Érasme
Érasme
Biographie : Vie et oeuvre de Érasme.

Écrivain humaniste hollandais d'expression latine, Érasme de Rotterdam est né dans la nuit du 27 au 28 octobre 1467 à Gouda près de Rotterdam, aujourd'hui aux Pays-Bas mais à l'époque terre des ducs de Bourgogne, le souverain régnant était Charles le Téméraire.

Érasme n'a pas de nom de famille parce que l'usage d'un patronyme n'est pas encore solidement établi et parce qu'il n'a pas de vraie famille. On vénère alors aux Pays-Bas un saint Erasmus (doublet de Saint-Elme); c'est une forme grecque incorrecte tirée du verbe "désirer, aimer" (Érasme emploiera la forme correcte Erasmius pour nommer plus tard son filleul, fils de l'imprimeur Froben de Bâle). Son père est un prêtre qui a été copiste et a séjourné en Italie. La concubine est fille d'un médecin. C'est la grand-mère maternelle qui s'occupe d'abord de l'enfant; puis il va à l'école, d'abord à Gouda, ensuite à Utrecht où il chante dans la chorale de la cathédrale.

En 1478 il devient pour cinq ans élève de l'école de Deventer; celle-ci, dirigée par des Frères de la Vie commune, astreints à une règle, mais vivant dans le siècle, pratiquant une piété dans la tradition de la "dévotion moderne" fondée par Geert Groote, donne à Érasme une très solide formation de latiniste. Il a pour maître Jean Sintheim qui lui fait découvrir les Elégances de la langue latine de Lorenzo Valla, grand pas en avant dans la connaissance de la langue latine. L'école est dirigée par Alexandre Hegius qui a été l'élève de Rudolf Agricola; celui-ci (1444-1485) a étudié à Pavie et répand l'humanisme dans les pays rhénans du Nord; il vient à Deventer et Érasme peut le voir, lui rendre hommage ainsi qu'à Hegius.

En 1484, à quelques mois d'intervalle il perd sa mère, puis son père. Il est envoyé avec son frère à l'école de Bois-le-Duc, qui relève aussi des Frères de la Vie commune sans avoir le prestige de celle de Deventer.

À 18 ans, Érasme devient moine chez les chanoines réguliers de Saint-Augustin au couvent de Steyn. Ce n'est pas l'effet d'une vocation, mais les conditions de sa naissance lui interdisent toute autre voie pour continuer des études: il n'a pas d'argent, et le droit canon ne lui permet de devenir prêtre qu'en se faisant moine. Le jeune homme supporte mal les contraintes de la vie collective et de l'ascétisme. Certains camarades l'humilient. Avec d'autres, férus comme lui de poésie et d'éloquence latines, il noue des amitiés ardentes. Il écrit des vers, il veut être poète. Il compose un dialogue, les Antibarbari (Antibarbares), remanié et publié en partie en 1518, dont les interlocuteurs cherchent la raison de la décadence des lettres depuis l'Antiquité: les coupables sont les moines, ignares et ennemis des lettres ou bien demi-savants (les scolastiques).

En 1492, Érasme est ordonné prêtre. Ses talents de latiniste lui valent d'être choisi comme secrétaire par l'évêque de Cambrai, Henry de Bergen, qui désire se rendre en Italie. Mais le voyage n'a pas lieu.

En 1495 il obtient de ses supérieurs la permission d'aller à Paris faire des études de théologie. Déception: les cours de la Sorbonne sont faits par des disciples de Duns Scot, franciscains à la langue obscure qui ennuient Érasme. Il noue des relations avec quelques lettrés tel Fausto Andrelini, originaire de Forli, qui à Paris donne des cours et deviendra poète royal.

Pendant la première année, Érasme loge au collège de Montaigu (à l'emplacement de l'actuelle bibliothèque Sainte-Geneviève), pension pour pauvres fondée par Jean Standonck. Les conditions matérielles y sont détestables: saleté, froid, poisson pourri. Les enfants y sont brutalisés et humiliés. Érasme décrira plus tard certaines scènes dans sa déclamation De pueris statim et liberaliter instituendis (L'éducation des enfants doit commencer tôt et se faire dans un esprit de liberté, 1529).

Érasme s'installe ensuite dans une chambre en ville. Il vit en donnant des leçons de latin à des étudiants riches venus des villes de la Hanse (Lübeck) ou d'Angleterre. Pour eux il rédige des manuels dont certains, corrigés, seront publiés plus tard: des Colloquiorum familiarium formulae (Formules pour les conversations familières), point de départ des Colloques. De duplici copia verborum et rerum (La Double Abondance des mots et des idées (1511), précis d'éloquence ou d'art d'écrire, fondé sur la notion d'abondance: pour parler ou écrire avec aisance et sans monotonie, il faut s'être constitué dans la mémoire, par la lecture des grands auteurs, un double trésor: de mots, afin de varier l'expression par la synonymie et les moyens apparentés, d'idées afin d'enrichir le développement d'un thème par des exemples tirés de la nature ou de l'histoire, etc.. De ratione studii (La Méthode pour étudier, 1511), comment lire les auteurs grecs et latins, et lesquels. Le De conscribendis epistolis (1521): adaptation au genre épistolaire des préceptes de l'art oratoire dans un esprit de liberté. Enfin, sous leur première forme, les Adages, liste de formules, locutions, proverbes employés par les Anciens avec un bref commentaire sur leur sens, leur origine, leur utilisation actuelle possible; leur première édition, dédiée à son élève lord Mountjoy, paraîtra à Paris en 1500 et vaudra à Érasme sa réputation d'humaniste.

Au printemps de 1499, invité par Mountjoy, Érasme part en Angleterre où il reste jusqu'en janvier 1500. C'est pour lui la découverte d'un monde tout nouveau, celui de la haute aristocratie anglaise. La vie de château, la chasse, les baisers aux jeunes filles, tout le ravit. Il devient l'ami de Thomas More (1478-1535), homme de loi et humaniste promis à une carrière brillante puis tragique, futur auteur de L'Utopie (c'est Érasme qui fera éditer ce livre à Anvers en 1516).

À l'automne il fait la connaissance de John Colet (1467-1517), théologien et humaniste qui fondera à Londres en 1510 l'école Saint-Paul pour laquelle Érasme mettra au point les ouvrages parus en 1511. D'autre part Colet incite Érasme à faire servir à la piété chrétienne ses connaissances d'humaniste, et d'abord à procurer une traduction du Nouveau Testament destinée à remplacer la Vulgate de saint Jérôme, vieille de plus d'un millénaire. Pendant les années à venir, malgré bien d'autres travaux et quelles qu'aient été les vicissitudes de son existence, cette tâche va être le souci permanent d'Érasme.

De retour sur le continent, il obtient de son supérieur au couvent de Steyn la permission de prolonger ses études sans rentrer au cloître. Il séjourne dans son pays, à Paris, à Tournehem (entre Calais et Saint-Omer) où son ami Batt, l'un des interlocuteurs des Antibarbares, sert de précepteur au fils de la châtelaine, Anne Borsselen de Veere, qui pendant quelque temps aide financièrement Érasme, puis (Batt étant mort en 1502) à Saint-Omer où il se lie avec un franciscain bien différent des autres, Jean Vitrier, prédicateur enflammé et efficace, qui lui fait lire Origène, théologien et exégète d'une inspiration sensiblement différente de celle d'Augustin car il fait prédominer l'esprit sur la lettre, quitte à abuser parfois de l'allégorisme. Cette influence est visible dans le premier ouvrage pieux écrit par Érasme, l'Enchiridion militis christiani (Le manuel (ou le poignard — le mot grec a les deux sens) du soldat chrétien (1503) destiné à un soldat retraité, d'où l'image du titre. L'inspiration est un platonisme chrétien: l'homme est composé d'une partie terrestre et périssable, le corps, et d'un esprit par lequel nous ressemblons à Dieu (entre le corps et l'esprit l'âme peut et doit choisir). Pour faire son salut il faut se détacher de ce monde et des passions charnelles, se guérir de l'amour abusif de soi-même, pratiquer l'amour d'autrui pour l'amour du Christ et de la vie éternelle. Règlements, cérémonies, pratiques matérielles, rites sont sans valeur pour la piété qui est une disposition intérieure; en particulier "monachatus non est pietas": la vie monastique n'est nullement nécessaire à la piété, elle ne lui suffit pas; ceux qui se disent les religieux par excellence ne le sont pas plus, le sont souvent beaucoup moins, que les simples fidèles. Cette formule à laquelle il serait abusif de réduire l'ouvrage fut cependant pour beaucoup dans le succès de sa réédition en 1518.

En janvier 1504, Érasme est chargé de composer et de lire publiquement à Bruxelles un Panégyrique de son souverain, Philippe le Beau, qui revient d'Espagne où il a été couronné roi de Castille. Il s'efforce de faire de ce panégyrique un plaidoyer pour la paix. Il consacre beaucoup de temps à l'étude du grec. Il traduit en latin des œuvres de Lucien et deux tragédies d'Euripide, Hécube et Iphigénie à Aulis (Paris, 1506). Lors d'un séjour à Louvain il découvre le manuscrit des Annotations de Lorenzo Valla sur la Vulgate. Il fait imprimer à Paris ce travail qui lui servira pour sa propre traduction.

Au printemps de 1506 s'offre enfin l'occasion de réaliser le voyage en Italie longtemps espéré en vain. Il y conduit comme précepteur les fils de Boerio, médecin du roi d'Angleterre Henry VII. Lors de la traversée des Alpes, jetant un regard sur sa vie écoulée (il a 39 ans), il est saisi de mélancolie et écrit en 246 vers le Poème alpestre qui, quoique surchargé de réminiscences classiques, exprime un sentiment vrai.

En Italie, il profite du passage à Turin, université indulgente, pour se faire recevoir docteur en théologie. En novembre, il voit le pape Jules II, cuirassé, botté, casqué, faire son entrée à cheval dans la ville de Bologne que ses troupes viennent de prendre après quelques mois de siège. Érasme est profondément et durablement scandalisé, en tant que chrétien, de voir le prétendu vicaire du Christ trahir ainsi la doctrine de paix de celui-ci. Un peu plus tard, en 1513, paraîtra un pamphlet anonyme en forme de dialogue, le Julius exclusus où Jules II se voit refuser l'entrée du paradis par saint Pierre. Ce n'est pas Érasme qui le fait publier, mais il en est l'auteur.

En octobre 1507, répondant à l'invitation du grand imprimeur-éditeur Alde Manuce, Érasme s'installe chez celui-ci à Venise. Il se familiarise avec le travail d'impression et d'édition, collabore avec plusieurs savants hellénistes, approfondit sa connaissance de la langue et de la littérature grecques. Il publie une édition de ses Adages considérablement enrichie (ils sont maintenant plus de quatre mille alors qu'ils étaient moins de mille dans l'édition parisienne de 1500) et développée (les commentaires de maint adage prennent la forme de réflexions morales, religieuses, politiques).

À la fin de 1508, Érasme rend les enfants Boerio à leur famille. Il trouve un nouvel élève, Alexandre Stewart (1493-1513), fils naturel du roi d'Écosse Jacques IV. De Padoue ils vont à Sienne, puis à Rome et à Naples. Dans la ville pontificale en 1509, Érasme est accueilli flatteusement par plusieurs cardinaux, mais n'obtient aucune charge qui le libérerait des soucis matériels. Aussi, ayant reçu d'Angleterre sinon des promesses, du moins des espérances, il quitte l'Italie en juillet 1509.

Dans la traversée des Alpes il conçoit L'Éloge de la folie, le divertissement qu'il met par écrit à la campagne en quelques jours en Angleterre et qu'il vient faire imprimer à Paris en 1511 par Gilles de Gourmont. En automne de la même année il reçoit un poste à Cambridge, où il enseigne, sans grand succès, le grec et la théologie.

