Herman Melville
Herman Melville
Biographie : Vie et oeuvre de Herman Melville.

Romancier et poète américain, Herman Melville est né le 1er août 1819 à New York (Etats-Unis).

Herman Melvill (le e final n'est rajouté qu'après le décès de son père) est issu d'une double lignée patricienne qui compte de part et d'autre des ancêtres prestigieux: du côté paternel, le major Thomas Melvill, héros de la Guerre d'Indépendance et, du côté maternel, le général Peter Gansevoort, grand ami de Fenimore Cooper, qui deviendra dans Pierre ou les Ambiguïtés, sous les traits du "vieux Pierre", le fondateur de la dysnastie Glendinning.

Alan Melvill, le père d'Herman, importateur de nouveautés à New York dont les affaires s'appuient sur la parentèle et un réseau de relations, emprunte énormément, notamment auprès de son beau-frère Peter Gansevoort. Acculé à la faillite, il sombre dans la folie et il meurt en 1832, laissant sa famille dans une situtation critique. Son épouse, née Maria Gansevoort, et ses huit enfants, plongés dans la pauvreté, ne survivront que grâce à l'aide parcimonieuse de ses proches. Le décès du père et ses dettes restent sensibles dans les oeuvres d'Herman Melville, peuplés d'orphelins dépossédés, d'êtres empruntés ou meurtris.

Son père était un bourgeois libéral, unitarien; sa mère, revenue à un calvinisme plus austère, élève ses enfants dans un climat de désespérance à Albany puis à Lansingburg, sur les bords de l'Hudson. Gansevoort Melvill, le frère aîné, tentera vainement de redorer le blason de la famille mais son commerce périclite à son tour en 1837. Il réussit à se faire nommer secrétaire de la légation américaine à Londres en 1845, mais il meurt prématurément en 1847.

Pour ne pas être à la charge de la famille, Herman a été retiré de l'école à l'âge de treize ans et placé comme employé dans la banque de l'oncle, Peter Gansevoort. Il sera aussi garçon de ferme chez l'oncle Thomas, comptable dans le magasin de fourrures de Gansevoort puis maître d'école près de Pittsfield. Il poursuit parallèlement ses études, lit Fenimore Cooper (Le Corsaire rouge entre autres), suit des cours d'arpentage dans l'espoir de trouver un emploi de géomètre sur le canal Erié. La marine marchande est le refuge des déshérités; il s'embarque à vingt ans sur le "Saint Lawrence" en partance pour Liverpool.

Redburn relatera ce périple de juin-septembre 1830 qui est un pélerinage sur les traces du père, mais en tant que simple mousse et non en touriste. Le fils de famille déclassé, qui souffre du mépris des officiers et de l'équipage, découvre le prolétariat des nouvelles villes industrielles et les clivages de la société victorienne. Partout dans Redburn la figure du père mort affleure, sous le spectacle de la misère ou du luxe: dans la cave-caveau où il assiste à l'agonie d'une mère et de ses enfants, mais aussi dans cette chambre-crypte de la maison de jeux où il attend, reclus, le retour d'Harry Bolton dont le lieu de naissance, Bury-St-Edmunds, évoque aussi un tombeau, comme si s'enfuir c'était encore revenir sur le passé enfoui.

De retour en Amérique, Herman Melville s'aventure dans l'Ouest puis descend le Mississipi, avant de céder à l'appel de cette autre prairie, l'océan. Il s'embarque le 3 janvier 1841 à New Bedford sur "l'Acushnet" qui deviendra le "Pequod" dans Moby Dick. Richard H. Dana, diplômé d'Harvard, vient de publier Deux années sur le gaillard d'avant, compte rendu de son expérience de marin sur un trois-mâts, conférant au "gentleman sailor" ses lettres de noblesse: la mer sera son Yale et son Harvard. Du reste, il y a déjà eu des hommes de mer dans les annales familiales: le capitaine John D'Wolf, explorateur célèbre de la Sibérie, et plus récemment Leonard Gansevoort ainsi que deux autres cousins.

