Curzio Malaparte
Curzio Malaparte
Biographie : Vie et oeuvre de Curzio Malaparte.

Écrivain italien, Curzio Malaparte -- pseudonyme de Kurt-Erich Suckert -- est né à Prato (Toscane, Italie) le 9 juin 1898.

L'écrivain contemporain qui, avec Gabriele D'Annunzio, a le mieux symbolisé aux yeux de l'étranger une certaine "furia" italienne, est né de père allemand. Mais, dès sa petite enfance, il est éloigné de sa famille et confié à de pauvres paysans toscans, au foyer desquels restait vivace la tradition populaire de républicanisme garibaldien. Il suit de brillantes études au collège Cicognani de Prato -- où D'Annunzio avait également été élève -- lorsque, le 2 août 1914, il prend la fuite, passe la frontière et s'engage dans l'armée française. Il a seize ans.

Il fait toute la guerre sur les fronts de Champagne et de l'Aisne, avec une extraordinaire bravoure, dans la Légion étrangère, puis comme lieutenant au 408e d'infanterie. Décoré de la croix de guerre avec palmes, deux fois cité, il a les poumons gazés au printemps de 1918 et restera un grand invalide. Entré ensuite dans la diplomatie, par concours spécial, il assiste d'abord à la Conférence de la paix qui se tient à Versailles, puis fait partie de la Légation d'Italie en Pologne.

Mais, en 1921, il rentre en Italie et abandonne la carrière administrative. La crise politique est déjà très aiguë dans la péninsule, et l'ancien combattant volontaire ne tarde pas à être attiré par Benito Mussolini, qu'auréolent alors sa campagne interventionniste de 1915 et sa conduite valeureuse sur le front tyrolien, un Mussolini d'ailleurs encore très proche de ses origines socialistes.

En septembre 1922, le jeune Kurt-Erich Suckert adhère donc au parti fasciste italien. Déjà, il a fait ses débuts littéraires avec un livre de guerre, La Révolte des saints maudits (1921) et se fait appeler Malaparte. À Mussolini, qui lui demandera plus tard pourquoi il a adopté ce "nom funeste": "Napoléon s'appelait Bonaparte, répond-il, et il a mal fini; je m'appelle Malaparte, et je finirai bien !"

Malaparte n'a pris part à aucune action de combat fasciste, mais, après la marche sur Rome (1922), il est quelque temps délégué pour l'organisation des "faisceaux" à l'étranger. Il ne tarde d'ailleurs pas à donner sa démission. Ce n'est cependant encore qu'un besoin instinctif d'indépendance, car Malaparte reste un des plus brillants intellectuels du mouvement. Directeur de l'hebdomadaire fasciste La Conquête de l'Etat, il publie des essais aux titres virulents: Les Noces des eunuques (1922), L'Italie contre l'Europe (1923), L'Italie barbare (1925), dans lesquels il développe un nietzschéisme politique fondé essentiellement sur l'antithèse entre la plèbe italienne, "qui ne veut pas souffrir", et le héros-surhomme (évidemment Mussolini !) qui ne peut contraindre son pays à jouer un grand rôle historique qu'en devenant un tyran. Il se permet toutefois des incartades de plus en plus nombreuses à l'égard de la discipline du parti fasciste et du "Duce" lui-même.

Administrateur des fameuses Éditions de la Voce, il entre fréquemment en polémique avec des dirigeants fascistes. Mais c'est à Mussolini directement qu'il finit par s'en prendre, en 1929, au lendemain des accords de Latran, dans un court pamphlet paru dans une revue génoise sous le titre significatif de Monsieur Caméléon. Les autorités interdisent la publication en volume et Mussolini, après avoir pris vivement à partie l'auteur, préfère éloigner celui-ci de Rome en lui confiant la direction du grand journal turinois La Stampa.

L'atmosphère politique devenant décidément étouffante, Malaparte, après avoir fait une tournée de voyages en Europe, en Afrique et en Asie, abandonne avec éclat le parti fasciste en janvier 1931. Sur l'encouragement de Daniel Halévy, il se rend alors à Paris, où il publie en français deux oeuvres importantes: Technique du coup d'État (1931) et Le Bonhomme Lénine (1932), qui lui valent enfin la large célébrité qu'il n'avait pu encore atteindre, ni avec son roman autobiographique: Aventures d'un capitaine de malheur (1927), ni avec son recueil poétique, également autobiographique: L'Archi-ltalien (1928).

