Dante
Dante
Biographie : Vie et oeuvre de Dante.

Dante Alighieri, né à Florence (Italie) en mai 1265, est le plus grand poète d'Italie et l'un des plus grands des temps anciens et modernes. Avec La Divine comédie, il a donné aux Italiens et à l'humanité entière une oeuvre éclatante de poésie, emplie de tout l'idéal de la civilisation chrétienne. Son père, Alighiero di Bellincione, descendait des Cacciaguida (première moitié du XIIIe siècle); on ignore encore l'ascendance de sa mère, Bella. Dante avait à peine dix-huit ans que déjà il était fort savant en grammaire, logique, rhétorique; il rimait en langue vulgaire. Avant de mourir, en 1283, son père avait prévu, d'accord avec Manetto Donati, qu'il épouserait Gemma, fille de Manetto. Leur union peut se placer avant 1290. Si l'on veut connaître la vie de Dante dans sa réalité, il importe de ne pas se laisser égarer par son livre, Vita nuova, dans lequel son adolescence tout entière paraît vouée à son amour pour Béatrice. À cette époque, Dante écrit des poèmes lyriques qui ne sont pas tous inspirés par Béatrice; il se fait connaître des poètes contemporains, se lie d'une étroite amitié avec Guido Cavalcanti, Lapo Gianni, Cino da Pistoia, et complète ses études de rhétorique sinon sous l'enseignement direct de Brunetto Latini, du moins selon ses conseils. Il se rend à Bologne (1287), où professaient des maîtres experts dans les "arts libéraux". En juin 1289, il prend part au combat de Campaldino où Florence et la ligue guelfe écrasèrent les Gibelins toscans. Deux mois plus tard, il assiste à la reddition du château de Caprona tenu par les Pisans. Sa polémique avec Forese Donati — v. Rimes — doit se situer aux environs de 1290; les deux amis échangèrent, sur le ton le plus grossier, injures et accusations. Ainsi la jeunesse de Dante abonde-t-elle en péripéties. Toutes ses expériences le font participer activement à l'agitation des nobles Florentins.

Mais, par dessus-tout, c'est son amour pour Béatrice qui marque le plus profondément la formation de son génie poétique. Il commença de chanter cet amour selon le mode ordinaire de la poésie courtoise de l'école sicilienne et de l'école bolonaise (Guittone d'Arezzo), développant ses sentiments et son expérience de poète au contact du cercle aristocratique des tenants du dolce stil nuovo qui se reconnaissaient pour maître le Bolonais Guido Guinizelli. Mais, en même temps que Dante constatait que son inspiration amoureuse différait de celle de ses amis, il perfectionnait peu à peu sa technique poétique. La mort de Béatrice, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, accentua, sublima chez Dante le processus d'idéalisation de la femme aimée, déjà en puissance tandis que Béatrice vivait encore, et le poète, achevant la Vita nuova (1293-1294), se proposa la haute mission de chanter dans une grande oeuvre la sainteté de Béatrice dont il "dira ce qui jamais ne fut dit d'aucune".

Les années qui suivirent la Vita nuova furent consacrées par Dante à l'extrême perfectionnement de sa culture littéraire et philosophique. Virgile avec l'Enéide, mais aussi Horace et Ovide furent les poètes qui, plus que tous les autres, contribuèrent à la formation de son style. Cicéron, Sénèque, Boèce, furent ses auteurs préférés en morale. À ce moment, il suivait aussi des conférences théologiques et philosophiques à Santa-Croce et Santa-Maria-Novella, se familiarisant avec les doctrines philosophiques et religieuses d'Albert le Grand, de saint Thomas d'Aquin. Ses longues études poursuivies avec ferveur, son amour de la connaissance ne l'empêchèrent pas de participer à l'activité politique de sa cité natale. Plus tard, dans l'exil, il y puisa les éléments de son Banquet. Le gouvernement de Florence, l'année de la bataille de Bénévent (1266), dépendait du parti guelfe (la famille de Dante, noble bien que de fortune modeste, était guelfe). Mais la difficulté de gouverner était considérable, du fait des luttes perpétuelles entre les Grands accrochés à leurs privilèges, et le peuple "gras" ou "maigre", autrement dit, la petite et moyenne bourgeoisie. Après 1293, quand les ordonnances de justice excluèrent des fonctions publiques les nobles et les Grands non inscrits aux arts, Dante se fit inscrire aux arts de la médecine et de la pharmacie (1295).

