulgurants Mémoires.

Après avoir eu quatre ans un hôtel rue du Cherche-Midi (1746-1750), à l'emplacement du 17 actuel, il se fixe définitivement à Paris. Habitant depuis le 23 mai 1750 rue de Grenelle (actuel numéro 102), il fait le 8 février 1751, puis le 26 juin 1754, un testament olographe, pour être déposé chez Maître Delaleu, notaire. Il meurt le 2 mars 1755.

Son corps est porté à la Ferté-Vidame et sa bière, selon son voeu, est rivée à celle de sa femme. Romanesque et bourgeois, il s'attache dans la mort au seul bonheur sans mélange qu'il ait goûté: son mariage.

Sa psychologie

Tel est l'homme. Il a la probité de Boileau, la foi de l'honnête homme, les préjugés de sa condition. Une carrière politique, brillante et courte, se solde par un échec, comme celles de Retz, de Chateaubriand. L'oeuvre, à mi-chemin de l'histoire et du roman, fait songer tantôt à Tacite, tantôt à Balzac. On a souvent étudié les idées du théoricien politique: vain, inefficace, malgré les vues originales (impôt sur le revenu, alliance avec le tsar, etc.) et une clairvoyance sans illusion, troublée toutes les fois qu'il s'agit de son cousin le duc du Maine, pour lequel il éprouve une haine furieuse. Il faudrait analyser le gentilhomme, percer jusqu'au coeur qui bat sous ses habits de cour. Un duc et pair, épris de cérémonial: lorsque l'on pense à Saint-Simon, on a tendance à ne voir rien d'autre. Il en est bien le premier responsable, y attachant tant d'importance, qu'il ne montre parfois que le décor, les costumes, l'apparat. On serait presque tenté d'appliquer à sa personne les termes dont il use envers un ennemi: "Tout s'évapore, il ne demeure rien..., mais rien, quoi que ce soit."

Mais faut-il être sévère pour un homme qui a les travers de sa condition, comme d'autres les ont de leur métier ? Autant sa biographie est sèche, compassée, vide, autant l'oeuvre qu'il a laissé est touffue, profonde, palpitante. Pour comprendre mieux, il faut rechercher les racines psychologiques. L'influence familiale a marqué Saint-Simon d'une ineffaçable empreinte. Jamais il n'oublia le respect dont on entourait ses parents; et il confond un peu leur rang social et leurs mérites privés. S'il ne rapporte pas les propos tenus par son père, on sait que le vieux duc, tous les ans, le conduisait à la cérémonie anniversaire du roi Louis XIII, à Saint-Denis, tradition qu'il respecte. Qu'on y ajoute le dépit éprouvé par l'ancien favori du roi à s'y trouver chaque année un peu plus seul. Prier dans Saint-Denis désert, parmi tous ces gisants qui figurent les rois morts: quelle image grande et funèbre de la monarchie ! Quelle leçon !

Au cours de ses Mémoires, comme une répétition, presque comme un fantôme, reparaît l'image du vieux duc, de son exemple. Mis à part le Régent, aucune amitié ne compte pour le fils, qui ne se rattache à son père. Souvenirs d'enfance, cérémonial, respect des traditions, n'est-ce pas là tout ce à quoi Saint-Simon demeurera fidèle; sans oublier un coin de "bourgeois de Paris" auquel lui-même fait allusion, et qu'il faudrait approfondir.

Un premier texte montre ses dispositions naturelles ou dues à son éducation: le récit des obsèques de la Dauphine, à Saint-Denis, le 5 juin 1690. Le vidame de Chartres a quinze ans et demi. Qu'il l'ait écrite pour lui-même ou pour son gouverneur, la narration est fort révélatrice. On y découvre la minutieuse description de tout le cérémonial. Rien n'échappe au jeune garçon, ni l'ordonnance de l'église, ni son décor funèbre, ni les formes particulières des costumes de deuil, ni les rangs et préséances des assistants, leurs gestes, leurs génuflexions, ni la dispute inconvenante pour s'arracher le cierge et les louis d'or. Hors le contenu de l'oraison funèbre, prononcée par l'évêque de Mirepoix, il n'a rien oublié. Tel un emblème héraldique, sur le tout, plane la mémoire de Louis le Juste. Dans un haut catafalque, le cercueil est présent, puisqu'il ne sera retiré qu'à la mort de son successeur, Louis XIV.