S'étant ensuite installé à Londres, Malaparte y commence sa carrière de correspondant politique lorsque Mussolini, en 1933, lui donne l'ordre de regagner l'Italie. Il obéit, par bravade, mais est arrêté à la descente du train, "pour manifestations antifascistes à l'étranger". Ses deux livres Technique du coup d'Etat et Le Bonhomme Lénine sont interdits en Italie et en Allemagne. Après un emprisonnement de quelques mois, Malaparte est condamné à cinq années de résidence forcée ("confino") aux îles Lipari. C'est là qu'il écrit ses romans Evasions en prison (1936) et Sang (1936). Sa peine terminée, il peut regagner Rome, mais reste sous la surveillance de la police et est même de nouveau arrêté lors de la visite d'Adolf Hitler à Rome, en 1938.

En 1939, cependant, il fonde la revue d'opposition Perspectives, qui publie des textes d'antifascistes notoires comme Alberto Moravia et, pendant la guerre, des poèmes de Paul Éluard et même des oeuvres d'écrivains juifs. Mussolini semble néanmoins conserver une certaine bienveillance pour son ancien disciple puisqu'en juin 1940, dès l'entrée en guerre de l'Italie, Malaparte, qui vient d'écrire sa nouvelle Une femme comme moi, reçoit le titre de correspondant de guerre et est attaché à un régiment de troupes alpines. Mais, donnant sans tarder une nouvelle preuve de son incurable liberté d'esprit, il se met à écrire son roman Le soleil est aveugle (1947), condamnation morale de l'agression contre une France déjà au bord de la défaite. Le livre est saisi et l'auteur, reversé dans le service armé, fait la campagne de Grèce à bord d'un bombardier.

En 1941, ayant retrouvé ses fonctions de correspondant de guerre, il part pour le compte du Corriere della Sera sur le front de Russie, avec le corps italien du général Messe. Mais ses articles défavorables à l'Allemagne le font expulser du secteur ukrainien dès la fin de 1941.

La Volga naît en Europe paraît en 1943. Son séjour en Europe de l'Est occupée et ses rencontres surprenantes avec des chefs nazis tels que Hans Frank, gauleiter de Pologne, et même Heinrich Himmler, lui donnent la matière de son livre le plus connu, Kaputt qui, publié à Naples (occupée par les Américains) en 1944, est rapidement traduit dans toutes les langues (en français en 1946).

Après avoir passé les années 1942-43 sur le front de Finlande, Malaparte se réfugie en Suède. Lors de la chute de Mussolini, en juillet 1943, il rentre dans la partie de l'Italie passée sous le contrôle allié et combat jusqu'à la paix avec les partisans de la division Potente.

Dégoûté par le spectacle de l'Italie de l'immédiat après-guerre, Malaparte décide en 1945 de s'installer à Paris et songe même à ne plus écrire qu'en français. C'est dans cette langue qu'il donne, sur des scènes parisiennes, deux pièces de théâtre: Du côté de chez Proust (1948) et Dos Kapital (1949). Cette dernière oeuvre, dont le sujet relate vingt-quatre heures de la vie privée de Karl Marx, est un échec complet plutôt injuste.

En 1949, paraît l'un de ses meilleurs romans, La Peau. Il travaille ensuite dans sa célèbre villa rose de Capri où il réalise avec bonheur quelques essais cinématographiques.

À la fin de l'année 1956, il entreprend un grand voyage en Chine et affirme ses sympathies pour le régime communiste. Mais en mars 1957, alors que vient de paraître son dernier livre, Ces sacrés Toscans, il est frappé d'attaques pulmonaire et cardiaque, séquelles de ses blessures de guerre. Ramené à Rome en avion, il commence alors un pathétique combat de quatre mois contre un cancer du poumon, qu'il affronte avec un rare courage et une conscience totale, enregistrant même sur un magnétophone ses impressions d'agonisant. Quelques jours avant sa fin, Malaparte, qui est protestant, et dont La Peau avait été mis à l'Index par l'Église catholique, se convertit au catholicisme. Il meurt à Rome le 19 juillet 1957, à l'âge de 59 ans.

Bien qu'il soit difficile de porter maintenant un jugement sur lui, Malaparte reste sans nul doute l'un des plus puissants tempéraments littéraires du XXe siècle. Malgré leur outrance volontaire, des livres comme Kaputt et La Peau demeurent des témoignages décisifs sur la tragédie des années 39-45. On leur reproche une réelle affectation de cynisme, mais peut-être le cynisme n'est-il pour Malaparte que le masque derrière lequel il cachait son désespoir lucide face à la décadence européenne.