Denis Diderot

Denis Diderot

Denis Diderot est né à Langres le 5 octobre 1713, d'un père qui était coutelier, et il eut un frère chanoine. Il devait mourir le 31 juillet 1784, cinq ans avant cette Révolution que son oeuvre avait préparée.

Il entra à neuf ans chez les Jésuites, qui furent frappés par l'intelligence de l'enfant, et il reçut la tonsure à douze ans. Mais son père, on ne sait pourquoi, s'opposa à sa vocation religieuse, et il l'envoya terminer ses études à Paris, au collège d'Harcourt.

Ce n'est qu'à trente-deux ans, après de longues années de misère, qu'il publia son premier ouvrage, une traduction libre de L'Essai sur le mérite et la vertu, oeuvre d'ailleurs sans grande importance (1745). Mais à partir de cette année commence une production d'oeuvres littéraires et philosophiques qui ne s'arrêtera qu'à sa mort.

De plus, tout au long de ces trente-sept années, Diderot entretint une correspondance presque comparable à celle de Voltaire, tandis que son effort principal se portait sur l'Encyclopédie, qui devait se composer de vingt et un gros volumes de texte, et de douze volumes de planches, avec deux volumes d'index. Diderot a dit de lui-même: "J'avais en une journée cent physionomies. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste." Il semble que l'on puisse ajouter: "fervent, sceptique, généreux, impitoyable, chaste, fidèle, licencieux et volage".

Cette diversité, ce "protéisme" furent très admirés par nombre de ses contemporains, et Rousseau disait de lui à Mme d'Epinay: "Diderot est un génie transcendant, comme il n'y en a pas deux dans ce siècle." Il ne semble pourtant pas que la postérité ait eu pour lui une admiration aussi totale que celle de Rousseau. L'homme fut sans doute un grand caractère. Son dévouement total à l'Encyclopédie, son courage en face des puissants, sa passion du travail, sa générosité font de lui une des puissantes figures du XVIIIe siècle. Il a pu écrire sans mentir: "On ne me vole pas ma vie: je la donne. Un plaisir qui n'est que pour moi me touche faiblement... C'est pour moi et pour mes amis que je lis, que je réfléchis, que j'écris, que je médite, que j'entends, que je regarde, que je sens. Dans leur absence, ma dévotion rapporte tout à eux, et je songe sans cesse à leur bonheur."

Il est certain que sa bonté fut une part de son génie, et il est remarquable que ce sceptique, qui attaqua avec tant de violence la théologie chrétienne, ait prétendu diriger sa vie par les préceptes de l'Evangile. Aussi bien, sa philosophie est assez sommaire, et ses opinions sont parfois contradictoires. Sa seule grande idée qui n'ait jamais varié, c'est qu'il faut détruire les religions, afin de fonder la science. Sur ce point capital, le sceptique n'a jamais eu le moindre doute. Il a combattu tous les dogmes avec une égale passion, et l'énorme Encyclopédie en est l'immortel témoignage. Immortel, non point par sa partie négative, qui n'est pas très originale. Les arguments qu'il invoque contre les Eglises sont ceux de la raison raisonnante, c'est-à-dire ceux de Voltaire et de bien d'autres. Mais la partie constructive représente véritablement le péristyle de la science moderne. "Jamais, écrivait Grimm, génies ne se sont ressemblés comme celui de Bacon et de M. Diderot." Certes, Francis Bacon, qui fut le génial auteur du Novum organum, et qui mourut en inventant l'art de conserver les viandes par le froid, paraît être le père et le fondateur des sciences expérimentales. Mais cent cinquante ans plus tard, le fils du coutelier de Langres réunissait les premiers résultats acquis par la nouvelle méthode. Avec son esprit cartésien, il les classait, il les coordonnait, et sur les fondations jetées par Francis Bacon, il a fait sortir de terre les assises du monument: cette partie de son oeuvre est sans doute impérissable.

Le style de ses ouvrages philosophiques est merveilleusement clair, rapide, original: on le reconnaît à première vue. Cependant, il est parfois déparé par des négligences: il semble que l'auteur, se fiant à sa verve, à son don d'improvisation — qui est unique — ait souvent négligé de relire la page qu'il venait d'écrire. En revanche, ses ouvrages littéraires font regretter que cet écrivain de génie n'ait pas consacré aux lettres la meilleure partie de son temps, car ses pages les plus belles sont précisément celles qui ne prouvent rien: Le Neveu de Rameau et Jacques le Fataliste sont d'authentiques chefs-d'oeuvre de la littérature de tous les temps. Certes, l'Encyclopédie est admirable, mais elle nous a privés d'un très grand romancier. Ses deux pièces de théâtre, Le Fils naturel et Le Père de famille, ne sont pas des ouvrages parfaits, mais ils sont les premiers de leur genre, et presque tout le théâtre moderne en est sorti...

Plus qu'un grand écrivain, il fut un grand créateur. Il a inventé les Encyclopédies, la Nouvelle, la Critique d'art, la Comédie dramatique, et dans chacun de ces genres, il improvisa des modèles, qui sont presque tous des chefs-d'oeuvre. Certes, il n'est pas mort à la fleur de l'âge, puisqu'il a vécu soixante et onze années. Pourtant ses ouvrages par leur aisance, leur vivacité, leur enthousiasme, leur éclat, ont l'air d'être des "oeuvres de jeunesse". Aussi a-t-on pu dire: Que n'a-t-il vécu plusieurs siècles !

Sa fin, que raconte une préface anonyme, sans doute rédigée par Dutailly, fut digne de son caractère et de sa vie. Sans doute, après son retour de Russie, il continue de travailler à Jacques le Fataliste, à La Religieuse, à l'Essai sur Claude et Néron; mais il sent les progrès continus d'une destruction qui échappait à ses amis. Il disait que sa tête était usée, qu'il était toujours las, qu'il n'avait plus d'idées. Dans l'été de 1784, il alla s'établir dans un appartement que Catherine II, sur la demande de Grimm, lui avait fait préparer rue de Richelieu. Lui qui avait toujours demeuré dans un taudis ne se reconnaissait plus dans "ce palais". La mort y était entrée avec lui.

