William Faulkner
William Faulkner
Biographie : Vie et oeuvre de William Faulkner.

Romancier américain, William Faulkner est né le 25 septembre 1897 à New Albany (Mississipi, Etats-Unis), mort le 6 juillet 1962 à Byhalia (Mississipi).

Dans la proximité de ces deux lieux de naissance et de mort tient presque toute l'originalité de la vie de William Faulkner, ce nom presque mythique auquel nul ne conteste plus guère aujourd'hui la première place parmi les romanciers américains du XXe siècle. C'est même le seul qu'on puisse placer à la hauteur du géant enfin reconnu qu'est Herman Melville, encore que leurs oeuvres respectives se présentent sous des formes très différentes, puisque Faulkner n'est pas l'homme d'un très grand livre comme Moby Dick ou même, malgré Le Bruit et la Fureur, comme l'Ulysse de James Joyce.

Au contraire — et c'est ce qui le différencie aussi de son "rival" immédiat, Ernest Hemingway — la grandeur de William Faulkner tient surtout en ce qu'il a presque héroïquement produit un "opus" dont toutes les dimensions n'apparaissent véritablement qu'à celui qui prend quelque distance pour le juger dans sa totalité. Car il est faux de dire, comme on l'a fait trop souvent, que l'oeuvre s'arrête en 1942, voire en 1940. Elle continue bel et bien jusqu'au tout dernier livre, paru un mois avant sa mort.

Celle-ci — sa mort, pitoyable, dans une "maison de repos" délabrée à quelques milles d'Oxford (Mississipi): mort de thrombose coronaire en réalité consécutive à une énième cure de désintoxication alcoolique — est probablement ce par quoi il faut commencer, car elle pose bien, et tragiquement, le problème de la vie de William Faulkner. En ceci d'ailleurs, elle fait étrangement écho à celle d'Hemingway; car Faulkner a lui aussi "navigué entre le prestige et le désespoir", comme l'écrit Maxwell Geismar à propos d'Hemingway. Seulement, au lieu de tirer des bordées, il a, lui, pris un cap et s'y est tenu, en quelque sorte, à tout prix.

Le prestige, c'est d'abord la figure mémorable (mais dans la mémoire-imagination, puisque William Faulkner naquit sept ans après la mort de celui-ci) de l'arrière grand-père, aventurier, bretteur et romancier, le célèbre colonel Falkner qui, sous les traits de l'ancêtre pétrifié sur son socle, préside à la création de Jefferson et du Yoknapatawpha dans Sartoris. Mais c'est aussi le rêve de gloire personnel brutalement aboli, le 11 novembre 1918, par l'armistice, puisque à Toronto, à cette date, William Falkner (sic) n'a pas encore tout à fait achevé sa formation de pilote de la R.A.F. Or cette double popularité (la Guerre de Sécession et la Première Guerre Mondiale) va longtemps régir le paysage temporel de l'oeuvre.

Les étendards sont donc remisés lorsque à vingt ans le jeune homme se trouve renvoyé dans ses foyers, désoeuvré, amer et, par dessus le marché, frustré d'une quasi fiancée qui en épouse un autre. Que faire, hormis désespérer ? Écrire, et la grande aventure de substitution commence dès le 6 août 1919 avec la publication, significativement signée avec le "u" de la différence, du premier poème intitulé, en français, L'Après-midi d'un faune (très pâle imitation de l'érotisme mallarméen). C'est aussi de 1919 ("l'an premier du siècle", comme le dit si bien John Dos Passos dans sa préface à l'édition de 1932 de Trois soldats) que datent les poèmes qui constituent le premier recueil, Le Faune de marbre (1924).

On y constate qu'entre le prestige et le désespoir, la voie adolescente, c'est la pose: comment mieux s'enfermer "dramatiquement" dans un dilemne qu'en se représentant soi-même en faune (c'est-à-dire incarné dans l'instinct, le désir) pétrifié dans le marbre d'un esthétisme très fin de siècle ? Mais au-dessus de ce paysage mental qu'on pourrait qualifier de pastoral attardé, plane l'oiseau de l'idéal du moi, ce faucon qui est dans le nom de l'écrivain, et qui a le regard perçant, comme le prouvent les articles critiques alors publiés par William Faulkner, et recueillis plus tard dans Proses, Poésies et essais critiques de jeunesse (1962).