De même, le souvenir du roi protecteur de son père plane jusqu'à la fin sur l'oeuvre de Saint-Simon. De quoi ensuite s'enrichira-t-elle ? De son humanité, des impressions vives que le commerce des hommes fera naître, animant son récit de façon dramatique. Un jeune garçon n'en est pas capable. Seul, dès lors, le côté formaliste de son talent est marqué et jamais il ne se défera des préoccupations futiles qui se font jour dans son récit. Bien plus, elles grandiront par le prestige qui s'attache aux impressions d'enfance et de jeunesse, magnifiées par la mémoire et la méditation. Il s'y référera avec passion et minutie, traits dominants de son caractère. La minutie ajoute à la précision et même à la couleur des tableaux.

A quoi s'attache sa passion; que le porte-t-elle à remarquer ? Le comportement des personnes selon leur rang; tantôt la survivance et tantôt le renversement de la tradition. Et comme celle-ci n'est souvent perceptible que par ses dehors surannés, son côté extérieur, mesquin, il attache à tout ce qui est cérémonial une excessive importance. Mais on aurait tort de s'en plaindre. La tradition fait partie de son caractère et, par un curieux travail, elle fait corps avec son talent. S'il y fut sensible tout jeune, n'est-ce pas aussi pour avoir grandi à l'ombre de la cour du Grand Roi, où les questions d'étiquette ont, par la volonté royale, pris tant d'importance ? Fils d'une princesse espagnole, Louis XIV doit peut-être le goût du cérémonial à l'ascendance maternelle. Mais le faste s'est d'autant mieux implanté en France, qu'il fit retour à son pays d'origine, la cour d'Espagne l'ayant emprunté à la maison de Bourgogne, la plus chevaleresque du monde. On assiste alors au réveil de la vieille courtoisie, codifiée à la fin du Moyen Age: trait non négligeable dans l'histoire du XVIIe siècle. Or, Saint-Simon, en plein règne de Louis XV, reste sensible au souvenir de Louis XIII et au prestige de Louis XIV, de son règne, de son faste. Si peu qu'il l'aime, il ne peut se défendre d'admirer un roi qui eût été parfait, à ses yeux, s'il n'eût compris dans ses faveurs des bourgeois: Colbert, Louvois et tant d'autres "commis".

Alors, mêlant ses regrets et ses rêves, Saint-Simon invente une société féodale idéalisée. De tels personnages furent-ils jamais ? Certes non. Ce sont les héros de l'Astrée (qu'il a lue), les preux des chansons de geste et des romans chevaleresques, rêvés, recréés, amplifiés par la fantaisie d'un historien poète et romancier. Il se réfère toujours à ce monde irréel, qui n'exista jamais que dans les livres ou "d'après eux" (expression chère à Saint-Simon) dans les songes qu'il s'est forgés. De là son préjugé constant en faveur d'une aristocratie imaginaire et parfaite à laquelle — pure utopie — il rêve de voir confier les affaires publiques. Qu'importe, puisqu'il y a trouvé une source d'inspiration, puisqu'il y puise une conception, originale et dangereuse, de l'histoire.

Idée de l'histoire

Personne n'a mieux que lui-même exposé son dessein. Il l'exprime en des réflexions écrites au mois de décembre 1711. On y distingue assez aisément la part historique ou a priori de son talent.