Le 29 juillet 1784, comme on apportait un lit que les ouvriers avaient peine à dresser, "Mes amis", leur dit-il avec calme, "vous prenez bien du mal pour un meuble qui ne servira pas quatre jours". Le lendemain il se leva, et se mit à table gaiement, mangea même un peu, et se tut. Il était mort.
Marcel Pagnol

Oeuvre de Diderot

Le penseur

Si Diderot exerce d'abord sa plume en traduisant de l'anglais l'Histoire de la Grèce (1742) de Temple Stanyan, puis, avec Eidous et Toussaint, le Dictionnaire universel de médecine et de chirurgie (de 1744 à 1748) de Robert James, son premier véritable travail d'écriture date de 1745, avec l'adaptation en français de l'Essai sur le mérite et la vertu de Shaftesbury.

Mais sa première création originale, quoique inspirée encore de Shaftesbury, est, en 1746, les Pensées philosophiques, aussitôt condamnées par le Parlement de Paris: par sa forte coloration déiste, l'oeuvre constituait le premier pas de l'itinéraire qui devait mener le philosophe au matérialisme athée. La forme dialoguée de certaines pensées, qui mettaient aux prises chrétiens et incrédules, apparemment en faveur des premiers, ne trompa personne, pas plus que la très orthodoxe profession de foi catholique de la pensée LVIII. L'enthousiasme de l'auteur des Pensées philosophiques pour les preuves de l'existence de Dieu fondées sur la connaissance de la nature, chères aux déistes, y apparaît en effet clairement et l'on sent même poindre, dans la fameuse pensée XXI énonçant l'hypothèse du jet fortuit des atomes comme origine du monde, le matérialisme futur de Diderot.

Plus prudent, dans La Promenade du Sceptique (1747), Diderot use du déguisement de la fable et de l'allégorie pour attaquer le christianisme et exalter la religion naturelle. Un roman libertin, Les Bijoux indiscrets (1748), le distrait même quelque temps de ses spéculations philosophiques. Né, dit-on, d'un pari, et destiné à subvenir aux dépenses de Mme de Puisieux, la maîtresse de Diderot, ce pétulant récit dans lequel s'enchaînent, sur un rythme alerte, les situations cocasses, résultant des vertus magiques d'un anneau capable de faire parler les bijoux des dames, employé par le sultan du Congo pour se désennuyer et vérifier la moralité des femmes de la Cour, intéresse avant tout par sa drôlerie, mais ne peut-on pas voir déjà, dans cet anneau révélateur, l'équivalent du neveu de Rameau qui, tel un levain, permet par sa présence de dégager le vrai du paraître ?

Toutefois, si Diderot paraît s'écarter de sa réflexion subversive sur l'univers, c'est pour mieux y revenir et frapper un grand coup, en 1749, avec sa Lettre sur les aveugles. Sous couvert de préoccupations médicales, Diderot y développe des idées matérialistes en attribuant à l'aveugle Saunderson, sur son lit de mort, un mouvement de révolte contre une certaine apologétique qui, pour mieux asseoir l'existence de Dieu, insistait sur les merveilles de l'Univers. N'est-il pas, lui non-voyant, bien placé pour rappeler qu'il existe des "ratés" dans cette belle ordonnance ? Constatation qui donne lieu à une hypothèse représentant le monde comme le résultat d'une combinaison d'atomes en mouvement, dont la rencontre produit aussi des "monstres".

Tant de hardiesse, même placée dans la bouche d'un personnage et dûment réfutée par un pasteur rendu au chevet du mourant, ne passa pas inaperçue. C'en était trop. Et voilà notre exubérant philosophe emprisonné au donjon de Vincennes, juste le temps de faire amende honorable et de reconnaître que "les Pensées, les Bijoux et la Lettre sur les aveugles sont des intempérances d'esprit qui [lui] sont échappées" (lettre à M. Berryer, lieutenant-général de police, 13 août 1749).

La leçon n'a pas profité à l'imprudent, qui se lance bientôt dans une aventure qui devait durer vingt-deux ans et marquer son siècle, ainsi que les générations à venir, celle de l'Encyclopédie. Ce Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers ne devait, à l'origine, que modestement être la traduction, en quatre volumes, de la Cyclopaedia or Universal Dictionary of the Arts and Sciences d'E. Chambers (2 vol. in-folio, enrichis de gravures) qui avait obtenu outre-Manche, en 1728, un vif succès. Son principal objectif, annonçait le Prospectus de 1750, serait, à la suite du modèle anglais, de "dresser un tableau général des efforts de l'esprit humain dans tous les genres et dans tous les siècles". Son originalité résiderait dans la mise en évidence des relations entre les sciences et les arts et son mérite serait d'être fondée non seulement sur les recherches livresques des plus grands spécialistes de chaque question mais aussi sur des enquêtes directes dans les ateliers et les manufactures. Placer toutes les connaissances à la lumière du jour, pénétrer dans les secrets des fabriques, diffuser partout les lumières, l'ambition était des plus honorables.

Mais, très vite, sous la houlette de Diderot, l'Encyclopédie dépassa le stade de simple répertoire du savoir humain pour se muer en instrument de la lutte philosophique. Ce que le Prospectus de 1750 ne disait pas, mais que l'article "Encyclopédie", en 1755, énonce clairement, c'est la volonté des encyclopédistes de "changer la façon commune de penser". Il s'agissait, dans leur esprit, moins d'inculquer des idées novatrices au lecteur de l'Encyclopédie que de l'inciter à penser par lui-même, notamment en matière religieuse et politique, en dehors de tout préjugé et de toute superstition. Cela ne pouvait, il va sans dire, s'accomplir par trop ouvertement et bien souvent la critique fut indirecte, procédant par sous-entendus, ironie, voire par manipulation des sources et rapprochements audacieux. Ainsi l'art des renvois dans l'Encyclopédie est-il resté fameux. L'effet de l'éloge pompeux des Franciscains, dans l'article "Cordeliers", par exemple, se trouve anéanti par la critique des vaines querelles monastiques, à l'article "Capuchon" — auquel renvoie le premier article --, qui laissent soupçonner que ce premier article est ironique. Quant au renvoi fort connu de l'article "Anthropophages" à l'article "Eucharistie", il parle suffisamment de lui-même pour qu'il ne soit même pas nécessaire de lire l'article pour en saisir la portée antichrétienne.