Mais la chasse à la baleine recrute surtout les damnés de la terre. Le travail qui fournit le spermaceti, utilisé comme cosmétique ou pour l'éclairage des villes, est particulièrement rebutant et risqué. Moby Dick décortiquera l'industrie baleinière et dévoilera la boucherie qui se cache derrière l'Amérique citadine et bourgeoise, "cette barbarie éclairée au gaz" (Baudelaire). "L'Acushnet" fait route vers les îles Marquises, via les Galapagos — qui inspireront Les Îles enchantées.

Le 9 juillet 1842, Herman Melville, accompagné de Richard Tobias Greene, déserte au large de Nuku-Hiva et échoue chez les Taïpis, dans une vallée qu'un cousin, Thomas Melvill, midship sur le "Vincennes", avait déjà visité treize ans auparavant. Il s'est blessé à la jambe et reste trois semaines captif des cannibales, abandonné par "Toby" parti chercher du secours, avant de pouvoir s'évader à bord d'un baleinier, le "Lucy Ann". L'équipage se mutine, ce qui lui vaut un séjour de trois semaines dans la prison anglaise de Tahiti. Libéré, il vagabonde à travers l'archipel en compagnie de l'excentrique docteur "Long Ghost".

Ces aventures dans le contexte de la colonisation militaire et de l'évangélisation forcée des îles Marquises et de Tahiti, qui coïncident avec l'expropriation et l'extermination du peuple indien sur le sol américain, seront relatées dans Typee et Omoo. Herman Melville s'engage sur un baleinier, le "Charles and Henry", qu'il déserte, puis regagne les Etats-Unis sur la frégate de guerre "United States", véritable bagne flottant, au moment où un autre cousin, Guert Gansevoort, lieutenant à bord du "Somers", croyant démasquer unee mutinerie, fait condamner à la pendaison trois sous-officiers dont l'un était le propre fils du Secrétaire d'Etat à la guerre.

Cette affaire inspirera Billy Budd et Melville tirera de sa propre expérience un récit-reportage, La Vareuse blanche, où il célèbre au sein même de ce huis clos carcéral la camaraderie des gabiers de misaine, et de Jack Chase en particulier à qui Billy Budd sera dédié. D'où l'importance, dans son oeuvre, du compagnon d'infortune, âme soeur et corps frère: Toby, Jarl, Jack Chase, Harry Bolton, Queequeg, incarneront tour à tour cet éternel complice, seul allié substanciel.

Sa carrière de matelot s'achève. Commence l'écriture avec le récit de son expérience dans les mers du Sud, Typee (1846), Omoo (1847), en partie parce qu'ils font scandale, sont immédiatement des succès de librairie, bien que l'authenticité du témoignage soit mise en doute. Richard Tobias Greene, que Melville avait perdu de vue, réapparaît providentiellement pour confirmer la véracité du compte rendu. Vrai ou faux ? Herman Melville s'explique dans la préface mais, au-delà de la polémique portant sur l'anecdote, s'esquissent certains thèmes obsédants de l'oeuvre de Melville jusqu'au Grand Escroc: l'imposture, la mystification, la dissimulation qu'il détecte au coeur même du monde dit primitif.

Le "vagabond des îles" épouse Elizabeth Shaw et, par fille interposée, le juge Lemuel Shaw, ami de son père et bienfaiteur de la famille durant les années difficiles. Le jeune ménage s'installe bourgeoisement à Broadway avec son frère, l'épouse de celui-ci, sa mère et ses quatre soeurs. Herman Melville aura quatre enfants, dont un que par erreur il déclarera à l'état-civil à l'époque de la composition de Pierre comme né de lui-même et de Maria Gansevoort, sa mère. Toute la tribu Melville vit dans l'ombre du beau-père, juge à la Cour suprême du Massachussets, resté célèbre pour avoir promulgué en avril 1851 la restitution de l'esclave Thomas Simms réfugié dans les états libres.

La question noire, centrale dans Benito Cereno, a donc des résonances personnelles, et on pourrait retracer les démêlés de l'étrange couple formé par le juge et son gendre, de Taïpi, qui lui est dédié, à Bartleby et Billy Budd, tout au long d'une oeuvre qui gravite autour de la loi et de sa transgression. À New York, "Mr. Omoo" est admis dans l'establishment littéraire dominé par les frères Duyckinck qui rêvent pour la jeune Amérique d'une Révolution d'indépendance culturelle.

