Léon-Paul Fargue

Biographie Léon-Paul Fargue
Léon-Paul Fargue
Le piéton de Paris

Éditions de La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0305-7
Prix : 5 euros
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Léon-Paul Fargue

Écrivain et Poète français, Léon-Paul Fargue est né à Paris, rue Coquillière, dans le quartier des Halles, le 4 mars 1876.

Son enfance est assombrie par le lancinant mystère dont on entoura longtemps sa naissance — son père, Léon Fargue, ingénieur chimiste sorti de l'Ecole centrale, bientôt renconverti dans la céramique, ayant succombé, ô scandale, aux charmes de Marie Aussudre, une modeste couturière originaire de la campagne berrichonne. Il ne sera reconnu officiellement par son père que seize années plus tard, car la famille Fargue s'opposait au mariage. Secrète blessure et douloureux tourment dans lesquels il faut certainement voir l'origine de sa mélancolie quasi maladive et de son hypersensibilité, lui que "le seul passage d'une pensée à une autre fait rougir". C'est auprès des animaux que le petit garçon trouve l'affection qui lui manque: tout jeune, il s'amuse à élever des vers à soie et un rat blanc, pour lequel il compose la "Chanson du rat", reprise plus tard dans Ludions (1930).

Il fait de brillantes études secondaires. Au collège Rollin (actuel lycée Jacques Decour), il est l'élève, en anglais, de Stéphane Mallarmé. Puis, après un passage au lycée Condorcet, on le retrouve au lycée Janson-de-Sailly, où enseigne le célèbre critique Émile Faguet. Bachelier ès lettres, il hésite entre l'École Normale Supérieure et la peinture. À tout hasard, il opte pour la première voie.

Le voici donc, en 1892, entrant en khâgne sur les bancs du lycée Henri-IV, mais ses études ne l'intéressent guère, et son professeur de philosophie, Henri Bergson, lui déconseille de persévérer. La décision est prise: désormais, Léon-Paul Fargue se consacrera à la littérature. Au lycée Henri-IV, il fait la connaissance de Charles-Louis Philippe, d'Albert Thibaudet, et surtout il emporte avec lui l'indéfectible amitié d'Alfred Jarry, avec qui il entretiendra des relations très étroites jusqu'à la mort prématurée de ce dernier, en 1907. C'est Jarry, d'ailleurs, qui l'introduit dans les milieux littéraires.

Il publie des articles de critique et ses premiers vers dans une jeune revue, L'Art littéraire, qui eut peu d'avenir mais qui lui ouvre les portes du petit monde des avant-gardes artistiques.

Le jeune Léon-Paul Fargue retrouve Mallarmé, non plus derrière son bureau du collège Rollin, mais chez lui, rue de Rome, aux "mardis", dont il devient l'un des plus fervents habitués. Il y rencontre notamment Marcel Schwob, Paul Valéry et Francis Viélé-Griffin. Il n'a pas vingt ans mais déjà la musique de l'ineffable, les dessous de la beauté et un sens assez instinctif du jeu des ombres et des plaintes qui travaillent sous l'apparence, ont scellé son destin.

Velléitaire à force de scrupules littéraires, il refuse de publier — excepté Nocturnes (1905) — jusqu'à ce que Valéry Larbaud, rencontré fin 1909, aux obsèques de Charles-Louis Philippe, parvienne à lui subtiliser le manuscrit de son premier texte important, Tancrède, déjà publié en 1895 dans la revue franco-allemande Pan, afin de le publier en volume en 1911. L'incipit du livre donne le ton: "Il était plusieurs fois un jeune homme si beau que les femmes voulaient expressément qu'il écrivît." S'y affirme un univers tremblant d'amour, d'intersignes et d'attente, que ne cessera d'enrichir la suite de l'œuvre.

Peu après, Le Mercure de France publie d'autres poèmes de sa composition. Toutes ces œuvres de jeunesse, avec quelques autres, seront rassemblées plus tard aux naissantes éditions de la Nrf dans Poèmes (1912) et Pour la musique (1914). On y découvre peut-être moins l'influence de Mallarmé que celles de Jules Laforgue et d'Arthur Rimbaud.

Dans Poèmes s'exprime toute la personnalité de Fargue. Une tendresse palpable s'y conjugue aux affres de la solitude: "Tout a pour but la solitude." Empêtré comme malgré lui dans la matière épaisse du temps, l'auteur se sent orphelin du père (mort en 1909), du passé, du bonheur. "Ma vie ! J'ai voulu t'embrasser sur la bouche. Mais tu t'es reculée en me soufflant avec dérision dans la figure." Déçu, consumé de nostalgie, hanté par son enfance, Fargue soigne sa blessure d'être au feu de sa langue, la revêt de l'étoffe bleue et baptismale de ses images: à son âme exilée, il apprend à voler.

Tancrède, récit lyrique mêlant vers et prose, mettait déjà en pratique une technique poétique particulière, que l'auteur appelle "variantes": modulations très simples autour d'un même objet ou même thème poétique, ces "variantes" évoquent le tremblement inhérent à un univers onirique. Elles produisent aussi par leur caractère lancinant une incantation d'ordre musical et relèvent en cela du projet mallarméen de faire de la poésie la seule musique. Fort de cette technique, qu'il approfondira plus tard dans le recueil Épaisseurs (1928), Fargue abandonne rapidement le vers, se consacrant désormais à développer les ressources du poème en prose.

Il écrit beaucoup mais déchire presqu'autant. Il fait preuve d'un tel souci de la perfection et d'une telle exigence (il veut par exemple deux points de suspension au lieu des trois habituels), qu'éditer ses textes relève de l'exploit.

Après la Première Guerre mondiale, à laquelle il ne participe pas, ayant été réformé, c'est le groupe fantaisiste des "Potassons" qui prend le relais, autour de figures telles que Valéry Larbaud et Sylvia Beach, promouvant, entre autres, Pablo Picasso et le cubisme. Il fréquente André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, mais refuse de se laisser embrigader dans le groupe des Surréalistes.

Cet homme aimable et accommodant ne transige pas quand il s'agit d'art. En solitaire le plus souvent, il s'engage en faveur des mouvements novateurs, ce qui lui vaut une mention élogieuse d'André Breton dans le Manifeste du surréalisme (1924). Avant-guerre déjà, il a formé avec Stravinski et Satie la bande des "Apaches d'Auteuil", partisans des Ballets russes, de Vincent Van Gogh, des Impressionnistes et des Nabis.

En 1924, il fonde, avec Valéry Larbaud et Paul Valéry, la belle revue Commerce, financée par la princesse Bassiano. Il la dirigera pendant plus de dix ans et y publiera l'essentiel des textes d'Espaces (1929) et de Sous la lampe (1930).

Avec Epaisseurs et Vulturne (les deux parties d'Espaces), Fargue atteint au merveilleux cosmique. Dépité ("Poète, le resteras-tu, dans cette île tournante musquée de mensonges et de fantômes, qui ne te rendent pas ton amour, qui t'appellent monsieur quand tu les tutoies mais où tout le monde tire de toi le meilleur, jusqu'au moulage de la mort ?"), il fuit vers les enchantements d'une réalité supérieure. Entre réel et surréel, en une écriture quasi astrale, il touche, par-delà l'irrationnel et le pur émoi, au plus secret de l'être et à l'indifférence divine.

En 1927, la revue Feuilles libres lui dédie un numéro d'hommage, où l'on retrouve, outre les signatures d'amis déjà cités, celles de Maurice Ravel, Marcel Achard ou Pierre Drieu La Rochelle.