En 1514, il revient sur le continent. Après un bref séjour chez Mountjoy au château de Hammes près de Calais (encore anglaise), il se rend à Bâle en remontant le Rhin, attiré par la renommée de l'imprimeur-éditeur Johann Froben qui publie plusieurs de ses travaux: une édition encore enrichie des Adages (1515) dont certains sont maintenant de véritables essais: "Aut regem aut fatuum nasci oportet" (Il faut naître ou roi ou bouffon: satire de la mauvaise éducation donnée aux futurs rois), "A mortuo tributum exigere" (Exiger un tribut d'un mort: satire de la cupidité du clergé), "Spartam nactus es, hanc orna" (Le sort t'a donné une Sparte, orne-la: satire de l'esprit de conquête), "Sileni Alcibiadis" (Les Silènes d'Alcibiade, ou: l'extérieur et l'intérieur, apparence misérable et sagesse cachée, ou inversement sainteté proclamée et mœurs corrompues), "Dulce bellum inexpertis" (La guerre est douce pour qui n'en a pas l'expérience); une édition étoffée de L'Éloge de la folie (1515), etc. Cependant Érasme continue à pérégriner: Angleterre, Anvers et Pays-Bas.

1516 est l'année féconde et glorieuse. Il est nommé conseiller de Charles Quint, souverain des Pays-Bas et maintenant roi d'Espagne. Cela lui vaut en théorie une pension qu'en fait il ne touchera que rarement. Il publie à la demande du Chancelier une Querela Pacis (Plainte de la Paix chassée de partout) destinée à soutenir la politique de paix entre l'Empire et la France. Il compose aussi une Institutio principis christiani (Éducation du prince chrétien) inspirée du même esprit de paix. Il dirige chez Froben une édition des Œuvres de saint Jérôme dans laquelle il se charge personnellement des Lettres dont depuis quinze ans il travaille à restaurer le texte: saint Jérôme est pieux et il est plus éloquent que Cicéron, réunissant ainsi en lui les deux inspirations qu'Érasme s'efforce lui aussi de fondre dans son œuvre. Il le préfère à Augustin qui ratiocine trop, père de la scolastique, maître des ennemis de l'humanisme. Enfin et surtout 1516 est l'année du Nouveau Testament par lequel Érasme prend de vitesse l'équipe qui en Espagne prépare une édition collective (Complutensis). Se fondant sur un petit nombre de manuscrits récoltés ou consultés en plusieurs points de l'Europe, Érasme publie d'abord le texte grec qui est ainsi imprimé pour la première fois. Il l'accompagne d'une traduction nouvelle qui corrige les erreurs de la Vulgate et dont le latin est plus correct, plus élégant. Dédiée au pape Léon X, elle est accompagnée d'Annotations qui, lors des rééditions, s'étendront de plus en plus aux problèmes théologiques, mais dont le but premier est de justifier les innovations du traducteur; la Vulgate avec les ans avait fini par être révérée comme un texte inspiré et donc intouchable; le mérite essentiel d'Érasme est de rejeter ce préjugé et de traiter le Nouveau Testament selon les méthodes philologiques appliquées aux textes profanes, sans d'ailleurs prétendre apporter "la" solution des difficultés, mais en proposant ses hypothèses comme une étape sur la voie de la vérité. Les Préfaces, notamment Paraclesis (Exhortation), demandent aux chrétiens de faire reposer leur piété sur la lecture, la méditation et la mise en pratique de l'enseignement du Christ, la "philosophia Christi", d'origine divine, par opposition aux diverses philosophies humaines (entre lesquelles cependant existe une hiérarchie selon leur proximité plus ou moins grande avec la "philosophia Christi", la plus proche étant celle de Platon).

Le succès est considérable. Pendant quelques années Érasme apparaît à la fois comme un champion de l'humanisme et un maître de piété, une sorte de directeur de conscience des élites. François Ier essaie de l'attirer au tout nouveau Collège royal et lui écrit même de sa propre main, mais ne sait pas prendre une décision sur les conditions financières de cette venue. Érasme assiste au couronnement impérial de Charles Quint (1520). Mais aux grandeurs trompeuses de la Cour il préfère l'indépendance et le travail.