"Je voudrais sincèrement que ce qui regarde la Cour se pût traiter comme un raisonnement sur de simples choses, et surtout qu'il ne me fallût pas remuer des matières très désagréables par elles-mêmes; mais il se faut souvenir que, la Cour étant tout occupée et animée de divers intérêts et de vues continuelles dans la plupart de ceux et de celles qui la composent, ce sont ces vues, ces intérêts et la manière de les conduire qui forment l'histoire présente de chaque jour et qui composent celle de ces temps, comme ce que nous lisons de semblable dans les livres nous découvre celle des Cours et des temps passés. Sans cette connaissance, il n'est pas possible d'apercevoir rien des dangers, des rapports, des convenances des choses; c'est cette connaissance qui instruit et qui guide chacun; il n'est question que de l'avoir exacte, sans préjugés et sans scrupule, puisqu'on ne doit pas cacher ce qui est vrai et ce qu'il est utile de connaître et que la charité n'a jamais prescrit le mensonge ou l'erreur. C'est une légère préface, mais solide, ce me semble, que j'ai cru devoir mettre audevant de ces réflexions, pour ma propre satisfaction; et je puis dire ce que je pense avec toute la franchise que je dois et toute la circonspection possible pour ne rien dire que de très vrai et d'une vérité aussi exactement prouvée qu'il est possible, hors les formes judiciaires des procès, dont ceci n'est pas susceptible par sa nature."

Cette conception historique ne s'est jamais modifiée. Pourtant, vers la fin de sa vie et lorsqu'il était encore au début de la rédaction de ses Mémoires, Saint-Simon s'est demandé si un chrétien avait le droit d'écrire l'histoire. D'où lui venait ce scrupule ? De sa conscience, d'un mouvement secret de son âme religieuse, sans doute mise en éveil par la récente morte de la duchesse. Si vif que fût son désir d'être charitable, il n'a pas pu échapper à la passion de justice qui l'anime, qui si souvent l'a rendu fort sévère et qui le conduit à s'interroger. Il compose alors (juillet 1743) une belle méditation sur l'histoire, dont l'éditeur des Mémoires, A. de Boislisle, a fait, fort à propos, une préface à l'oeuvre.

Après bien des doutes, des réflexions, des repentirs, il conclut par l'affirmative et montre ainsi son vrai visage de moraliste passionné, de témoin qui a toujours pris parti: "Les mauvais, qui, dans ce monde, ont déjà tant d'avantages sur les bons, en auraient un autre bien étrange contre eux, s'il n'était pas permis aux bons de les discerner, de les connaître (par conséquent de s'en garer), d'en avertir à même fin, de recueillir ce qu'ils sont, ce qu'ils ont fait à propos des événements de la vie, et, s'ils ont peu ou beaucoup figuré, de les faire passer tels qu'ils sont et qu'ils ont été à la postérité, en lui transmettant l'histoire de leur temps. Et d'autre part, quant à ce monde, les bons seraient bien mal traités de demeurer, comme bêtes brutes, exposés aux mauvais sans connaissance, par conséquent sans défense, et leur vertu enterrée avec eux."

Ces hautes paroles d'un chrétien fervent s'accompagnent au reste d'un esprit tolérant. Saint-Simon a condamné les violences contre les protestants dont la révocation de l'édit de Nantes s'accompagna. Il se défend d'être janséniste et il ne l'est pas, mais il est moins encore leur ennemi. Sa foi est traditionnelle et pure.

Valeur des Mémoires

Ainsi ont été écrits les Mémoires. Les historiens, à leur lecture, ont fait de sérieuses réserves et ils n'ont pas tort: l'auteur se mêle toujours à son récit. Qu'on laisse l'homme ! Qu'on juge l'oeuvre ! Il est curieux de la voir louée et utilisée en des sens opposés, tantôt par les admirateurs du Grand Siècle, tantôt par ses adversaires. Comment est-ce possible ?

