Georges Perec

Georges Perec

Né le 7 mars 1936 à Paris, Georges Perec a laissé de lui une image ambiguë auprès du grand public qui ne sait s'il faut le voir en formaliste atemporel ou en écrivain de l'impossible mémoire, hanté par le souvenir de ses parents, juifs polonais venus en France et anéantis par la guerre.

Après des études d'histoire et de sociologie menées sans grande conviction, il décide de se consacrer à la littérature. Entre 1957 et 1963, il rédige quatre romans, L'Attentat de Sarajevo, Gaspard pas mort, J'avance masqué et Le Condottière, publie des notules dans la Nrf, Les Lettres Nouvelles, et surtout entreprend avec Marcel Bénabou et Claude Burgelin de fonder une revue, La Ligne Générale, qui ne verra pas le jour mais dont nous connaissons l'esprit par les articles suscités (Georges Perec, L. G., Éditions du Seuil, 1992).

Contre l'absurde et le Nouveau Roman, un Perec marxisant tente de concevoir ce nouveau réalisme que le public découvre avec Les Choses (Éditions Julliard, 1965, Prix Renaudot). Contemporain de La Ligne Générale puisque entrepris dès 1961, clos par une citation de Karl Marx, ce roman évoque un moment collectif à travers l'histoire de Jérôme et Sylvie, couple vaguement estudiantin pour qui le bonheur est un intérieur de L'Express: ulcérés par le quotidien, mais incapables d'action, rêvant de grands départs à condition de ne pas quitter Paris, ils se refusent à voir que leur goût de la prolifération ne cesse de désigner le vide absolu qui les constitue.

À peine reconnu comme "romancier-sociologue", Georges Perec s'échappe. Sur le mode humoristique, il montre dans Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? (Éditions Denoël, 1966) un groupe d'amis cherchant en vain à empêcher un soldat de partir pour l'Algérie. Dédié à L. G., ce texte pseudo-politique représente un tournant car l'index fournit la liste des figures de rhétorique qui l'ont engendré.

La même année, Georges Perec rejoint l'Oulipo dont il partage le goût du jeu et l'amour de la règle, et contribue à l'élaboration théorique en participant aux ouvrages fondateurs que sont Oulipo, La littérature potentielle (Éditions Gallimard, 1973), Atlas de littérature potentielle (Éditions Gallimard, 1981), La Bibliothèque oulipienne (Éditions Ramsay, 1987, et Seghers, 1990, en trois volumes), illustrés de façon éblouissante par La Disparition (Éditions Denoël, 1969), où Georges Perec s'interdit d'employer la lettre E.

Cette contrainte tyrannique retire à la langue française le tiers de ses termes, sa marque du féminin, le je et le présent, mais en même temps elle fournit à l'oeuvre son sujet ainsi que sa tonalité. Plongé dans un monde où tout signale l'absence d'un signe qu'on ne peut nommer sous peine de mort, le lecteur est emporté dans une enquête extravagante où il croise une grande famille poursuivie par une malédiction-maldiction, des espions albanais, des réécritures de poèmes célèbres et d'innombrables allusions à la littérature mondiale. En rémunérant un défaut qu'il a lui-même introduit, Georges Perec élabore sa première grande somme textuelle par quoi la littérature accède à la totalité au prix de sa clôture.

À côté de diverses recherches comme Les Revenentes (Éditions Julliard, 1972), écrit grâce au seul E, What a man ! (Éditions Le Castor Astral, 1996) écrit tout en A, Alphabets (Éditions Galilée, 1976) fait de sizains hétérogrammatiques, et L'Augmentation (1970, dans Théâtre I, Éditions POL, 1981) sur les figures de rhétorique, il entreprend un second roman-somme avec La Vie mode d'emploi (Éditions POL, 1978, Prix Médicis).

Dans ce texte structuré par un immeuble comme par un échiquier géant, une série de contraintes engendre une foule d'histoires autour de Bartlebooth (Bartleby et Barnabooth) qui, après vingt années consacrées à peindre cinq cent toiles devenues puzzles, consacre vingt nouvelles années à les reconstituer pour enfin les détruire jusqu'à ce qu'une pièce imprévue, en W, vienne interdire l'achèvement. Entouré de figures secondaires comme le tueur de mots ou le marchand de verroterie, Bartlebooth est une allégorie de l'écriture perecquienne qui se désigne elle-même comme entreprise désespérée dans sa prétention à vouloir nommer la totalité des choses et des livres.

À la façon de son personnage, Georges Perec, poursuivi par une volonté d'ordonnancement (Penser/Classer, Éditions Hachette, 1985), s'éteint alors qu'il construit un dernier puzzle, 53 jours (Éditions POL, 1989), qui se proposait de réécrire La Chartreuse de Parme de Stendhal un peu comme Les Choses avait repris L'Éducation sentimentale de Flaubert. Un romancier qui disparaît, dans la ville de Grianta, un texte de lui, La Crypte, où se dissimulent des indices, un narrateur-détective et bien sûr une foule d'allusions à l'oeuvre et à la vie de Stendhal, voilà qui s'inscrit dans la pure tradition oulipienne. Pourtant, dans ce roman désinvolte et aristocratique passe l'ombre de la biographie dès lors que la quête du vrai nom ramène à la Seconde Guerre mondiale.

Délaissant l'accent mis longtemps sur la surface (Espèces d'espaces, Éditions Galilée, 1974), Georges Perec laisse entendre que la clef réside dans le passé, comme le montre W ou le souvenir d'enfance (Éditions Denoël, 1975). À la façon de toute autobiographie, le texte évoque un certain nombre d'anecdotes mais dès l'incipit ("Je n'ai pas de souvenirs d'enfance") ce passé s'affiche comme dévasté car "l'Histoire avec sa grande hache" a frappé le père, tué au front en juin 1940, et emporté la mère, disparue à Auschwitz en 1942. Comme de l'holocauste rien ne peut être dit, Georges Perec recourt à la fiction du jeune homme parti retrouver un enfant naufragé et découvrant en réalité l'île W dans laquelle règne une dictature sportive, où s'évoque sur le mode oblique ce que le texte ne pouvait révéler directement.

Capitale, la référence à la judéité et à Auschwitz permet donc de comprendre à quoi renvoient la disparition, le blanc, le pseudonyme et pourquoi dans cet univers privé de signification il convient de restaurer une illusion de sens en se fixant des règles. Georges Perec est ainsi partagé entre le désir de tout effacer (Un homme qui dort, Éditions Denoël, 1967) et la volonté de ne rien perdre de ce qu'il a vécu (Je suis né, Éditions du Seuil, 1990), comme le montrent les grandes recensions que sont Tentative d'épuisement d'un lieu parisien (Éditions UGE, 1975), Tentative d'inventaire des aliments liquides et solides que j'ai ingurgités au cours de l'année 1974, revue Action poétique numéro 65, 1976) et surtout Je me souviens (Éditions POL, 1978) où s'énumèrent 480 souvenirs communs à une époque ou à une génération, la vérité trouvant alors refuge au coeur de l'inessentiel.

Enfin, le goût de la modernité propre à Georges Perec l'a conduit à écrire de nombreux textes radiophoniques (Tagstimmen, Sarrebruck, 1971; Souvenir d'un voyage à Thouars, 1972), et à réaliser seul ou en collaboration plusieurs films, qui prolongent souvent la quête autobiographique (Un homme qui dort, avec Bernard Queysanne, 1974; Les lieux d'une fugue, 1975; Récits d'Ellis Island, Histoires d'errance et d'espoir, avec Robert Bober, 1979).

Georges Perec est mort d'un cancer le 3 mars 1982, à l'âge de 46 ans.