Il s'installe tantôt à Anvers, tantôt à Louvain où il dirige pendant quatre ans le Collège trilingue (latin, grec, hébreu) fondé grâce au legs du chanoine lettré Jérôme de Busleiden (1470-1517) pour éduquer dans l'esprit nouveau quelques dizaines d'étudiants. Pendant l'été 1521, fatigué, il se repose dans la banlieue de Bruxelles à Anderlecht (où l'on peut visiter aujourd'hui sa maison).

Enfin en 1521, se heurtant à l'opposition croissante des théologiens traditionalistes, il quitte les Pays-Bas pour aller s'installer à Bâle auprès de Froben. Pendant ces années il publie deux séries d'ouvrages majeurs: les Colloques à partir de 1518, et les Paraphrases du Nouveau Testament: Épîtres (1517-1521), Évangiles (1522-1523), Actes (1524) en laissant de côté l'énigmatique Apocalypse. La paraphrase développe le texte saint sans changer la personne qui parle, en présentant de la façon la plus vivante la pensée quelquefois allusive ou implicite de la source. À cela il faut ajouter des éditions d'auteurs anciens, Pères de l'Église (Cyprien, 1520) ou païens (Suétone, 1518), et des traductions du grec (opuscules de Jean Chrysostome, de Plutarque, œuvre de Basile, etc.).

À Bâle, il est entraîné dans la mêlée qui secoue la chrétienté depuis l'excommunication de Luther et sa mise au ban de l'Empire (1521). Il doit répondre à des attaques quelquefois virulentes visant son Nouveau Testament, par exemple en 1520 "Apologie réfutant les cris séditieux de certains qui devant le peuple accusaient d'impiété sa traduction par "In principio erat sermo"" (au lieu du traditionnel et impropre "verbum" pour rendre le grec "logos"). D'autre part on (le pape, Henry VIII, etc.) fait pression sur lui pour qu'il prenne la plume contre Luther.

En 1524 il cède. Il ne va pas reprocher à Luther ses critiques des pèlerinages, des reliques, des indulgences, du monachisme, etc., puisque sur ces points il est en accord avec lui et lui a même ouvert la voie. Il choisit un sujet de théologie savante pour maintenir la discussion à l'écart de la foule des simples fidèles et lui donne la forme d'un exercice universitaire ("diatribe") sur les rapports entre libre arbitre humain et grâce divine. Le sujet avait été longuement débattu par Augustin, repris par Lorenzo Valla dans un dialogue admiré de Luther. Pour Érasme, si l'homme réduit à ses seules forces est incapable d'une action juste, il reste maître d'accepter ou de refuser l'aide divine sans laquelle il ne peut faire le bien; bref, Dieu est responsable de tout le bien qu'accomplit l'homme, celui-ci est seul responsable du mal qu'il commet — alors que Luther, en niant le libre arbitre, semble faire de Dieu le responsable du mal. La réplique de Luther à cette "diatribe" mesurée est violente: Du serf arbitre (1525). Érasme entreprend de le réfuter point par point dans son Hyperaspistes (Le Défenseur) qu'il fait suivre d'un livre II sur l'insistance de More. Dès lors, sans avoir désarmé ses adversaires traditionalistes, Érasme va être aussi l'objet d'attaques d'un nombre croissant de Réformés, auxquels il reproche de son côté de recourir à la violence et de mettre en danger l'enseignement des bonnes lettres. On notera cependant qu'il garde des relations cordiales avec Melanchton. D'autre part on lui commande des ouvrages pieux: Institutio Christiani matrimonii (Les Fondements du mariage chrétien) pour Catherine d'Aragon, épouse malheureuse d'Henry VIII (1526); Vidua christiana (La Veuve chrétienne, 1529) pour Marie de Hongrie, sœur de Charles Quint.

