Alain Robbe-Grillet

Alain Robbe-Grillet

Écrivain français né à Brest le 18 août 1922, Alain Robbe-Grillet fut longtemps constitué en mythe et en chef d'école, alors même qu'il se défie des dogmes et aime à prendre ironiquement le contre-pied des lois qu'il vient de formuler. Peut-être son originalité et sa désinvolture viennent-elles d'une formation initiale étrangère au monde des lettres.

Au terme d'une enfance passée en Bretagne et à Paris, il entre au lycée Saint-Louis dans une classe préparatoire et après avoir été déporté du travail en Allemagne devient ingénieur agronome à l'Institut National de la Statistique, puis à l'Institut des Fruits et Agrumes coloniaux où il se consacre à la littérature.

À partir de 1951, il fait paraître plusieurs articles dans Critique, la Nrf et Disque vert, et dès 1948 commence à écrire son premier récit, Un régicide. Dans un royaume imaginaire, Boris, inspiré de Meursault et de Roquentin, se transforme pour avoir entendu quelqu'un proposer de "tuer le roi" et au cours de scènes oniriques accomplit inlassablement l'acte par lequel il s'imagine advenir à l'existence. Refusé, ce récit ne paraîtra qu'en 1978 (aux Éditions de Minuit), mais de retour des Antilles, Robbe-Grillet propose aux Éditions de Minuit un second texte, Les Gommes, publié en 1953.

Bâti sur les décombres d'Oedipe-Roi, cet étrange roman policier montre comment l'inspecteur Wallas est amené à tuer sans l'avoir voulu un certain Dupont, son père supposé, qu'il croyait mort et sur le "meurtre" de qui il était en train d'enquêter. Quelques critiques remarquent l'oeuvre, mais c'est avec Le Voyeur (Éditions de Minuit, 1955) qu'éclate la polémique car le jury du prix des Critiques se déchire autour de ce voyageur de commerce qui omet de raconter au lecteur le crime sexuel accompli durant sa tournée dans une île.

Soutenu par Roland Barthes, Maurice Blanchot et Georges Bataille, Robbe-Grillet devient le porte-parole des "romanciers du regard" ou "écrivains de Minuit" et il tient dans L'Express, en 1955-1956, une chronique où se formulent de façon provocante les idées qui constitueront Pour un nouveau roman (Éditions de Minuit, 1963). Texte-manifeste, ce recueil subit une étrange lecture puisqu'on y voit la condamnation du roman traditionnel au profit d'un structuralisme littéraire, alors que selon l'auteur "le Nouveau Roman ne s'intéresse qu'à l'homme" et "ne vise qu'à une subjectivité totale", le terme de "Nouveau Roman" n'étant qu'une appellation commode pour "englober tous ceux qui cherchent de nouvelles formes romanesques".

Au moment où il condamne la métaphore, Alain Robbe-Grillet produit d'ailleurs son oeuvre la plus métaphorique, La Jalousie (Éditions de Minuit, 1957), huis clos tropical dans lequel un mari décrit le monde avec la fausse objectivité du maniaque et soumet les signes à son entreprise interprétative. Un même climat onirique imprègne Dans le labyrinthe (Éditions de Minuit, 1959), avec ce soldat en déroute à la recherche d'un fantôme, et L'Année dernière à Marienbad (1961, réalisé par Alain Resnais sur le scénario et les dialogues de Robbe-Grillet) où un homme tente de faire surgir d'un univers glacé un sentiment amoureux. Là se termine la première période d'un auteur que menacent les exégètes. Indifférent à l'intrigue et seulement sensible à la présence opaque des objets, Barthes élabore dans "Littérature objective" et "Littérature littérale" (dans Essais critiques, Le Seuil, 1964) le mythe d'un univers de la pure surface d'où le sens se serait définitivement enfui, cependant que Blanchot, ouvert dans "Notes sur un roman" (repris dans Le Livre à venir, Gallimard, 1959) à ce qu'une pareille oeuvre a de ténébreux, propose de lire Le Voyeur comme une sorte de grand rêve où se devine la trace d'une tache aveugle, lourde de culpabilité.