Le résultat ne se fit pas attendre et, dès la parution des deux premiers volumes, en 1751 et 1752, l'Encyclopédie souleva un tel tollé d'indignation que le Parlement, le Pape et le Conseil du Roi la condamnèrent comme contraire à la religion, aux bonnes moeurs et à l'Etat. Ce n'était que le début d'une longue suite de péripéties, malgré lesquelles Diderot poursuivit cahin-caha l'entreprise encyclopédique, jusqu'au moment où il put s'écrier, en septembre 1765, après la sortie du dix-septième et dernier volume de texte: "Le grand et maudit ouvrage est fini" (lettre à Damilaville). Les derniers volumes de planches allaient paraître en 1772.

Mais, si accaparé qu'il fût par sa tâche éditoriale, Diderot ne cessa pas d'écrire des oeuvres philosophiques au cours de la vingtaine d'années pendant lesquelles il dirigea l'Encyclopédie:

-- en 1751, la Lettre sur les sourds et muets, qui propose une théorie originale sur la formation du langage et annonce plusieurs des conceptions esthétiques de Diderot,
-- en 1753, De l'interprétation de la nature, qui montre l'utilité de la méthode expérimentale pour l'explication du monde et constitue une étape de plus vers le système matérialiste exposé dans Le Rêve de d'Alembert,
-- en 1769, enfin, Le Rêve de d'Alembert, qui, attribuant formellement à la pensée humaine une origine matérielle, représente le stade ultime de l'évolution philosophique de Diderot sur la question.

Durant la période encyclopédique, Diderot commença même sa carrière de dramaturge, avec Le Fils naturel (1757) et Le Père de famille (1758), tout en poursuivant son oeuvre narrative: première rédaction de La Religieuse en 1760, ébauche probable du Neveu de Rameau autour de 1761-62, début de l'écriture de Jacques le Fataliste en 1765, rédaction de quelques contes, parmi lesquels Mystification, Les Deux Amis de Bourbonne, Entretien d'un père avec ses enfants.

Il s'adonna en même temps à la critique d'art (neuf Salons entre 1759 et 1771, auxquels s'en ajouteront deux en 1775 et 1781), composa divers essais sur la peinture et travailla pour la Correspondance littéraire de Grimm.

Mais il attendit la fin de l'Encyclopédie pour rédiger son oeuvre proprement politique, fruit des germes de réflexion contenus dans ses oeuvres précédentes et aussi d'une circonstance historique, son voyage en Russie de 1773, qui aboutit à de très précis Mémoires pour Catherine II, issus des longues discussions échangées avec la tsarine, dans lesquels il propose un certain nombre de réformes précises, concernant notamment la représentation du peuple dans les conseils politiques.

Un an plus tard, il prend, dans les Observations sur le Nakaz, restées manuscrites jusqu'à sa mort, le contrepied de plusieurs des principes suivis par la souveraine, en particulier dans le domaine des impôts et sur la question du servage. Cependant, c'est dans son dernier ouvrage, l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron (1782), version augmentée d'un ouvrage paru en 1778, qu'il pousse le plus loin sa haine du despotisme.

Le conteur

Novateur, Diderot ne le fut pas qu'en philosophie. Son oeuvre romanesque, qu'on peut presque entièrement situer dans cette partie du XVIIIe siècle que le spécialiste de l'histoire du roman Henri Coulet appelle "période de fermentation" (1760-1789), caractérisée par la hardiesse des formes et l'ampleur des ambitions, se distingue par son originalité formelle. Chacun des grands textes romanesques de Diderot, La Religieuse, Le Neveu de Rameau, Jacques le Fataliste, constitue une sorte de laboratoire de recherche sur l'écriture romanesque et pose de ce fait d'ardus problèmes de classification à la critique contemporaine.

À commencer par La Religieuse, cette "effroyable satire des couvents", selon les propres termes de Diderot, dont la genèse forme elle-même un véritable roman. Au début de 1759, le marquis de Croismare, habitué du salon de Mme d'Epinay, apprécié des autres invités aussi bien pour sa culture que pour ses qualités de coeur, décide de rentrer dans son château, près de Caen. Quinze mois après son départ, ses amis, consternés, imaginent une petite conspiration pour le faire revenir. Comptant sur sa générosité, ils lui font parvenir la prétendue lette d'une religieuse (Suzanne Simonin), entrée au couvent contre son gré, évadée de son abbaye et réclamant sa protection.

S'engage alors une correspondance qui devait durer jusqu'en mai 1760. Ce sont ces lettres que l'on peut lire dans la "Préface-annexe", parue le 15 mars 1770 dans la Correspondance littéraire, précédée d'une présentation de Grimm, qui fait aujourd'hui partie intégrante du roman. Cependant, malgré les supplications de la religieuse, le marquis ne se décide pas à rentrer à Paris; il propose au contraire à sa correspondante de venir au château comme femme de chambre de sa propre fille. Désespérant de ramener leur précieux ami, les complices ne voient d'autre issue que de faire mourir leur héroïne. Mme Madin, sa prétendue hôtesse, rapporte au marquis la fin pathétique de la pauvre Suzanne, en lui adressant les papiers qu'elle lui a remis avant de mourir; ils contiennent l'"histoire de sa vie chez ses parents et dans les trois maisons religieuses où elle a demeuré, et ce qui s'est passé après sa sortie". Ce sera le plan du roman: Suzanne chez elle, Suzanne à Sainte-Marie, Suzanne à Longchamp, Suzanne à Sainte-Eutrope près d'Arpajon, Suzanne évadée.

Ce qui n'était à l'origine qu'une mauvaise plaisanterie a donc donné naissance à un roman, "le seul véritable roman de Diderot" selon Georges May, et aussi "l'un des cinq ou six romans les plus importants du XVIIIe siècle français" (Diderot et La Religieuse, p. 17).Tout se passe comme si l'écrivain, poussé par une espèce de démon intérieur, n'avait pu s'empêcher d'aller jusqu'au bout de son inspiration: "Je suis après ma Religieuse", écrit-il à Damilaville. "Mais cela s'étend sous ma plume, et je ne sais plus quand je toucherai la rive" (1er août 1760). "Je me suis mis à faire La Religieuse, et j'y étais encore à trois heures du matin, je vais à tire-d'aile", confie-t-il à Mme d'Epinay. "Ce n'est plus une lettre, c'est un livre" (novembre 1760).

Cette genèse hors du commun nous vaut un ouvrage composite, qui hésite entre mémoires, journal intime et roman épistolaire. Plusieurs "inadvertances", constate G. May, portent atteinte à la structure mémoriale de La Religieuse. La plus invraisemblable concerne la naïveté de Suzanne au moment où elle rédige ses mémoires. Comment la croire ignorante sur la nature des calomnies dont elle est victime à Longchamp ou sur les raisons de l'extase de la mère supérieure homosexuelle d'Arpajon, alors qu'à la fin du récit on apprend qu'elle a eu la révélation de la vérité ? Pareilles bévues de la part de Diderot, si elles ne prouvent pas son sens de la logique, montrent au moins sa capacité à sympathiser avec son personnage, au point de s'identifier à Suzanne à chaque moment de sa destinée: "Les circonstances imposaient à l'auteur de La Religieuse, conclut G. May, la forme des mémoires, mais l'instinct profond de l'écrivain le poussait vers une autre forme romanesque qu'il pressent, celle du journal intime, où chaque moment de la durée demeure invariablement dans le présent et ne se prive d'aucune de ses virtualités." (op. cit., p. 206).

Mais ne faut-il voir dans l'incroyable innocence du personnage qu'une entorse au procédé de la rétrospection ? Elle jouerait plutôt, selon Jacques Rustin, un rôle narratif: "... il est clair que sa cruelle et passive innocence a pour fonction dynamique de contraindre Mme *** à se démasquer progressivement et à mourir finalement d'une mort théâtrale et ignominieuse" ("La Religieuse de Diderot: mémoires ou journal intime ?", in Le journal intime et ses formes littéraires, éd. V. del Litto, 1978, p. 31). Dès lors, La Religieuse apparaît plutôt comme la conséquence d'une volonté consciente de Diderot de concilier le détachement lié au récit rétrospectif avec la chaleur du roman épistolaire. En effet, si, comme le fait remarquer Emile Lizé, Diderot a effectué en 1780-81 une série de corrections visant à transformer la lettre en mémoires, il n'en reste pas moins que le texte initial était avant tout une lettre, avec plusieurs des caractéristiques de l'oral et toute une rhétorique de la séduction propre à la lettre. "Parfois roman en forme de mémoires, lorsque le point de vue est celui de la rétrospection, mais plus souvent lettre-mémoire quand le point de vue est celui de l'instantané, La Religieuse n'est pas une oeuvre pure. Les intentions et les moyens de l'écrivain n'y sont pas toujours bien accordés" ("La Religieuse, un roman épistolaire ?", Studies on Voltaire n° 98, p. 162).

Est-ce à dire que Diderot maîtrise mal la matière romanesque ? N'est-ce pas plutôt qu'il joue avec une grande virtuosité des possibilités de celle-ci, affirmant par là sa liberté de créateur, au moins égale à celle du philosophe ? La composition du Neveu de Rameau n'est guère plus simple. Etalée sur au moins deux périodes (1761-62, sous le coup de l'affront infligé par la comédie Les Philosophes de Palissot, puis 1772-73 au gré des événements du siècle), la genèse de ce génial dialogue entre le Neveu et le Philosophe, censé se dérouler en quelques heures au Café de la Régence, en fait une curieuse conversation, formée par strates successives, où la mort de l'oncle de Rameau (1764), par exemple, voisine avec les Trois Siècles de littérature de Sabatier de Castres (1772). La même liberté se retrouve dans le traitement des thèmes. Par l'enchevêtrement de sujets qui le constitue, cet entretien mérite bien le sous-titre de "satire seconde" — à entendre au sens latin de pot-pourri de libres propos — que lui a donné Diderot, songeant à sa "Satire première sur les caractères et les mots de caractère, de profession, etc."

On part, en effet, dans Le Neveu de Rameau, d'une réflexion sur les hommes de génie pour en venir à des considérations sur l'éducation des jeunes filles, puis sur le vice et le bonheur, avant d'aboutir à la critique mordante des hôtes de la maison Bertin par le Neveu qui en fait partie et à la terrible histoire de cet Avignonnais qui livra son ami, juif, à l'Inquisition pour le dépouiller. "Querelle des Bouffons", pantomime musicale, à nouveau éducation, son propre échec, "pantomime des gueux" occuperont ensuite le Neveu, jusqu'au moment où la cloche de l'Opéra viendra mettre fin à cette conversation à bâtons rompus.

Il existe pourtant un ordre dans cet entrelacs apparemment capricieux de sujets, conforme à la description de la progression d'une conversation que donne Diderot dans sa correspondance: "C'est une chose singulière que la conversation, surtout lorsque la compagnie est un peu nombreuse. Voyez les circuits que nous avons faits. Les rêves d'un malade en délire ne sont pas plus hétéroclites. Cependant, comme il n'y a rien de décousu ni dans la tête d'un homme qui rêve, ni dans celle d'un fou, tout se tient aussi dans la conversation; mais il serait quelquefois bien difficile de retrouver les chaînons imperceptibles qui ont attiré tant d'idées disparates" (à Sophie Volland, 20 oct. 1760). Les images de polype, de symphonie, de jeu d'échecs, d'arabesque, etc., qui ont souvent été utilisées pour rendre compte de la structure complexe de ce dialogue entre LUI et MOI disent bien que, pour n'être pas linéaire, la progression de la conversation, dans Le Neveu de Rameau, n'est pas sans logique ni "maillons".

À y voir de plus près, Le Neveu de Rameau apparaît comme une série de variations sur les thèmes du génie, de la flatterie, de la morale et de la musique, que Diderot, à travers ses personnages, examine sous des angles différents afin de faire jaillir, de la confrontation des points de vue, la vérité qu'en homme des Lumières il cherche. Cela ne fait pas pour autant du Neveu de Rameau un dialogue socratique, dans la mesure où il n'est dans ce dialogue entre le Philosophe et ce pauvre diable, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ni maître ni disciple, et encore moins de vérité absolue. Tour à tour, chaque interlocuteur prend le pas sur l'autre, réussissant à lui en remontrer, et il arrive que le détachement hautain qu'affiche le Philosophe au début soit ébranlé, de même que l'assurance gouailleuse du Neveu ne manque pas de se fêler en cours de route. Bien plus, sans qu'on puisse parler de synthèse entre les idées en général contraires de LUI et de MOI, il est des cas où, à la faveur de cette méthode dialectique elles influent les unes sur les autres, au point que, si aucun des deux ne se rallie jamais vraiment à la thèse de l'autre sur un sujet donné, il peut advenir que l'un des interlocuteurs, sur l'un des thèmes centraux du dialogue, prenne en compte l'acquis de l'échange précédent pour, sinon élaborer, du moins parfaire sa propre théorie.

C'est le cas, par exemple, de la discussion sur le génie, conduite — avec des pauses qui ne nous éloignent qu'en apparence du sujet — d'un bout à l'autre du Neveu de Rameau: les objections indignées du Philosophe à l'énoncé de l'éloge de la flatterie par le Neveu et sa présentation enthousiaste de l'homme de génie ont manifestement été entendues, malgré ses protestations, par le Neveu, qui concède à la fin la possibilité d'un mode de vie plus digne, ainsi que ses regrets de ne pas être l'un de ces génies qu'il dénigrait. Inversement, le Philosophe, s'il ne varie guère sur ses positions de départ, tire au moins parti de la confrontation pour définir, grâce aux éclairs de génie de LUI, son identité de Philosophe. Nous nous trouvons, avec ce Neveu de Rameau, devant un type de dialogue sans précédent et qui n'aura d'ailleurs pas de suite. Remarquablement adapté à l'esprit dialectique de Diderot, qui n'aborde jamais une idée sans envisager son contraire, et surtout à ce siècle des Lumières qui eut la passion de la vérité, le goût de la discussion contradictoire en même temps que la conscience aiguë de la relativité du vrai, le dialogue exceptionnel que rapporte, après un court prologue, le Philosophe dans Le Neveu de Rameau constitue une forme élaborée, voire très sophistiquée, de ce que peut obtenir un écrivain en jouant sur toutes les possibilités de l'écriture.

Le roman le plus célèbre de Diderot, Jacques le Fataliste, se présente en fait comme un antiroman. Son auteur y clame à maintes reprises sa volonté de ne pas écrire un roman, genre qu'il associe au mensonge. Ainsi, refusant de lancer les brigands maîtrisés par Jacques à la poursuite du maître et du valet, il précise: "Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige d'employer ce qu'un romancier ne manquerait pas d'employer. Celui qui prendrait ce que j'écris pour la vérité serait peut-être moins dans l'erreur que celui qui le prendrait pour une fable."

De fait, Jacques le Fataliste apparaît dès l'abord en rupture avec les règles habituelles du roman: ni découpage en chapitres ni intrigue suivie, dédain des indications temporelles et spatiales, nulle étude des caractères et, pour couronner le tout, aucune fin déterminée mais le choix pour le lecteur entre trois options. De là à faire de Diderot le précurseur du nouveau roman, il n'y a qu'un pas, que certains critiques ont franchi. Mais il y a quelque anachronisme, sinon un contresens, à voir dans l'oeuvre les prémisses de L'Ere du soupçon.

Si Jacques le Fataliste pratique si ouvertement la critique du roman, c'est évidemment à celui de son temps qu'il s'en prend, ou plutôt aux différents types de romans en usage à son époque. A l'aide de quelques jalons historiques précis, qui ne concordent d'ailleurs pas toujours entre eux, jetés dans un livre passablement désinvolte à l'égard des repères temporels, Diderot fait un pied de nez au roman historique, qui se prétend le reflet du réel. L'auteur s'applique sans cesse, en outre, à mettre en évidence, pour les dénigrer, les ficelles du roman d'aventures; les coïncidences invraisemblables, événements rocambolesques qui peuplent ce type de romans sont ainsi soigneusement évités et déconsidérés, comme le hasard qui remettrait Jacques et son maître en présence du cheval qui leur a été volé: "C'est ainsi que cela arriverait dans un roman, un peu plus tôt ou un peu plus tard, de cette manière ou autrement; mais ceci n'est point un roman, je vous l'ai déjà dit, je crois, et je vous le répète encore."

Quant aux romans d'amour dont sont nourris ses contemporains depuis leur enfance, ils sont vigoureusement rejetés par Diderot, qui leur reproche de n'être que des contes, sans rapport avec le réel. Oeuvre de tous les rejets, Jacques le Fataliste échappe de la sorte à toute tentative de classification formelle. Subordonnant son écriture romanesque à la recherche de la vérité, Diderot produit une oeuvre déconstruite qui, à l'image des fantaisies de la vie réelle, progresse par associations d'idées ou au contraire par coq-à-l'âne, en somme "une insipide rhapsodie de faits les uns réels, les autres imaginés, écrits sans grâce et distribués sans ordre", comme l'auteur se l'objecte à lui-même au sein de l'ouvrage.

Par cette méthode, il entend arracher le lecteur à l'illusion romanesque et établir avec lui une communication plus authentique. Toutefois, en mettant constamment en cause les procédés romanesques, l'auteur de Jacques le Fataliste aboutit à une oeuvre d'une grande sophistication, hautement littéraire par la distanciation critique qu'elle provoque par rapport à son propre contenu. C'est en cela qu'elle est véritablement moderne, et non par sa ressemblance avec le nouveau roman, comme l'a bien vu Eric Walter: "Si ce roman en rupture avec le romanesque nous fascine toujours, c'est surtout qu'il est traversé par des interrogations qui sont encore les nôtres: que peut le roman sur lui-même ? que peut le roman sur le réel ? pour qui écrit-on et comment est-on lu ?" (Jacques le Fataliste, Poche critique, 1975, p. 5).

À ces trois oeuvres romanesques maîtresses on pourrait en ajouter une quatrième, le Supplément au Voyage de Bougainville, que H. Bénac a pu classer, non sans raisons, dans les Oeuvres philosophiques de Diderot (éd. Garnier), mais qui relève indubitablement, malgré l'appellation trompeuse de "supplément", de la fiction narrative. Là encore, l'écrivain semble expérimenter un nouveau genre, en produisant cette oeuvre en cinq sections qui enfreignent l'ordre chronologique et qui, loin de philosophiquement se compléter, se heurtent au point qu'on ne saurait dire avec certitude, au sein d'une telle polyphonie, où se trouve la voix de Diderot.

En particulier, est-elle tout entière dans la violente dénonciation du colonialisme par le vieillard tahitien ? A., cet anonyme interlocuteur, sceptique devant B., pénétré des Lumières, qui lui présente le Voyage de Bougainville, n'exprime-t-il pas aussi un peu des réticences de Diderot face au mirage océanien ?

On citera, pour finir, les contes, moins connus, de Diderot qui, même lorsqu'ils possèdent une visée morale, comme Mme de la Carlière, Ceci n'est pas un conte, Les deux amis de Bourdonne, ou revêtent une signification philosophique, tels l'Entretien d'un philosophe avec la Maréchale de *** et l'Entretien d'un père avec ses enfants ou du danger de se mettre au-dessus des lois, brillent par leur extrême vivacité; on y sent le plaisir de conter qui anime Diderot. C'est encore plus vrai de Mystification, où le récit, pris sur le vif, garde un caractère d'improvisation proche de la vie réelle.

C'est que Diderot, plus qu'un romancier, est un conteur, comme en témoigne l'étonnante entrée en matière de Ceci n 'est pas un conte: "Lorsqu'on fait un conte, c'est à quelqu'un qui l'écoute; et pour peu que le conte dure, il est rare que le conteur ne soit interrompu quelquefois par son auditeur. Voilà pourquoi j'ai introduit dans le récit qu'on va lire, et qui n'est pas un conte ou qui est un mauvais conte, si vous vous en doutez, un personnage qui fasse à peu près le rôle du lecteur, et je commence."

N'est-ce pas également de cette manière-là, on l'a vu, qu'il écrit ses romans ? N'y a-t-il pas, notamment, du Jacques le Fataliste dans cette conception du conte ? Il semble qu'il y ait un point commun entre les oeuvres narratives polymorphes de Diderot, leur caractère oral. Oralité particulière du style épistolaire dans La Religieuse. Oralité essentielle du dialogue dans Le Neveu de Rameau, oralité de l'adresse directe dans Jacques le Fataliste, et tout cela mêlé dans les contes.

Le théoricien de l'art

L'esthétique de Diderot est placée sous le signe du paradoxe. De Diderot théoricien de l'art, la postérité a résolument retenu son fameux Paradoxe sur le comédien (rédigé en 1769, révisé en 1773). Le bon acteur, soutient Diderot, doit être de sang froid; pour émouvoir le public, au lieu de laisser libre cours à ses propres émotions, il s'emploie à maîtriser sa sensibilité et il calcule ses effets. Cette conception, comme toutes les théories esthétiques de Diderot, est étroitement liée à sa philosophie, qui pose l'homme comme double: tiraillé entre les deux principes organiques opposés de la sensibilité et du cerveau, il lui appartient de dominer la première pour conserver au second tout son pouvoir (Le Rêve de d'Alembert, également daté de 1769).

C'est aussi sur le principe de sensibilité que Diderot s'appuie pour proposer au théâtre un genre nouveau, le "drame sérieux", appelé encore "drame bourgeois", qui vise à insuffler la vertu au spectateur, en touchant son coeur. Dans les Entretiens sur Le Fils naturel (1757), il expose les grandes lignes de son programme: "La tragédie domestique et bourgeoise à créer. Le genre sérieux à perfectionner. Les conditions de l'homme à substituer aux caractères, peut-être dans tous les genres. La pantomime à lier étroitement avec l'action dramatique. La scène à changer, et les tableaux à substituer aux coups de théâtre."

Le résultat, il faut bien le dire, est assez décevant et on connaît mieux, de nos jours, les théories de Diderot sur le théâtre que son théâtre lui-même. Le Fils naturel (1757) ne manque pas de pathétique et s'élève parfois jusqu'au tragique, mais souffre d'une intrigue quelque peu compliquée. Le Père de famille (1758) a pour principal intérêt d'illustrer avec éclat les vertus de la pantomime. C'est peut-être la pièce la plus tardive de Diderot. Est-il bon ? Est-il méchant ? (1775) qui est la plus réussie et mériterait d'être mise en scène. Invitation, comme l'indique le titre, au débat moral, l'oeuvre ne perd jamais de vue sa finalité, qui était, dans l'esprit de Diderot, de divertir les gens du monde.

On retrouve, dans le domaine pictural, la plupart des principes que Diderot applique au théâtre et même au roman. Là aussi, Diderot privilégie l'émotion, recherche le vrai et le bon, comme il apparaît dans les Salons qu'il rédigea de 1759 à 1781, à l'occasion des expositions de l'Académie royale de peinture et de sculpture.

Autant de critères de jugement qui le poussent, au moment de la "Querelle des Bouffons" (1752-53), vers la musique italienne, plus apte que la française, selon lui, à reproduire le cri de la nature. Il existe donc une plus grande cohérence qu'on ne s'en aperçoit au prime abord dans cette oeuvre mêlée du polygraphe qu'est Diderot.

Philosophe, romancier, dramaturge et critique se rejoignent sur bien des points: esprit novateur, transgression des genres, amour du vrai, du bon, du beau dans tous les domaines, recherche d'un principe unificateur en philosophie comme en art... Et ce serait sans doute contenter les mânes de ce "touche-à-tout de génie" que de dire que son oeuvre est frappée au coin d'une grande unité.
Sylviane Albertan-Coppola

Brève histoire de l'Encyclopédie

Le dix-huitième siècle a beaucoup aimé les Dictionnaires. Il en a publié de toutes sortes et de tous formats, mais l'Encyclopédie occupe, dans l'histoire des idées et de la librairie, une place à part. Les autres dictionnaires étaient des dictionnaires spécialisés: langue, histoire, agronomie, commerce, art militaire, droit, géographie, médecine, police, etc,. L'Encyclopédie se veut universelle, raisonnée, et, pour la première fois, un dictionnaire français comporte un très grand nombre d'illustrations.