Saint-Simon a peint la Cour en témoin, non telle qu'elle fut, mais telle qu'il l'a vue. Les splendeurs comme les misères du Grand Roi et des gentilshommes paraissent à plein, dessinées, colorées par une plume prestigieuse. Tableaux ou personnages, scènes ou portraits, qu'ils soient poussés au noir ou embellis, prennent pour le lecteur un extraordinaire relief. L'auteur vous transporte au milieu de ces compagnies, de ces salles. On croit s'y trouver avec lui, assister à ce qu'il raconte. Il décrit d'autant mieux le jeu du monde qu'il s'y est laissé prendre. Bien loin de s'en tenir à l'écart, il s'y donne tout entier. Et lorsqu'on croit qu'il s'en écarte, c'est malgré lui; et lorsqu'il le condamne, ce n'est point en vertu de principes transcendants, étrangers à cet univers, mais parce qu'il préfère les règles d'un autre jeu. Jamais il ne s'élève au-dessus du monde qu'il juge, à moins d'être porté par les ailes de sa haine. Il ne voit ce microcosme que de l'intérieur: à cela, dans une certaine mesure, tient la qualité de son témoignage, la perfection de sa peinture. C'est un courtisan qui juge des courtisans, un politique qui déchiffre des politiques, un mondain qui jauge les mondains, un ambitieux qui lutte avec des ambitieux.

Mais si l'échec que fut sa vie de Cour le place au-dessous de ceux qui l'emportèrent sur lui et en fait en définitive ce que l'on dénomme un aigri, il se sépare de ses "homogènes" sur deux points: son talent, son honnêteté. Les Mémoires sont sa revanche.

Pour apprécier l'historien, il faut occuper tour à tour deux points de vue différents. Le premier consiste à regarder l'ensemble, toute cette Cour, offerte au regard d'un seul coup d'oeil, avec sa complexité, ses aspects, ses différences, ses moments, ses cérémonies, ses passions, ses intérêts, ses calculs, tout ce mouvement et toutes ces bigarrures, cette incroyable diversité de types, de caractères, d'ambitions, de préséances, de rangs, et aussi la magnifique ordonnance de son unité courtisane lorsqu'elle s'assemble autour du roi, réduite à son rôle d'entourage, d'apparat, de fond de tableau immobile et comme indécis sur lequel se détache seule, au premier plan, la majesté royale.

Le second consiste à lire les Mémoires comme un recueil d'études, de scènes, de portraits et de s'intéresser à chaque histoire, à chaque tableau pour en scruter tous les détails. Les portraits sont d'une étonnante vigueur, d'un trait poussé, incisif, grâce au regard qui a percé le modèle jusqu'à l'âme. Jamais la peinture n'est superficielle, même lorsqu'elle semble hâtive et se borne à une esquisse, un crayon. Ebauche ou composition, leur fresque ou miniature, leur force, leur acuité, leur ressemblance viennent de ce qu'ils sont toujours dictés par un sentiment d'amitié, de haine, ou simplement d'une observation qui pousse soit à la caricature (s'il s'agit d'un ridicule), soit au panégyrique (s'il s'agit de vanter un caractère noble). Les scènes, loin de se borner à la description de l'étiquette, au tracé du cérémonial — qui s'y trouvent pourtant toujours — sont animées par la psychologie la plus aiguë. Le sentiment de la foule, le rôle principal tenu par quelques acteurs est marqué avec soin. L'émotion de tous les participants est communiquée au lecteur par la chaleur du récit, par la pénétration du narrateur.

Aussi la sagesse est-elle, loin de tenir pour vrai tout ce qu'il rapporte (une impression est toujours vraie, mais seulement pour celui qui l'éprouve), de le lire comme un roman. On possède une interprétation de l'histoire par un témoin, et non pas l'histoire. L'excellent éditeur Boislisle a observé que, dans certains cas, Saint-Simon a utilisé des passages qui se retrouvent sous la plume de Courtils de Sandraz. Le doute ici n'est pas permis: le duc utilise donc Courtils. Mais avec beaucoup de finesse, Boislisle, au lieu de traiter Saint-Simon de romancier, traite Courtils de mémorialiste; et dans une certaine mesure il le réhabilite ainsi.

Saint-Simon prend de toutes mains ce qui peut animer, vivifier son récit. Un tel rapprochement éclaire les Mémoires, aide à les voir sous leur vrai jour. Enfin on notera que parfois le récit s'enfièvre un peu, vers la fin. L'auteur avec plus de hauteur de ton, moins de souci chronologique, domine davantage son sujet et se domine moins lui-même; il compose autrement, se laisse aller à son émotion, coupe court après la mort, subite et sans pénitence, du Régent.

Peut-être est-ce un très grand écrivain parce qu'une fois son but fixé, il n'en a plus détourné son regard et n'a pas à la dérobée cligné des yeux vers la postérité. Décrire son temps: il dépeint ce qu'il voit, ce qu'il éprouve à ce spectacle, il l'exprime comme il ressent. Ses confidences, ses sursauts, ses préjugés ajoutent à la véracité par leur franchise: "Cet amour de la vérité qui a le plus nui à ma fortune... Je l'ai chérie jusque contre moi-même."

Qu'importe alors son étroitesse, si elle fait corps avec son talent, et dans quelque mesure y ajoute, en lui donnant un tour particulier ? Elle y prend une saveur singulière, un piment féodal unique dans la littérature depuis Froissart. Les Mémoires de Saint-Simon offrent de la cour de Louis XIV un tableau éblouissant, incomparable, unique. Pour peindre il a multiplié les tons de sa riche palette. Faut-il le croire en tout ? Certes non. On doit faire la part du peintre. Sa vision n'est pas la vérité, qu'il interprète suivant son tempérament propre, ses passions. Mais il apporte un témoignage sincère, d'un poids d'autant plus décisif qu'il est meilleur observateur et plus grand narrateur.

Ainsi, quelque contribution que Saint-Simon donne à l'histoire, il en réserve une plus grande aux lettres. Il est avant tout écrivain, doué d'une imagination puissante qui colore sa vision. Vrais ou faux, on possède un dix-septième siècle et une Régence de Saint-Simon, comme on a un dix-neuvième siècle romantique de Balzac. Tous deux ont créé par leur style l'image d'une époque et gravé des portraits dont l'existence est, pour la postérité, aussi véritable que celle que peut offrir l'histoire. Le mérite de ces auteurs, si haut soit-il, s'arrête là. Ils ont fixé un monde à leur mesure. Ils sont historiens à la manière de Callot, de Velasquez, de Goya. Ils sont surtout des créateurs, comme tous ceux qui apprennent aux autres hommes à voir. Ils le font selon leur vision particulière, leur génie et non selon la vérité historique. Mais par une fortune singulière, leur peinture, d'une vérité si criante, s'est substituée à l'histoire, et l'on voit par leurs yeux.

L'art et la composition

L'écrivain est extraordinaire par ses talents, son art, son style. Il a le privilège de posséder trois dons qui d'ordinaire s'excluent: lucidité d'esprit, passion, imagination. Certains contemporains l'accusent d'être brouillon: peut-être le fut-il en politique. En revanche, dès qu'il se met à écrire, sa pensée est claire. Il analyse avec précision, note avec pertinence. Semble-t-il clairvoyant parce qu'il réinvente la scène ou le personnage, plus qu'il ne les copie d'original ? C'est fort possible. Mais l'impression qu'il laisse est toujours nette, souvent lumineuse, parfois aveuglante. Au reste, une restriction est à faire, si l'on cherche le vrai: clarté n'est point nécessairement profondeur ni vérité, et l'on peut ici être dupe du talent de l'auteur.

Ni le siècle de Louis XIV de Saint-Simon, ni celui de Voltaire n'offrent sans doute une réelle image de l'entourage du Grand Roi. En effet, dans sa peinture, le mémorialiste fait preuve d'un art naïf et spontané, qui sort tout droit de son tempérament. La passion, chez un auteur, est la qualité la plus rare. Elle s'accompagne aussi bien de clarté, de rigueur, par exemple chez Racine, que de confusion et de trouble, par exemple chez Rousseau. Son caractère exceptionnel pare d'un singulier prestige les écrits qu'elle anime. Son feu excite l'intérêt, soutient l'attention, incline à donner raison à l'auteur. Sans doute faut-il, bien au contraire, se garder de se laisser prendre à ses prestiges; ou plutôt, mieux vaut d'abord s'y laisser prendre, pour goûter tout entière l'impression artistique et se reprendre ensuite, pour juger.

L'art de Saint-Simon ne réside pas seulement dans cette passion, qui est avant tout violence, outrance, parfois même aveuglement, injustice. Elle se nuance aussi de délicatesse, de sensibilité. Ne pas l'y apercevoir serait fausser entièrement son caractère. "Il y avait en lui un autre homme que celui qu'apercevait la malice de ses contemporains. Il possédait des qualités que pouvaient seuls découvrir ceux à qui il se confiait. Et nous, qui avons sous les yeux le texte des Mémoires, sans connaître aussi bien Saint-Simon que le connaissaient ses amis, nous le pénétrons cependant mieux que le commun des courtisans ne l'a pu faire; et cet homme qui parut de son temps d'esprit étroit et d'humeur querelleuse, que nous avons trouvé nous-mêmes irascible et vindicatif, se révèle d'ailleurs comme un homme de sensibilité délicate et généreuse." (Pierre Adam, Etude de la langue des Mémoires, p. 234.)

On trouve en outre un sentiment très particulier de la durée, rendue sensible tantôt par la fuite du temps, tantôt par la résurrection du passé. Comment y parvient-il ? Par quel procédé ? C'est l'art subtil avec lequel il évoque, en les mêlant savamment, le présent et le passé de la France, pour ressusciter tout un monde disparu (même s'il est, dans son tableau, pour une part, imaginaire) et le rendre vivant aux yeux de son lecteur.

Pour expliquer le charme artistique profond, tout plein de poésie, et en quelque manière nostalgique, qui se dégage à la lecture des Mémoires, il suffit de citer une analyse faite par celui qui l'a le mieux ressenti, Marcel Proust, qui, en parlant de son oeuvre propre, semble dépeindre plutôt celle de son maître secret: "Il arriva même, au cours de la conversation, qu'une des alliances inattendues que m'apprit M. de Guermantes était une mésalliance, mais non sans charme, car, unissant sous la monarchie de Juillet le duc de Guermantes et le duc de Fezensac aux deux ravissantes filles d'un illustre navigateur, elle donnait ainsi aux deux duchesses le piquant imprévu d'une grâce exotiquement bourgeoise, louis-philippement indienne. Ou bien, sous Louis XIV, un Norpois avait épousé la fille du duc de Mortemart, dont le titre illustre frappait, dans le lointain de cette époque le nom que je trouvais terne et pouvais croire récent de Norpois, y ciselait profondément la beauté d'une médaille. Et dans ces cas-là d'ailleurs, ce n'était pas seulement le nom moins connu qui bénéficiait du rapprochement: l'autre, devenu banal à force d'éclat, me frappait davantage sous cet aspect nouveau et plus obscur, comme parmi les portraits d'un éblouissant coloriste, le plus saisissant est parfois un portrait tout en noir."

Pareille impression se dégage des Mémoires. Car le grand artiste, par trouvaille ou par art, juxtapose sans cesse, en peignant ses tableaux, les coloris les plus divers, les plus inattendus et en tire un maximum d'effet grâce à un surprenant pouvoir de suggestion. Pour l'augmenter il procède avec un talent de composition très singulier, circulaire, enveloppant, qui est bien plus d'un romancier que d'un historien. L'historien suit l'ordre chronologique ou bien il tente l'analyse psychologique des causes, des personnes. Ici passé et présent, récit et raisons sont mêlés, suivant la conception subjective de l'auteur.

Tel était Saint-Simon orateur, dans ces extraordinaires discours-massue qu'il assénait parfois à un auditeur accablé, tel il est devant la page qu'il écrit. Il veut convaincre et n'obéit qu'à son imagination féconde. Enfin, l'ensemble est d'une telle abondance qu'on a devant soi la matière de cent romans divers, passionnants, véridiques, dont les intrigues se juxtaposent ou s'emmêlent avec tant d'art, de variété, de richesse qu'on n'est jamais las de les relire.