Les polémiques religieuses ne l'empêchent pas de poursuivre son travail dans le domaine des bonnes lettres: il publie la Lingua (1525) contre le mauvais usage de la langue par les bavards, les médisants, les calomniateurs, des Apophtegmes tirés surtout de Plutarque pour l'éducation des hommes d'État (1531), il édite Sénèque (1529). Mais il s'engage dans une nouvelle polémique: son style, en Italie, a été traité de barbare par des admirateurs exclusifs de Cicéron; Érasme réplique par un dialogue satirique, le Ciceronianus (1528), qui raille le culte idolâtrique de l'orateur romain. Selon les principes même de celui-ci, la qualité première de l'orateur doit être d'adapter son style à son sujet et à son auditoire; on ne peut pas parler dans un monde chrétien comme au temps de l'Empire romain, à moins de vouloir retomber dans le paganisme; de plus l'orateur doit exprimer sa propre personnalité au lieu de singer celle d'un autre, si grand soit-il; le dialogue se termine par une revue des écrivains latins, antiques et modernes, pour chercher parmi eux un pur cicéronien; mais il n'y en a point à part quelques modernes qui, pour cette raison même, ne sont pas du premier rang. Cette revue est assaisonnée de jugements quelquefois réservés, ainsi sur Guillaume Budé: d'où nouveaux adversaires. En France, Dolet et Scaliger, admirateurs inconditionnels de Cicéron, répliquent brutalement. Cependant Érasme publie en même temps un dialogue sur la "prononciation correcte du latin et du grec" qui résume les principes de l'enseignement humaniste et fixe pour plusieurs siècles les règles de la prononciation scolaire du grec antique. On peut y joindre d'autres ouvrages sur l'éducation: le De pueris et le De civilitate morum puerilium (1526) qui énonce pour la première fois des règles de politesse destinées aux enfants.

Érasme commente aussi des Psaumes qu'il tire dans le sens de l'actualité: Ps. 28: De bello Turcis inferendo (Avant d'aller faire la guerre aux Turcs, les chrétiens devraient mettre hors d'état de nuire d'autres ennemis autrement redoutables, les vices qu'ils nourrissent dans leurs cœurs, 1530); Ps. 83: De amabili Ecclesiae concordia (Comment rétablir la concorde entre chrétiens, 1533). Il achève en 1535 le grand traité en quatre livres sur l'orateur sacré, Ecclesiastes, qui lui a été demandé bien des années auparavant et où il s'efforce d'adapter les préceptes de l'art oratoire (Quintilien, Cicéron, Rhétorique à Herennius) au but de la prédication chrétienne: transformer les cœurs, les amener à se tourner vers le Christ, l'au-delà, l'éternité, sans attacher d'importance autre que propédeutique aux cérémonies et rites ecclésiastiques.

Érasme est interrompu dans son travail par les événements de Bâle où les Réformés prennent le pouvoir au début de 1529, ce qui le décide à s'exiler à Fribourg-en-Brisgau jusqu'au printemps de 1535. Il est gêné par sa mauvaise santé (pituite, gravelle), par les polémiques, par la nécessité de répondre à ses innombrables correspondants des quatre coins de l'Europe (plus de 3000 lettres), par les rééditions enrichies des Adages, des Colloques, des Annotations. Son traité est donc un peu inégal et décousu, mais il renferme de belles pages méconnues.

Revenu à Bâle pour faire imprimer l'ouvrage avant sa mort, il travaille ensuite à une édition des œuvres d'Origène qu'il n'aura pas le temps de mener à bien. Son état de santé s'aggrave en juin 1536. Il est assisté pendant son dernier mois par son ami humaniste Beatus Rhenanus, de Sélestat. Il n'a recours à aucun prêtre, à aucun sacrement, et meurt à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536 en invoquant la miséricorde du Christ.

Son œuvre entière est mise à l'Index des livres interdits par Sixte Quint en 1590. Il faut attendre le XVIIe siècle pour lire les Colloques et les Adages en éditions expurgées, et le XXe siècle pour qu'il retrouve toute son actualité.

"Je souhaite être un citoyen du monde, appartenir à tous, ou plutôt rester un étranger pour tous", avait écrit à l'apogée de sa vie ce prince des humanistes, chef reconnu d'une "République des Lettres" dont la langue commune était le latin.