Les documents qui nous ont été conservés sur l'activité de la commune de Florence de 1295 à 1300 ne signalent pas une grande activité politique de Dante. Entre les deux factions, les Blancs et les Noirs, qui divisent les Guelfes vers la fin du siècle (les Blancs dirigés par Vieri de Cerchi et les Noirs par Corso Donati), Dante prit parti pour les Blancs, partisans d'une politique à buts limités, pacifiques, mais jaloux de l'indépendance de Florence face aux empiétements de la Curie romaine. Les Blancs l'emportèrent sur les Noirs, mais ces derniers mirent à profit les visées ambitieuses du pape Boniface VIII et s'appuyèrent sur lui dans leur lutte pour la conquête du pouvoir. Quand Dante fut élu au Conseil avec cinq autres, tous du parti des Blancs, en qualité de prieurs pour deux mois: 15 juin - 14 août 1300, la situation intérieure de la cité était fort troublée, car elle se ressentait des rencontres sanglantes survenues entre les deux factions le 1er mai. En effet, le 23 juin, peu de jours après l'élection de Dante au priorat, survinrent de nouveaux incidents et la Seigneurie décida alors l'exil de sept chefs des Blancs, dont Guido Cavalcanti, et de sept chefs des Noirs dont Corso Donati. La modération, l'équité dont les prieurs s'entourèrent en la circonstance ne furent d'aucune utilité; les interventions du pape en faveur des Noirs ne manquèrent pas de troubler une bonne partie de la faction des Blancs. Entre les Blancs partisans d'un compromis avec Rome et les Blancs intransigeants, Dante opta pour ces derniers après son priorat; il en devint la voix la plus autorisée, manifestant en diverses assemblées son opposition formelle à certaines exigences du pape (190 juin 1301).

Peu de mois après, le destin des Blancs fut fixé. Boniface VIII autorisa les Noirs à faire appel à Charles de Valois pour pacifier la Toscane; une ambassade des Blanc (dont Dante faisait certainement partie) auprès du pape n'aboutit à rien. Le jour de la Toussaint 1301, Charles de Valois réprima une tentative de résistance par les armes et fit son entrée à Florence. Les Noirs exilés rentrèren dans la ville et firent le procès des Blancs. Dante fut fut condamné (par contumace) à un exil de deux ans hors de la Toscane, exclu de toute fonction publique et frappé d'une amende de cinq cents florins; la sentence, qui date du 27 janvier 1302, frappait trois autres inculpés sous le chef de trafic illicite des fonctions publiques, en particulier pour avoir utilisé les fonds publics à intriguer contre le pape et à s'opposer à l'arrivée de Charles de Valois. Dante, qui n'était vraisemblablement pas rentré à Florence lors de l'arrivée de Charles de Valois, fit défaut à l'instruction et ne parut point après le jugement, encourant ainsi la plus grave condamnation, celle de l'exil perpétuel (s'il était tombé entre les mains de la Seigneurie il eût été brûlé vif), prononcée le 10 mars de la même année.

La vie douloureuse de l'exilé commença pour Dante, l'éloignant pour toujours de sa patrie. C'est dans les années qui précédèrent de peu l'exil qu'il faut placer la crise qui troubla profondément la conscience, l'esprit, et peut-être même la foi du poète, si l'on se rapporte au passage de La Divine Comédie: "la forêt obscure", dans laquelle Dante s'était égaré à l'âge de trente-cinq ans, donc en 1300, et les reproches de Béatrice au paradis terrestre. On ne saurait opposer aucun argument valable pour dénier à Dante la réalité d'un tel égarement, ou d'une telle crise, qui devait être à la fois morale, intellectuelle et religieuse. On pourrait comprendre, dans cette période de grave trouble intellectuel et religieux, les premiers temps de son exil, le poids de l'injuste condamnation ayant dû lui paraître un signe du bouleversement de l'ordre moral et de la justice dans le monde. La première réaction de Dante devant sa condamnation fut la part active qu'il prit aux tentatives que firent les Blancs exilés et les Gibelins bannis pour rentrer à Florence par la force. Mais les milices des exilés furent battues à maintes reprises par les Noirs, subissant des pertes sévères, surtout à Castel Publicciano pendant l'été de 1303 et un an plus tard, en juillet 1304, à Lastra près de Fiesole. Entre ces deux batailles, Dante, découragé et en désaccord avec ses compagnons d'exil, avait commencé de s'éloigner d'eux. Ce fut pour lui la période la plus dure de son existence d'exilé, avec des moments affreux où il connut l'avilissement, les humiliations ainsi que le rapporte Leonardo Bruni citant une lettre en latin, perdue depuis, adressée au peuple de Florence en vue d'obtenir son rappel. Bruni prétend que Dante se fit "tout humble, cherchant par un bon comportement et des actions louables à recouvrer la grâce de rentrer à Florence; il se donna beaucoup de mal dans ce sens, ne se lassant pas d'écrire non seulement aux autorités mais aussi au peuple tout entier". Il cite entre autres une lettre débutant ainsi: "Popule mee, quid feci tibi ?"

La soumission fut de courte durée; bientôt une réaction salutaire de la conscience de Dante devant l'injustice lui donna une force accrue qui lui rendit supportables ses pérégrinations à travers l'Italie. Il fut accueilli d'abord à Vérone, à la cour des Scaliger, mais il était dans sa destinée d'éprouver en parcourant l'Italie "combien est amer le pain dû à la charité d'autrui, combien sont durs les escaliers qu'il faut gravir pour accéder chez des étrangers" (Paradis, XVII). En octobre 1306 il se trouvait en Lunigiane, à la cour des Malaspina; un an après, dans le Casentino, d'où il écrit à Moroello Malaspina — v. Épîtres — envoyant une canzone: "Amour, puisqu'il faut que je me plaigne..." