D.A.F. de Sade

D.A.F. de Sade

Écrivain français, Donatien Alphonse François, marquis de Sade, seigneur de La Coste et de Saumane, coseigneur de Mazan, Lieutenant général aux provinces de Bresse, Bugey, Valmorey et Gex, mestre de camp de cavalerie, naît à Paris le 2 juin 1740.

De 1744 à 1750, le jeune marquis de Sade est à Saumane, où son oncle paternel, l'abbé de Sade d'Ebreuil, historien élégant et solide, s'est chargé de sa première éducation. En 1750, il revient à Paris pour entrer au collège d'Harcourt, chez les Jésuites. En 1755, après un an d'exercices à l'école des Chevau-légers, il est nommé sous-lieutenant au régiment d'infanterie du roi. Cornette de carabiniers en 1757, puis capitaine de cavalerie, Sade prend part à la guerre de Sept Ans.

Le 17 mai 1763, il épouse, avec l'agrément de la famille royale, Renée-Pélagie Cordier de Launay de Montreuil, dont il aura deux fils et une fille, et qui se signalera par un dévouement conjugal sans réserve.

Cinq mois après son mariage, Sade est incarcéré pendant quinze jours au donjon de Vincennes, pour excès commis dans une maison de passe. Le 3 avril 1768, place des Victoires, il s'adresse à une femme qui demande l'aumône, Rose Keller; elle accepte de l'accompagner dans sa maison d'Arcueil. Il l'y fait se déshabiller, la flagelle à plusieurs reprises, puis l'enferme dans une chambre. Elle s'évade, porte plainte et obtient une indemnité. Incarcéré à Saumur, puis à Pierre-Encise, mais admis à faire valoir ses lettres d'abolition, Sade n'est condamné qu'à une amende par la Grand-Chambre du Parlement; cependant, il reste détenu sur l'ordre du roi jusqu'en novembre 1768.

Le 27 juin 1772, de passage à Marseille, il se rend le matin avec son domestique Latour dans une chambre où quatre filles sont réunies. Flagellation reçue et infligée, futution, pédication homosexuelle et hétérosexuelle. L'une des filles goûte aux anis cantharidés que lui offre le marquis. Le soir, Sade rend visite à une autre prostituée qui absorbe tout le contenu de la bonbonnière de son client. Elle se trouve bientôt dans un tel état qu'on la croit empoisonnée. Le Lieutenant-général criminel recueille sa plainte. Sade, qui a pris la fuite en Italie avec sa belle-soeur, Anne-Prospère de Launay, chanoinesse qu'il fait passer pour sa femme, est condamné par le Parlement de Provence à la peine capitale pour crimes d'empoisonnement et de sodomie. Le 12 septembre, son effigie est exécutée sur la place des Prêcheurs d'Aix-en-Provence. Réfugié à Chambéry en octobre 1772, il est arrêté le 8 décembre sur l'ordre du roi de Sardaigne agissant à la requête de sa belle-mère, la présidente de Montreuil, et conduit à la forteresse de Miolans. Il s'en évade le 1er mai 1773.

Son séjour à La Coste, entre 1774 et 1777, est marqué par plusieurs scandales, dont le plus grave est celui des "petites filles". De passage à Paris en février 1777, Sade, contre lequel la présidente de Montreuil a obtenu une lettre de cachet, est incarcéré au donjon de Vincennes. En juin 1778, il est transféré à Aix-en-Provence, où l'arrêt du Parlement de Provence est cassé, par défaut absolu du crime présupposé d'empoisonnement. Cependant, toujours justiciable de la lettre de cachet, il quitte la ville d'Aix sous escorte policière. À l'étape de Valence, il réussit à s'échapper et se réfugie à La Coste, où il est arrêté de nouveau le 26 août.

Reconduit à Vincennes, Sade y demeurera captif du 8 septembre 1778 au 29 février 1784, date à laquelle il est transféré à la Bastille. Quelques jours avant le 14 juillet 1789, pour avoir tenté d'ameuter le peuple en criant par la fenêtre de sa chambre qu'on voulait égorger les prisonniers, il est extrait de la forteresse et transporté chez les religieux de Charenton-Saint-Maurice.

Libéré le 2 avril 1790, à la suite du décret sur les lettres de cachet, Sade, deux ans après, participe comme secrétaire aux travaux de la section des Piques. En août 1793, président de cette section, il refuse de mettre aux voix une motion inhumaine. Accusé de modérantisme, le marquis est arrêté le 5 décembre. Enfermé aux Madelonnettes, puis aux Carmes, à Saint-Lazare et à Picpus, son nom figure dans le répertoire collectif de Fouquier-Tinville du 8 Thermidor. Mais l'huissier du tribunal révolutionnaire le recherche en vain dans les différentes prisons, et Sade échappe ainsi providentiellement à la guillotine.

Rendu à la liberté le 13 octobre 1794, il est arrêté sept ans après, le 6 mars 1801, par la police du Consulat, comme auteur des romans scandaleux Justine et Juliette (1797). Après un séjour de deux ans à Sainte-Pélagie et à Bicêtre, il est interné administrativement à l'hospice de Charenton-Saint-Maurice, où Marie-Constance Quesnet, sa maîtresse, obtint de se fixer auprès de lui. Grâce à la bienveillance du directeur, M. de Coulmier, D.A.F. de Sade est admis à organiser jusqu'en 1808 des représentations théâtrale auxquelles viennent assister les personnes les plus élégantes de Paris. Il meurt le 2 décembre 1814 à l'hospice de Charenton, ayant consumé en prison trente années de son existence. Aucun nom ne fut gravé sur sa pierre tombale.

Si, en tant qu'écrivain publié, Sade appartient tout entier à l'époque révolutionnaire, il faut noter que dès octobre 1788, après dix ans de captivité ininterrompue, plusieurs chefs-d'oeuvre se détachent déjà de la masse importante de ses manuscrits: le Dialogue entre un prêtre et un moribond, Les Cent Vingt Journées de Sodome, Aline et Valcour, la première Justine ou les Malheurs de la Vertu, ainsi que les meilleurs de ses contes et nouvelles. Le Dialogue ne devait être publié qu'en 1926 et le roman Les 120 Journées de Sodome qu'en 1931-1935 (l'édition parue à Berlin en 1904 est pratiquement inutilisable, en raison des milliers de fautes qui la dénaturent).

Si les Les 120 Journées de Sodome, un siècle avant Krafft-Ebing et Freud, nous fournissent une description systématique des anomalies sexuelles et justifient de ce fait "le lustre que le monde savant a donné au nom de leur auteur en imposant celui de 'sadisme' à la plus grave de ces psychopathies" (Maurice Heine), elles contiennent également le pages les plus neuves et les plus spontanées que le marquis de Sade ait jamais écrites: ainsi le portrait de Blangis, qui brille d'un si noir éclat parmi la nudité splendide des épouses, l'infernale beauté de son sermon aux "êtres faibles et enchaînés", et cette galerie de proxénètes et de duègnes, de "bardaches" et de fillettes qui ne le cèdent nullement à l'album des Caprices de Francisco Goya. Quant au Dialogue entre un prêtre et un moribond, d'une éloquence harmonieuse et noble qui rappelle souvent le divin Platon, il constitue la première manifestation de cet athéisme irréductible dont les ouvrages ultérieurs de Sade ne cesseront de nous offrir les développements les plus hardis.

Des cinquante récits composés par DAF de Sade à la Bastille, et dont une douzaine sont perdus, onze seulement devaient figurer en l'an VIII dans le recueil des Crimes de l'amour; les éléments inédits de son oeuvre de conteur ont été publiés en 1926 sous le titre d'Historiettes, Contes et Fabliaux. Ce qui frappe avant tout dans les lettres de Sade écrites à Vincennes et publiées entre 1948 et 1953, c'est la leçon de fermeté qu'elles nous offrent constamment, tant par le maintien intégral des idées, qui ont valu à leur auteur le supplice de la réclusion, que par la mise en oeuvre d'un humour transcendé, relevant de la poésie,, et où s'affirme victorieusement l'invulnérabilité du "moi" aux agressions de la réalité extérieure. Parmi les ouvrages posthumes de Sade, il faut encore mentionner l'Histoire secrète d'Isabelle de Bavière, parue en 1952.

La Justine ou les Malheurs de la Vertu de 1791, publiée du vivant de Sade, grâce à son appareil de précautions verbales et à la diction toute classique de ses personnages raisonneurs, constitue certainement dans l'oeuvre du marquis la plus "insidieuse infraction au caractère divin de la nature humaine (Maurice Heine). Dans les dix volumes orgiaques de La Nouvelle Justine suivie de L'Histoire de Juliette, sa soeur (1797), les longues dissertations morales et métaphysiques, d'un mouvement admirable, placées par l'auteur dans la bouche de ses héros, reprennent en les enrichissant, mais non sans les majorer parfois jusqu'au délire, les thèmes de la première Justine. Mais l'épopée philosophique de Donatien Alphonse François de Sade perdrait sa plus riche signification si l'on négligeait de la considérer également sous le triple aspect de la psychopathologie descriptive, de l'humour noir et de la poésie.

De tous les ouvrages clandestins de Sade, La Philosophie dans le Boudoir (1795) est de beaucoup le moins cruel. Les phrases d'une rayonnante obscénité qu'y prononcent Mme de Saint-Ange et Eugènie de Mistival ne transforment jamais en effroi l'émotion érotique éprouvée par le lecteur. Tableau de moeurs et de caractère dans lequel la luxure d'un père incestueux est tracée avec une singulière énergie, récit d'aventures héroï-comiques traversant toutes les classes sociales, le roman d'Aline et Valcour (1795), où la sociologie d'un précurseur s'entrelace à des folklores imaginaires, ne laisse pas de préfigurer un aspect de la sensibilité moderne.

D'une fécondité peu commune, Sade a composé une douzaine de romans, la plupart de vaste dimension, une soixantaine de contes, une vingtaine de pièces de théâtre, et maints opuscules divers. Un quart environ de ses manuscrits a été détruit par la police du Consulat et de l'Empire. Après avoir été considéré du vivant de leur auteur, et pendant plus d'un siècle après sa mort, comme de monstrueuses parodies issues de l'imagination d'un criminel délirant, les ouvrages du marquis de Sade, grâce aux travaux historiques et critiques de Maurice Heine et de Gilbert Lely, ainsi qu'aux essais métaphysiques de Pierre Klossowski et de Maurice Blanchot, ont pris place de nos jours au rang des chefs-d'oeuvre de la littérature française, tant du point de vue de l'éloquence et de la vivacité du style qu'en raison de la hardiesse et de la profondeur de la pensée.