Denis Diderot : Traité du Beau
Denis Diderot
Biographie : Vie et oeuvre de Denis Diderot.

Denis Diderot est né à Langres le 5 octobre 1713, d'un père qui était coutelier, et il eut un frère chanoine. Il devait mourir le 31 juillet 1784, cinq ans avant cette Révolution que son oeuvre avait préparée.

Il entra à neuf ans chez les Jésuites, qui furent frappés par l'intelligence de l'enfant, et il reçut la tonsure à douze ans. Mais son père, on ne sait pourquoi, s'opposa à sa vocation religieuse, et il l'envoya terminer ses études à Paris, au collège d'Harcourt.

Ce n'est qu'à trente-deux ans, après de longues années de misère, qu'il publia son premier ouvrage, une traduction libre de L'Essai sur le mérite et la vertu, oeuvre d'ailleurs sans grande importance (1745). Mais à partir de cette année commence une production d'oeuvres littéraires et philosophiques qui ne s'arrêtera qu'à sa mort.

De plus, tout au long de ces trente-sept années, Diderot entretint une correspondance presque comparable à celle de Voltaire, tandis que son effort principal se portait sur l'Encyclopédie, qui devait se composer de vingt et un gros volumes de texte, et de douze volumes de planches, avec deux volumes d'index. Diderot a dit de lui-même: "J'avais en une journée cent physionomies. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste." Il semble que l'on puisse ajouter: "fervent, sceptique, généreux, impitoyable, chaste, fidèle, licencieux et volage".

Cette diversité, ce "protéisme" furent très admirés par nombre de ses contemporains, et Rousseau disait de lui à Mme d'Epinay: "Diderot est un génie transcendant, comme il n'y en a pas deux dans ce siècle." Il ne semble pourtant pas que la postérité ait eu pour lui une admiration aussi totale que celle de Rousseau. L'homme fut sans doute un grand caractère. Son dévouement total à l'Encyclopédie, son courage en face des puissants, sa passion du travail, sa générosité font de lui une des puissantes figures du XVIIIe siècle. Il a pu écrire sans mentir: "On ne me vole pas ma vie: je la donne. Un plaisir qui n'est que pour moi me touche faiblement... C'est pour moi et pour mes amis que je lis, que je réfléchis, que j'écris, que je médite, que j'entends, que je regarde, que je sens. Dans leur absence, ma dévotion rapporte tout à eux, et je songe sans cesse à leur bonheur."

Il est certain que sa bonté fut une part de son génie, et il est remarquable que ce sceptique, qui attaqua avec tant de violence la théologie chrétienne, ait prétendu diriger sa vie par les préceptes de l'Evangile. Aussi bien, sa philosophie est assez sommaire, et ses opinions sont parfois contradictoires. Sa seule grande idée qui n'ait jamais varié, c'est qu'il faut détruire les religions, afin de fonder la science. Sur ce point capital, le sceptique n'a jamais eu le moindre doute. Il a combattu tous les dogmes avec une égale passion, et l'énorme Encyclopédie en est l'immortel témoignage. Immortel, non point par sa partie négative, qui n'est pas très originale. Les arguments qu'il invoque contre les Eglises sont ceux de la raison raisonnante, c'est-à-dire ceux de Voltaire et de bien d'autres. Mais la partie constructive représente véritablement le péristyle de la science moderne. "Jamais, écrivait Grimm, génies ne se sont ressemblés comme celui de Bacon et de M. Diderot." Certes, Francis Bacon, qui fut le génial auteur du Novum organum, et qui mourut en inventant l'art de conserver les viandes par le froid, paraît être le père et le fondateur des sciences expérimentales. Mais cent cinquante ans plus tard, le fils du coutelier de Langres réunissait les premiers résultats acquis par la nouvelle méthode. Avec son esprit cartésien, il les classait, il les coordonnait, et sur les fondations jetées par Francis Bacon, il a fait sortir de terre les assises du monument: cette partie de son oeuvre est sans doute impérissable.

Le style de ses ouvrages philosophiques est merveilleusement clair, rapide, original: on le reconnaît à première vue. Cependant, il est parfois déparé par des négligences: il semble que l'auteur, se fiant à sa verve, à son don d'improvisation — qui est unique — ait souvent négligé de relire la page qu'il venait d'écrire. En revanche, ses ouvrages littéraires font regretter que cet écrivain de génie n'ait pas consacré aux lettres la meilleure partie de son temps, car ses pages les plus belles sont précisément celles qui ne prouvent rien: Le Neveu de Rameau et Jacques le Fataliste sont d'authentiques chefs-d'oeuvre de la littérature de tous les temps. Certes, l'Encyclopédie est admirable, mais elle nous a privés d'un très grand romancier. Ses deux pièces de théâtre, Le Fils naturel et Le Père de famille, ne sont pas des ouvrages parfaits, mais ils sont les premiers de leur genre, et presque tout le théâtre moderne en est sorti...

Plus qu'un grand écrivain, il fut un grand créateur. Il a inventé les Encyclopédies, la Nouvelle, la Critique d'art, la Comédie dramatique, et dans chacun de ces genres, il improvisa des modèles, qui sont presque tous des chefs-d'oeuvre. Certes, il n'est pas mort à la fleur de l'âge, puisqu'il a vécu soixante et onze années. Pourtant ses ouvrages par leur aisance, leur vivacité, leur enthousiasme, leur éclat, ont l'air d'être des "oeuvres de jeunesse". Aussi a-t-on pu dire: Que n'a-t-il vécu plusieurs siècles !

Sa fin, que raconte une préface anonyme, sans doute rédigée par Dutailly, fut digne de son caractère et de sa vie. Sans doute, après son retour de Russie, il continue de travailler à Jacques le Fataliste, à La Religieuse, à l'Essai sur Claude et Néron; mais il sent les progrès continus d'une destruction qui échappait à ses amis. Il disait que sa tête était usée, qu'il était toujours las, qu'il n'avait plus d'idées. Dans l'été de 1784, il alla s'établir dans un appartement que Catherine II, sur la demande de Grimm, lui avait fait préparer rue de Richelieu. Lui qui avait toujours demeuré dans un taudis ne se reconnaissait plus dans "ce palais". La mort y était entrée avec lui.

Le 29 juillet 1784, comme on apportait un lit que les ouvriers avaient peine à dresser, "Mes amis", leur dit-il avec calme, "vous prenez bien du mal pour un meuble qui ne servira pas quatre jours". Le lendemain il se leva, et se mit à table gaiement, mangea même un peu, et se tut. Il était mort.