On ne saurait sous-estimer cette nouveauté et cet attrait, puisque sur trente-cinq volumes in-folio, l'Encyclopédie comporte 21 volumes de texte (dont 4 de suppléments), 12 volumes de planches (dont 1 de supplément) et 2 volumes d'index. Les planches, à elles seules, représentent un tiers de l'ouvrage. Elles sont, surtout celles des machines, d'une très grande beauté et furent pour beaucoup dans le succès.

L'idée d'une encyclopédie française était, comme on dit, depuis longtemps dans l'air. En 1675, Colbert avait invité l'Académie des Sciences à travailler à un "traité de mécanique", où seraient décrites "toutes les machines en usage dans la pratique des arts" et la compagnie s'appliquait sans hâte à la confection de cet ouvrage (le premier volume ne paraîtra qu'en 1761, le dernier en 1788). En 1694, Thomas Corneille avait publié un Dictionnaire des Arts et des Sciences dont Fontenelle donna une nouvelle édition en 1731, augmentée de la physique et des mathématiques. Enfin, en 1728, Chambers avait publié, à Londres, une Cyclopaedia or an Universal Dictionary of Arts and Sciences qui connut un grand succès. En 1744, le Journal des Savants rend compte avec éloge de la quatrième édition. Ce n'est pas une simple compilation. On y trouve une sorte d'histoire des idées et même une préface "montrant l'origine d'où chaque partie de nos connaissances est amenée et le rapport qu'elles ont à leur tige commune, aussi bien qu'entre elles. En 1745, un Anglais, Mills, et un Allemand, Sellius, apportèrent à André-François Le Breton, libraire, la traduction de la Cyclopaedia de Chambers. Le Breton l'accepta, puis se brouilla avec Mills. Il s'associa alors avec trois autres libraires, Briasson, Durand et David l'Aîné, obtint un nouveau privilège, chercha un directeur et, ne s'étant pas entendu avec l'abbé Jean-Paul de Gua de Malves, s'adressa à Diderot qui venait de traduire le dictionnaire de médecine de James.

Le Breton cherchait assurément à réaliser une bonne affaire. Mais l'idée le séduisait pour une autre raison. Il comptait parmi les francs-maçons de la première heure, ceux qui avaient acclimaté à Paris, entre 1725 et 1732, la maçonnerie anglaise et, en 1729, il avait installé la première loge orangiste chez son cousin Debure. De celle-là est issue la loge d'Aumont, dont les séances se tenaient à l'auberge du sieur Landelle, où fréquentèrent les éditeurs et principaux collaborateurs de l'Encyclopédie. En 1765, Le Breton figure encore comme Vénérable inamovible sur le tableau des loges dressé par la Grande Loge de France.

Or, en 1740, dans un discours qui reproduisit celui qu'avait prononcé trois ans plus tôt le chevalier Ramsay, le duc d'Antin, grand maître, avait vivement souhaité l'édition d'un dictionnaire universel d'inspiration maçonnique. Diderot accepta avec enthousiasme l'idée de Gua de Malves, qui était de refondre, de développer l'oeuvre de Chambers, d'en faire une somme ordonnée de toutes les conquêtes de l'esprit. Il fut entendu qu'il toucherait un traitement fixe de 1.200 livres (porté ensuite à 1.500), sans compter la rémunération pour ses articles. D'Alembert, déjà célèbre, accepta de partager la direction et d'assurer les articles de mathématiques.

Le choix de Diderot était à la fois décisif et compromettant. On le soupçonnait fortement d'être l'auteur des Bijoux indiscrets, roman licencieux. En juillet 1746, le Parlement de Paris a condamné ses Pensées philosophiques parues sans nom d'auteur. En 1749, paraît la Lettre sur les aveugles. Diderot est enfermé à Vincennes le 24 juillet. La police établit, par les déclarations du libraire, qu'il est bien l'auteur des Pensées, des Bijoux et de la Lettre. Il avoue tout ce qu'on veut et révèle beaucoup de choses qu'on ne lui demande pas. Les libraires qui ont engagé des sommes considérables dans l'entreprise encyclopédique — 80.000 livres, disent-ils — supplient l'autorité de délivrer l'home qui en "possède seul la clef". Le gouvernement prend en considération particulière cet intérêt commercial. Diderot, dont la détention a été très adoucie, est libéré au bout de dix semaines et maintenu à la tête de l'entreprise avec l'approbation du chancelier Daguesseau.

En 1750, les libraires lancent un Prospectus de l'ouvrage qui sera d'abord vendu par souscription - en tout 280 livres — et tiré à 4.250 exemplaires. Le succès est tout de suite assuré et plus de 2.500 souscriptions recueillies en trois ans. Le 1er juillet 1751, paraît le premier volume sous le titre Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers par une société de gens de lettres. Mis en ordre par M. Diderot de l'Académie Royale des Sciences et Belles-Lettres de Prusse; et quant à la partie mathématique, par M. D'Alembert de l'Académie Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse et de la Société Royale de Londres.

Ce volume s'ouvre par un long Discours préliminaire de D'Alembert, qui fut tout de suite célèbre, et qui s'efforce de reconstituer la filiation des connaissances humaines. Le Discours n'a plus aujourd'hui qu'un intérêt documentaire. Mais D'Alembert n'avait point caché les intentions du dictionnaire: battre en brèche la "superstition", substituer partout les vérités nouvelles à celles qui sont communément reçues, donner à la pensée, au jugement, des critères rationnels. il précise même par quel subterfuge "l'erreur" sera confondue sans qu'il y paraisse.

L'histoire de l'Encyclopédie est communément racontée comme une suite de persécutions et de coups terribles assénés par le pouvoir. C'est une flatteuse légende. Prenant une position antireligieuse, il était à prévoir que l'Encyclopédie serait critiquée, attaquée par les défenseurs de la religion. Pourquoi ne l'aurait-elle pas été ? De nombreux écrits ont été publiés en réfutation de ses idées, des articles de critique insérés dans l'Année littéraire, le Journal de Trévoux; des condamnations fulminées par les évêques, par le Pape, des essais de réfutation présentés notamment par le janséniste Abraham Chaumeix (Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie, 8 volumes in-12, Bruxelles). Mais quel a été l'effet de tout cela sur la publication et sur la vie de ses collaborateurs ? Exactement nul, ou peu s'en faut.

Les deux grandes "crises" de 1752 et 1759 se réduisent à presque rien. En 1752, à la suite de la condamnation par la Sorbonne de la thèse de l'abbé de Prades, collaborateur de Diderot pour la théologie (article Certitude), le Conseil d'Etat examine les deux premiers volumes parus. Il condamne les téméraires irrévérences de l'ouvrage, déclare les deux tomes "supprimés", mesure parfaitement inoffensive, puisqu'ils sont entre les mains des souscripteurs, et, dans ses mémoires, le marquis d'Argenson assure que Mme de Pompadour et plusieurs ministres incitent aussitôt les éditeurs, au nom de l'intérêt public, à poursuivre la publication sans désemparer. Le propos du mémorialiste est conforme à la vérité puisque, dans l'avertissement du tomme III, Diderot se dit "rassuré par la confiance du ministère public" et se vante de continuer le dictionnaire pour complaire au gouvernement.

Le comte d'Argenson, alors ministre, assure le passage en Allemagne de l'abbé de Prades et Diderot entrepose ses manuscrits chez le directeur de la librairie, Malesherbes, fils de Daguesseau. Chacune des années suivantes voit paraître un nouveau volume. En dépit des attaques de Palissot, des pamphlets (les Cacouacs, 1757), des protestations de l'épiscopat, des blâmes du Parlement, Louis XV et sa police demeurent parfaitement impassibles. Le nombre des souscripteurs atteint quatre mille. L'attentat de Damiens (1757), la publication de De l'Esprit (1758) par Helvétius, "maître d'hôtel de l'Encyclopédie", incitent enfin le Parlement à frapper un grand coup. L'Encyclopédie, contre laquelle l'avocat Joly de Fleury prononce un fougueux réquisitoire, est inscrite sur une liste de huit ouvrages condamnés. Condamnés à quoi ? à rien. Elle ne sera pas brûlée, mais simplement soumise à l'examen d'une commission de révision qui ne se réunira jamais, avec "suppression" pour la seconde fois des tomes distribués, donc insaisissables (6 février 1759).

De son côté, le 8 mars, le Conseil d'Etat révoque, sans plus, le privilège d'édition, ce qui revient uniquement à retirer aux éditeurs la propriété commerciale de l'ouvrage, mais un autre privilège leur est presque aussitôt accordé (le 8 septembre) pour les gravures. Quant à la police, à laquelle incombe l'exécution des mesures, elle s'empresse de conclure avec les libraires un arrangement réglant la publication "tacite" des volumes suivants. L'impression continue donc paisiblement.

Le premier volume de planches est livré en 1762, dix volumes de texte distribués d'un coup en 1766 avec l'adresse de Samuel Fauche à Neufchatel, et sans nom de directeur. En 1768, lorsqu'un souscripteur attaquera les libraires pour avoir dépassé les proportions et les prix de l'ouvrage, tels qu'ils avaient été fixés par le Prospectus, la justice le déboutera comme si elle n'avait rien condamné. La prétendue tempête de 1759 n'a eu que deux effets, la retraite précipitée de D'Alembert, homme brave, sans doute, mais ami de ses aises, et une censure occulte du libraire Le Breton qui, de sa propre autorité et fort soucieux de ses intérêts matériels, adoucira certains articles. Diderot ne s'en apercevra qu'en novembre 1764, ce qui prouve, entre autres choses, qu'il surveillait mal les épreuves. Il écrivit à Le Breton qu'il "était blessé jusqu'au tombeau", mais ne souffla mot aux souscripteurs.

Si l'on passe aux éditeurs, directeurs et collaborateurs de l'ouvrage, exposés en première ligne aux rigueurs des lois, on s'aperçoit qu'aucun n'a jamais été inquiété. Diderot a été emprisonné pour une tout autre affaire et peu de temps. Le libraire Le Breton, honoré du titre d'imprimeur du roi, le garda après l'alerte de 1752 et, après celle de 1759, il fut porté avec l'agrément du roi à la tête de la chambre syndicale parisienne. Parmi les collaborateurs, Quesnay est resté médecin du roi, Perronet, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, Le Roy, professeur à l'école des pages, Turgot intendant, Bourgelat, directeur de l'École vétérinaire de Lyon, Marmontel élu à l'Académie française en 1763, D'Alembert conserve sa pension et son secrétariat perpétuel, etc. Personne n'est poursuivi, personne n'est embastillé, sauf Le Breton, pendant huit jours, en 1766, pour donner satisfaction apparente à la prochaine assemblée du clergé et pour la raison qu'il avait trop ostensiblement envoyé à Versailles même d'énormes paquets des dix derniers volumes imprimés. M. Mathiez a eu bien raison de dire qu'une sorte de coopération s'était établie entre le pouvoir et les philosophes.

Les derniers volumes de l'Encyclopédie (planches) paraissent en 1772. C'est Panckoucke qui publie en 1774 et 1775 les volumes de supplément et en 1780 la table générale, sans la collaboration de Diderot, à qui il a bien offert la direction des suppléments, mais qui a trouvé que sa proposition n'était pas faite dans une forme assez polie.

Il existe d'autres éditions de l'Encyclopédie: une chez O. Diodati, à Lucques, en 28 volumes in-folio (1758-1771); une à Yverdon, "mise en ordre" par Fortunato Bartholomo de Felice, en 58 volumes in-quarto (1770-1780); une à Genève, chez Pellet, en 45 volumes in-quarto (1777-1779) avec six volumes de tables imprimées à Lyon (1780-81), une à Lausanne et à Berne, chez les Sociétés typographiques, en 36 volumes in-octavo et 3 volumes de planches in-quarto (1778-1781). La Bibliothèque Nationale de France (BNF) possède l'édition de Paris, aux armes de Louis XV, et l'édition de Lausanne, aux armes de Marie-Antoinette.

En 1782, Panckoucke commence une Encyclopédie méthodique, dont les 201 volumes ne seront terminés qu'en 1832.
Pierre Gaxotte

Marcel Pagnol
Diderot