L'imagination, le style

Le don principal de Saint-Simon écrivain, c'est l'imagination. Elle est avant tout poétique, pittoresque, parce qu'il est un spectateur-né et s'exprime toujours par des images concrètes. Il n'observe pas seulement les formes, mais les mouvements, par exemple, les jeux de physionomie d'un personnage ou les aspects successifs d'une foule. Alors, tout s'anime comme un spectacle; il emprunte au théâtre ses comparaisons: le roi, les gentilshommes sont les acteurs; d'autres composent la foule qui regarde, parmi laquelle se place l'auteur; et c'est la raison pour laquelle il apparaît en somme peu en des Mémoires si personnels, sauf en quelques scènes assez rares, où il tient soudain un grand rôle.

Le sens des images s'allie à une propriété exacte des termes, d'autant plus remarquable qu'il use d'un vocabulaire extrêmement riche. Il l'emprunte à tous les langages, si bien que l'étude de cette diversité aide à comprendre l'homme et l'écrivain. A peine est-il besoin de rappeler les innombrables tours pris à l'art militaire, à l'équitation, à la chasse (bien qu'il ne semble guère chasseur): ils fourmillent dans son oeuvre et viennent de l'éducation que recevaient alors les gentilshommes. Le cérémonial propre à la Cour apparaît sans cesse, par exemple en des termes tels que "draper" (à l'occasion des deuils), le "coucher", le "débotté", les "entrées", le "chapeau" ou couverture (droit de se couvrir devant le roi), le "râpé" (titre honorifique d'une charge que l'on n'exerce plus), le "salve" ou sale (soucoupe de vermeil qu'on présente à la reine), le "pour", lorsque l'on écrit à la craie sur le logis: pour M. un tel.

A la Cour, la passion du jeu était si démesurée que Saint-Simon, sans être joueur (il le dit expressément et l'on conçoit que là encore il ait préféré jouir du spectacle), emprunte aux divers jeux en usage un nombre élevé de mots ou de comparaisons, par exemple: pièce, pion, échec, coup de dé, souffler, mettre sur le tapis, croupier, s'en retourner bredouille, à quitte ou double, buter (au billard), faire contre (au jeu de l'hombre), etc. Il use aussi beaucoup de la langue religieuse, qu'il possède à la perfection et dont il retient même quelques mots rares tels que "dyscol"e (dissident), "gnose", "latrie", "laure" (petit édifice élevé dans l'enceinte d'un monastère), "préconiser", "vespérie", etc.

Il n'ignore pas la langue philosophique. On a relevé l'emploi fréquent de termes comme abstrait, abyssal, appréhension, axiome, coactif, concomitant, futur contingent, homogène, idéal, identité, induction, instrument, métaphysique, nonêtre, spiritualité, transcendance; voire du jargon de la scolastique: l'affirmative ou la négative, un dilemme, le prédicament, les sophismes, etc.

La médecine et les sciences ne lui fournissent pas moins (alambic, amalgame, antidote, atome, ductile, élixir, pneumatique, etc.), et aussi les arts: peinture (clair-obscur, crayon, croquis, en détrempe) ou musique (archet, cacophonie, prélude, sourdine) mais bien plus encore le théâtre. Enfin on retiendra l'emploi de mots peu fréquents à son époque ou nouveaux tels que "nègre", "anthropophage", "zone torride", et même "mississippien", ou encore "agiotage", "nouvelliste", "baroque", "whig" ou "tory", et le substantif adjectivé "citoyen": "un coeur et un esprit citoyen".

On s'est demandé à quelle époque appartient un style d'une si frappante originalité; et il est vrai qu'il n'est qu'à Saint-Simon, ne s'apparente à nul autre. L'auteur, plus que ses contemporains, recourt au vieux langage: accortiser, adomestiquer, chicheté, gaudir, garantiser les dames, lourdise; mésaise, mescolance, parangonner, pourpenser, raccoiser, ramentevoir.

Et Chateaubriand, peut-être à son exemple, fera de même. Mais un relevé montre que, pour cent vingt mots archaïques, il en utilise deux cent soixante nouveaux. Il est donc plus de son époque que du passé, à condition de le situer au temps de sa maturité, la Régence, et non de sa vieillesse, époque où l'on tombe dans le jargon pseudo-philosophique des encyclopédistes, ce qu'il n'a garde de faire. Quant à la saveur propre du style, elle tient surtout au fait qu'écrivant au courant de la plume, il reflète, plus qu'un autre, le langage parlé de son époque, celui de la conversation dont il donne un rare et précieux témoignage. Et peut-être, en cherchant bien, trouverait-on nombre d'expressions empruntées au parler parisien, au langage du peuple, si imagé. Encore cette familiarité de bon aloi n'est-elle ni impropre ni grossière, comme veut le faire accroire une absurde légende.