Pendant sept ans, malgré cette grande lucidité critique, le jeune homme s'acharne en vain à devenir poète, cependant qu'outre la métropole voisine, Memphis, lieu de bien des "virées" brillantes ou sordides auxquelles il réservera un sort dans son oeuvre future, il connaît les trois grandes villes qui marqueront sa vie comme un triangle, au moins jusqu'aux premiers séjours californiens: La Nouvelle Orléans, New York et Paris. Là, il passera six mois en 1925, et aimera le "petit canyon" de la rue Servandoni et le Luxembourg, mais ne se mêlera guère à ceux de la "génération perdue", et lorsqu'il rentre à Oxford pour Noël (comme il le fera chaque fois qu'il le pourra par la suite), c'est pour y rester.

Moins de cinq ans plus tard, en effet, il y fait un choix double et définitif: il épouse Estelle Oldham, récemment divorcée et mère de deux enfants qu'il fera siens; et il achète Rowan Oak, la belle demeure "ante bellum" qui l'endette pour quinze ans. Alors commence l'exil intérieur, qui ne sera guère interrompu que par les séjours à Hollywood (ou aux "mines de sel"), et qui durera jusqu'au Prix Nobel de Littérature.

En 1927-28, William Faulkner jugeait admirablement ses deux premiers romans: Monnaie de singe (1926), "plein d'un prestige adolescent", et Moustiques (1927), "brillant mais superficiel". Et il pensait que Sartoris (1929), le troisième — ou plutôt la version intégrale de celui-ci intitulée Étendards dans la poussière (publication posthume en 1973) — allait lui faire "un nom d'écrivain". Il se trompait: non seulement il eut beaucoup de mal à le publier, en acceptant d'ailleurs de le réduire de près d'un quart, mais c'est Le Bruit et la Fureur (1929) qui allait lui faire ce nom. Encore faut-il ajouter que le public qui apprécia ce livre (tiré à 1.789 exemplaires) fut très limité.

Mais comme il avait, pour l'écrire, "fermé une porte" entre les éditeurs et lui, maintenant il la rouvrait toute grande pour écrire "l'histoire la plus horrible" qu'il pouvait imaginer: c'était la première version de Sanctuaire (1931), qu'il abandonna pour écrire Tandis que j'agonise (1930), et qu'il dut réécrire entièrement pour en faire "un livre honnête", dont le succès, en vérité très modéré (6.457 exemplaires vendus en moins de deux mois), n'en fut pas moins un succès de scandale. Alors Hollywood commença à s'intéresser à lui, ce qui permit à William Faulkner de continuer à écrire des livres qui ne se vendaient pas.

L'autre source de revenus du Faulkner impécunieux de trente ans était la publication d'une nouvelle de temps à autre dans un grand magazine national, notamment le Saturday Evening Post, qui payait le mieux (jusqu'à mille dollars la nouvelle). Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'il en écrive un maximum. On n'en est pas moins confondu de constater qu'il en publie seize dans la seule année 1931. De janvier 1930 à janvier 1932, d'après la liste écrite de sa main, on recense un total de quarante-deux nouvelles, dont trente furent publiées.

Dans le même temps, chaque roman, aussitôt achevé, semblait engendre le suivant: Lumière d'août (1932), oeuvre plus longue, plus consciente aussi qu'aucune des précédentes ("Je pesais, mesurais chacun de mes choix à la balance des James, des Conrad, des Balzac", écrira-t-il en 1933), marque peut-être la fin de cette première période de six ans de création littéraire à peu près continue et, pour tout dire, extraordinaire, dont l'apogée restera toujours, pour lui, "cette extase, cette foi ardente et joyeuse, cette anticipation de surprise" qu'il a ressenties en écrivant Le Bruit et la Fureur pour se fabriquer une "belle et tragique petite fille" — la soeur qu'il n'a jamais eue, la premire fille qu'il devait perdre en 1931, la fille unique, Jill, qu'il devait avoir en 1933.

En 1934, William Faulkner écrit Pylone (1935), en partie inspiré des évènements qui s'étaient déroulés le 14 février précédent lors de l'inauguration d'un aéroport à La Nouvelle Orléans, pour sortir de l'impasse dans laquelle il se trouvait enfermé à peu près à mi-chemin de la composition d'Absalon ! Absalon !, deuxième chef-d'oeuvre qui paraît un an plus tard, en 1936 — la même année que Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell.

Simultanément, il envisage de rassembler "une série de six nouvelles sur un petit Blanc et un petit Noir pendant la Guerre de Sécession", laquelle, lorsqu'il y aura ajouté Une odeur de verveine, constituera Les Invaincus (1938), première expérience de structuration d'un roman à partir de nouvelles et aussi, peut-être, premier tournant de l'oeuvre vers une possibilité d'ouverture, sinon d'optimisme. Autre expérience, celle des récits alternés des Palmiers sauvages (1939), l'un des plus beaux romans sur l'amour qu'on puisse imaginer (sinon roman d'amour: c'est peut-être la réponse de Faulkner au juvénile Adieu aux armes d'Hemingway).

Avec Le Hameau (1940), William Faulkner achève un projet qu'il avait formé quinze ans plus tôt, à l'époque où il commençait à concevoir ses Sartoris: c'est celui des Snopes qui, lorsqu'il leur aura consacré un deuxième volume, La Ville (1957), puis un troisième, Le Domaine (1959), constituera sans nul doute l'un des monuments les plus ambitieux de la littérature américaine contemporaine. Et avec Descends, Moïse (1942), certainement le troisième chef-d'oeuvre, il atteint la perfection dans l'expérience de structuration de sept nouvelles en un roman, qu'il avait commencée avec Les Invaincus.

La Seconde Guerre mondiale est une période sombre dans la vie de William Faulkner. Il essaie par tous les moyens de se rendre utile, et il en arrive à douter de l'avenir de l'humanité. En outre, il est certain qu'il n'écrivait plus comme durant les années '30. Il a recours à des intrigues policières dans L'Intrus (1948), lequel aura un grand retentissement à cause de la question raciale, et dans les nouvelles du Gambit du cavalier (1949). En 1950, la publication de ses Collected Stories, suivant celle du Portable Faulkner concocté par Malcolm Cowley en 1946, achèvera de l'imposer (mais combien tardivement !) aux Etats-unis comme un des maîtres de la littérature américaine.

Le 10 novembre 1950, William Faulkner se voit attribuer le Prix Nobel de Littérature 1949. Alors sa vie va changer, devenir plus "publique", l'honneur n'étant pour lui que l'envers des responsabilités. Il en acceptera trop (par exemple: sa carrière peu glorieuse d'ambassadeur itinérant du président Eisenhower). Mais depuis la fin de la guerre, il porte une oeuvre dont il croit qu'elle peut être son "magnum opus": ce sera, après une longue et pénible gestation de neuf ans, Parabole (1954), précédée de Requiem pour une nonne (1951). Cette oeuvre est encore une aventure technique puisqu'elle consiste en trois sections narratives alternées avec trois sections dramatiques: celles-ci, traduites en farnçais par Louis Guilloux et mises en scène par Albert Camus, connaîtront un grand succès sur la scène. Mais elles contribueront, peut-être par association avec Dostoïevski, à accréditer la légende d'un retour de William Faulkner au bercail chrétien.

Ce retour n'eut probablement jamais lieu. Au contraire, les dix dernières années de sa vie, quoique très occupées (discours, voyages, dernières collaborations avec Howard Hawks, maîtresses et cures de désintoxication), donnent l'impression d'une angoisse jamais assoupie et d'un doute croissant. Mais il restait à Faulkner, dans la tradition qu'il s'était lui-même donnée, à faire un dernier beau geste: ce sera Les Larrons (1962), sa Tempête, son adieu, plein d'humour et souriant, au public, à son oeuvre et à lui-même en tant que romancier. Après quoi, comme il l'avait écrit en 1945 dans une lettre à Malcolm Cowley (voir Lettres choisies), il ne lui restait plus qu'à "briser le crayon". Ce qu'il fit, définitivement le 6 juillet 1962.