L'importance de Léon-Paul Fargue en effet ne se limite pas aux seules qualités de son œuvre. Il occupe, dans la société littéraire du début du XXe siècle, une position exceptionnelle. Brillant causeur, mondain impénitent, il est le compagnon de peintres comme Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Maurice Denis, de musiciens tels que Claude Debussy, Erik Satie, Florent Schmitt ou Igor Stravinski, sans compter Serge de Diaghilev et, du côté des écrivains, Paul Claudel, Paul Valéry, André Gide, Henri de Régnier, Tristan Klingsor. Parmi tous ces noms célèbres, il faut faire une place à part à Valéry Larbaud, compagnon de voyage privilégié, avec qui il visite l'Europe, partageant avec lui le goût des avant-gardes: tous deux, dans les années vingt, défendent James Joyce avec vigueur et contribuent à lancer son Ulysse sur la scène littéraire.

Noctambule invétéré et marcheur infatigable, Léon-Paul Fargue ne cesse d'arpenter Paris au gré des amitiés et des cafés, flânant dans son arrondissement préféré, le Xe, entre la gare du Nord et le boulevard de la Chapelle, allant de la rive gauche à Montmartre et de Clichy à Vincennes, faisant l'aller-retour entre la librairie d'Adrienne Monnier, rue de l'Odéon, et la brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain, dont les carreaux de céramique proviennent de la fabrique paternelle dont il est devenu le patron. Il se débat entre difficultés financières et chroniques lucratives.

En 1932, le prix de la Renaissance est attribué à son recueil D'après Paris (1931 ).

En 1933, Ludions, qui regroupe des vers de jeunesse, fait l'effet d'une embellie, entre D'après Paris (1932) et son livre le plus connu, Le Piéton de Paris (1939), qui consacre le Fargue amoureux de la ville, de sa géographie secrète, de ses "quartiers à bretelles" comme de ceux "couleur de pintade et d'arrosoir". Par les rues où "tout est sanglotant de musique", il va, déshabillant le réel, vendangeant avec ivresse regards et pensées incomprises.

En 1937, il entre à l'Académie Mallarmé. Les honneurs pleuvent, qu'il s'amuse à collectionner comme un enfant.

Avec Haute solitude (1941), "diorama d'états d'âmes", nous ne quittons pas la ville mais nous entrons en communion avec la détresse d'un homme ivre de solitude: "C'est un moule qui se resserre, comme de la terre à blé autour d'un corps de soldat abandonné." Fantôme murmurant ses pas, veilleur aux aguets de son destin, il noie son âme de roulier sentimental dans l'alcool des nuits et dans l'ombre de Gérard de Nerval qui "partit dans la nuit pour aller revoir une figure de vierge".

En 1942 paraîssent deux recueils de chroniques: Refuges et Déjeuners de soleil.

En 1943, marié depuis peu avec le peintre Chériane, fille du critique Ernest-Charles, il est frappé d'hémiplégie alors qu'il dîne avec Picasso à la terrasse d'un café. Dès lors, "inscrit dans son écorce", coincé entre l'inerte et la poésie, lui qui affirmait écrire pour mettre de l'ordre dans sa sensualité, est condamné à regarder en face la "douleur aux yeux de corbeau". Depuis son appartement du boulevard Montparnasse, soigné avec un infini dévouement par sa femme, il reste à l'affût du passé et du miracle, auquel il ne cessera de croire, d'une possible guérison. Le lit devient écritoire d'où sortiront les chroniques de La Lanterne magique (1944), Méandres (1947) qui comporte un émouvant témoignage sur son état ("En rampant au chevet de ma vie"), Poisons (1946, recueil de textes sur les cafés et bistrots fréquentés assidûment tout au long de ses déambulations à pied dans Paris) et Portraits de famille (1947).

Le grand prix littéraire de la Ville de Paris lui est décerné en décembre 1946. Il reçoit ses amis le dimanche, mais ses jours sont comptés.

Léon-Paul Fargue meurt le 24 novembre 1947, à l'âge de 71 ans.

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