Le langage de Saint-Simon, si aisé, si libre et si vif, n'a pas du tout la truculence, la verdeur qu'on lui attribue à tort. L'on n'a guère pu relever dans son oeuvre plus d'une demi-douzaine de mots triviaux, rarement employés, par exemple "débagouler", "dégoiser", "gueulée". Ils montrent simplement un homme qui n'a pas peur des mots, mais, sans restreindre un vocabulaire très riche, conserve toujours du goût et de la bienséance. Ecrivant souvent comme l'on parle, son style est plus dru, plus vivant, plus naturel.

Tout autre est le don particulier de l'image poétique et forte. Ici, style et imagination font corps. Non seulement les termes de féerie, de sortilège, lui plaisent et sont fréquents sous sa plume: charmes, enchanter, ensorceler, fantôme, horoscope, prestige, sorcier, sort; mais surtout il emploie, sans jamais se forcer, des expressions frappantes, qui coulent de source. Elles expriment un sentiment: "j'étouffais de silence parmi les plaintes"; ou la fuite du temps, la durée: "un reste de seigneurie palpitait encore en ce temps", "ainsi tout passe, tout s'avilit, tout se détruit, tout devient chaos", "un dernier affaissement aurait scellé la pierre du sépulcre où il se serait enfermé tout vivant", ou une comparaison toute visuelle: "cette cour ressemblait à la première pointe de l'aurore", "Harlay portait sous son manteau toute la fatuité que le maréchal de Villeroy étalait sous son baudrier"; elles composent même parfois une véritable strophe, par exemple sur la construction d'une gentilhommière: "Personne ne pouvait comprendre une dépense si prodigieuse pour une simple guinguette, puisqu'une maison au milieu d'un champ, sans terres, sans revenu, sans seigneurie ne peut avoir d'autre nom, et moins encore une cage si vaste et si superbe pour l'oiseau qui la construisait."

Là et dans les expressions fortes, si célèbres, si nombreuses qu'il est inutile de les citer, réside la vraie, la forte originalité de Saint-Simon. Elle en fait un maître du style, un écrivain hors de pair. L'a-t-on reconnu d'emblée ? Non. Ses manuscrits longtemps inédits, acquis par Choiseul pour le compte des Affaires étrangères, sont prêtés aux historiens du roi, qui les utilisent, à Mme de Pompadour, qui en est curieuse, à Marmontel, qui en pressent la valeur. De mauvaises éditions falsifiées, tronquées n'empêchent pas Chateaubriand de reconnaître un égal. Cependant la première période est celle de la défiance: les héritiers des grandes familles, des personnages illustres malmenés par Saint-Simon le tiennent en suspicion. Les historiens l'utilisent — Macaulay en Angleterre, les romantiques et Michelet en France — mais ils relèvent des erreurs, critiquent l'esprit: c'est la seconde période. Enfin, à la suite de Sainte-Beuve et, plus tard, de Marcel Proust, dans une troisième période, on rend hommage à son génie: on a reconnu l'écrivain.

A ce titre, quel est son rang ? Comme mémorialiste, il est à mi-chemin entre Retz et Chateaubriand, leur égal. Comme écrivain, "ce duc et pair dont on souriait alors se trouve être aujourd'hui, entre Molière et Bossuet (un peu au-dessous, je le sais, mais entre les deux certainement), une des premières gloires de la France". Sainte-Beuve exprime ainsi le rang d'un homme que sa vie a situé plus qu'à moitié au XVIIIe siècle et que son oeuvre attache au siècle de Louis XIV. En son temps, Saint-Simon se place auprès de Montesquieu, de Voltaire, de Diderot, de Rousseau et sa réputation ne cesse de grandir.