Alors qu'ils étaient supposés évacuer le sens, voilà que ces textes se font polysémiques et n'en finissent pas de produire des significations. Comme pour interdire toute réappropriation par le discours humaniste, Robbe-Grillet s'échappe. Dans La Maison de rendez-vous (Éditions de Minuit, 1965), Projet pour une révolution à New York (Éditions de Minuit, 1970), Topologie d'une cité fantôme (Éditions de Minuit, 1976), Souvenirs du triangle d'or (Éditions de Minuit, 1978) et Djinn: un trou rouge entre les pavés disjoints (Éditions de Minuit, 1981), ainsi que dans ses films, Trans-Europ-Express (1966), L'Homme qui ment (1968), L'Éden et après (1971) et sa version anagrammatique, N. a pris les dés (1973), Glissements progressifs du plaisir ( 1974), Le Jeu avec le jeu (1975) ou La Belle Captive (1981), il prend comme matériau les stéréotypes véhiculés par le roman d'espionnage, la bande dessinée, l'affiche publicitaire et la littérature érotique.

D'un texte à l'autre, ce ne sont qu'organisations mystérieuses, médecins diaboliques, trafiquants de drogue, agents doubles, jeunes filles que l'on enlève et qui, perpétuellement nues, doivent subir d'interminables supplices avant de périr pourchassées par les chiens, empalées, brûlées vives et/ou sciées de part en part. Pourtant cet arsenal sadien a quelque chose d'humoristique, neutralisé qu'il est par l'outrance et l'artifice. Pas un instant nous ne pouvons croire à l'existence de ces silhouettes qui se transforment souvent en mannequins ou bien redeviennent photographies ou tableaux. Cette littérature du deuxième degré se donne à lire comme album d'images et ce n'est pas hasard si Alain Robbe-Grillet a écrit pour David Hamilton les textes de Rêves de jeunes filles (Laffont, 1971) ou Les Demoiselles d'Hamilton (Laffont, 1972), s'il a rêvé sur les tableaux de Magritte avec La Belle Captive (Bibliothèque des arts, 1976), sur les adolescentes 1900 d'Irina Ionesco ou sur l'oeuvre de Delvaux dont procède la première partie de Topologie.

En une ultime métamorphose, celui qui avait, dit-on, prêché la mort de l'homme permet au moi de faire retour. Dès 1976, les Éditions du Seuil le contactent pour qu'il rédige un Alain Robbe-Grillet par lui-même, à l'instar du volume similaire produit par Roland Barthes. Il entreprend cette nouvelle tâche, fait paraître dans la revue Minuit "Fragment autobiographique imaginaire" (numéro 31, novembre 1978), présenté comme extrait d'une oeuvre à venir, puis se heurte à une impasse. En 1984, il surprend avec Le Miroir qui revient (Éditions de Minuit) et son célèbre incipit: "Je n'ai jamais parlé d'autre chose que de moi. Comme c'était de l'intérieur, on ne s'en est guère aperçu." Après cette ouverture provocante, le texte peut se lire comme de traditionnelles mémoires avec ses petites anecdotes, comme un journal de l'oeuvre dont il fournit des clefs et comme une "nouvelle autobiographie", puisque l'auteur parle de lui à travers un double fabuleux, Henri de Corinthe, père/frère merveilleux qui introduit dans le souvenir la dimension du légendaire.

Trois ans après, Angélique ou l'enchantement (Minuit, 1987), censé être la suite, propose une tonalité nouvelle. Si Le Miroir est surtout fantastique, Angélique plonge le lecteur dans un climat épique proche de l'Arioste en faisant des cavaliers de 1914 les derniers des chevaliers. En une étrange guerre, on galope à travers Brocéliande où l'on croise des uhlans, l'Ankou et des jeunes filles nues qu'on va devoir tuer. Enfin, dans Les Derniers Jours de Corinthe (Éditions de Minuit, 1994), un Corinthe de plus en plus fantomatique accompagne l'auteur lors de sa venue à l'écriture. Après le triomphe du simulacre qui avait constitué un univers inaltérable, voilà que la temporalité fait retour comme si la prolifération des images avait eu pour fonction de masquer la béance où se constitue l'oeuvre d'art et se fonde la liberté. En 2001, paraît La Reprise, puis en 2007 son dernier livre, Un roman sentimental.

Alain Robbe-Grillet est mort à Caen le 18 février 2008, à l'âge de 85 ans.