Il redécouvre, grâce à Evert Duyckinck, William Shakespeare, Thomas Browne, Robert Burton, John Milton, Thomas Carlyle, Ralph Waldo Emerson et Goethe. De ces lectures naîtra une oeuvre de pure fiction, Mardi, boudée par le public habitué aux vahinés et aux cannibales. Mardi, comme plus tard Moby Dick, est une recherche dont l'objet même échappe, une dérive dans l'archipel des impostures et des faux-semblants. De ce fatras de spéculations émerge le monde désenchanté de la mascarade, le mardi gras du Grand Escroc.

Mais l'apprentissage du leurre s'avère peu payant. Herman Melville revient donc au récit-reportage avec Redburn puis La Vareuse blanche. Mais le regard de l'ethnologue se porte désormais directement sur la barbarie intime, sans le détour par les îles du Pacifique. Redburn est le récit de la découverte, dans les marges du guide paternel pris pour parole d'évangile, d'un monde clandestin de la misère et du vice à Liverpool-Sodome et à Londres-Gomorrhe. La Vareuse blanche, sous couvert d'une oeuvre engagée qui dénonce les abus disciplinaires, démasque Sodome transportée en contrebande sous l'estampille officielle de l'ordre militaire. De même que le vaisseau devient la métaphore du monde messager des ordres divins, c'est la crypte obscure qu'occulte le renom du Père qui est ici dévoilée.

L'ambiguïté, voire la supercherie des premiers récits, est d'adhérer en apparence au messianisme dominant tout en révélant l'envers de la "destinée manifeste" et sa faillite dans les faits. D'où, à rebours de l'évangile du succès colporté par les transcendantalistes, la fascination morbide que Melville partage avec Nathaniel Hawthorne pour les "suintements et la décrépitude de l'inscrutable malveillance de l'univers". Ainsi, s'il salue en Hawthorne le génie du Nouveau Monde dont la venue était attendue, ce qu'il reconnaît surtout chez cet autre guetteur du sacré, c'est, tout credo congédié, la "puissance des ténèbres" et le soupçon des signes, prodiges compris, car Dieu même, s'il existe, peut vouloir tromper.

Lorsque cet aîné prestigieux qui vient de publier La Lettre écarlate s'avère être son voisin à Pittsfield, il devient bientôt son proche, passionnément comme en témoigne leur correspondance: "D'où viens-tu, Hawthorne ? De quel droit bois-tu à mon flacon de vie ? Et quand je le porte à mes lèvres, voici que sont les tiennes et non les miennes. J'éprouve que la Divinité est rompue comme le pain de la Cène." De cette amitié mystique, scellée par la noirceur, naissent coup sur coup Moby Dick (1850) et Pierre (1851), "in nomine diaboli".

Mais ce climat d'effervescence n'est que l'enveloppe de l'échec dont Pierre témoigne. Les signes sont désormais monnaie de singe et, puisque Dieu reste sur sa réserve, ses porte-parole ne peuvent que le trahir. L'écrivain, déserté de toute transcendance, se trouve exclu d'un marché dominé par les pasteurs et les romancières, qui collaborent à la même religion du coeur. Le déchiffrement inquiet des signes, legs lointain du puritanisme,, a dégénéré en sentimentalisme scabreux: Pierre laisse entrevoir que Dieu ou toute référence paternelle sont pris dans les rêts de désirs incestueux. Melville, fidèle à sa vocation inextricablement apostolique et iconoclaste, persévère à contre-courant: "une bourse creuse fait sombrer le poète, témoin Mardi. Mais nous qui écrivons et imprimons, nos livres sont prédestinés. Pour moi, j'écrirai les choses que le Grand Éditeur de l'humanité a prescrites" [...] "Les dollars me font damner [...] ce que je me sens le plus poussé à écrire m'est interdit — cela ne paiera pas. Et pourtant, c'est certain, écrire autrement je ne le puis."

Moby Dick est un demi-échec, Pierre un désastre. Lorsque le stock de sa maison d'édition disparaît lors d'un incendie, ses romans ne sont plus réédités. Même les affinités électives s'effritent: Hawthorne s'éloigne de cet ami envahissant. Le romancier maudit ne renonce pas à écrire, mais ses oeuvres trahissent son désenchantement. Israël Potter (1855) participe à la révolution américaine sans en récolter les fruits; tel Ismaël, il est voué à s'exiler, à errer à travers l'Europe et à ne retourner au pays natal que pour y être enterré, vivant ainsi l'envers du mythe de la Terre promise.

Herman Melville publie des nouvelles qui tournent autour de la désaffection de la foi dans l'Amérique moderne, philistine ou prolétaire. Ainsi Cocorico !, contrepoint du yankee-doodle national, est une caricature de l'optismisme américain. Le narrateur, harcelé par ses créanciers, trouve réconfort dans le chant d'un coq, seule possession d'une famille misérable dont tous les membres disparaissent peu à peu. Le narrateur, et le coq auquel il finit par s'identifier, n'en continuent pas moins à éructer. Ce conte immoral est une parodie grinçante de l'ego emersonien dressé sur ses ergots. Moi et ma cheminée et La Table de pommier sont le constat cocasse de la disparition du sentiment du sacré dans l'Amérique des ménagères.

Melville collige quelques nouvelles dans Les Contes de la véranda (1856), notamment Benito Cereno et Bartleby. Avant de se murer dans le silence tel le clerc de Wall Street, il publiera Le Grand Escroc au titre ambigu. Dans ce récit sériel, fait d'une quarantaine de dialogues crypto-platoniciens situés dans l'ouest des hors-la-loi, toutes les valeurs monétaires, religieuses et littéraires sont désavouées. Alors qu'un escroc opère en se faisant passer pour lui, Herman Melville, perpétuellement en porte à faux vis-à-vis de son public, floue définitivement le fidèle lecteur de Taïpi en publiant, le 1er avril 1857, ce dernier roman dans lequel il l'entraîne dans un univers carnavalesque où ne s'échangent que des signes discrédités.

Nerveusement ébranlé, il se laisse convaincre par son beau-père d'entreprendre un voyage en Palestine. À trente-sept ans, il regagne son Golgotha. Il retrouve Hawthorne, consul à Liverpool, pressentant peut-être qu'ils ne se reverront plus. Son journal consigne partout son horreur, à Constantinople comme en Égypte ou à Jérusalem: "Erré parmi les tombes jusqu'à ce que je finisse par me croire possédé du démon [...] Je frémis en pensant aux anciens Égyptiens. C'est dans ces pyramides que fut conçue l'idée de Jéhova." Ce pélerinage en Terre sainte où il constate le foisonnement des sectes et l'éclipse définitive de Dieu dont l'homme ne peut faire son deuil, inspirera Clarel, poème narratif de dix-huit mille vers publié en 1876 à compte d'auteur grâce à l'aide de l'oncle Peter Gansevoort.

De retour au pays, il brigue sans succès un poste de consul, tente une carrière de conférencier itinérant à laquelle il renonce rapidement. La Guerre de Sécession inspirera Poèmes de guerre, épitaphe de l'Adam américain dont la guerre fratricide a entraîné la chute. En 1866, il est nommé Inspecteur des Douanes à New York; il le restera jusqu'en 1885. Sa situation matérielle s'améliore mais son chemin de croix continue: en 1867, Malcom, son fils aîné, se suicide. Son autre fils, Stanwix, qui mène une existence errante, mourra seul seul à San Francisco en 1886. Melville perd sa mère et plusieurs frères et soeurs. Il publie à titre confidentiel John Marr et Autres marins (1888) ainsi que Timoleon (1891).

Au soir de sa vie, le 16 mars 1888 il commence Billy Budd, qu'il achèvera le 19 avril 1891. Cette oeuvre testamentaire, souvent interprétée comme une acceptation sereine du destin, est une ultime empoignade avec le Père éternel qui par son retrait même de la scène mondaine autorise les idolâtries. Billy Budd, prophète barbare, est sacrifié sur l'autel de la raison d'État, Baal moderne. Mais en dernier ressort les perversions humaines que recouvre l'ordre martial semblent pointer vers l'obliquité originelle de Dieu.

Herman Melville est mort est mort à New York le 28 septembre 1891, à l'âge de 72 ans.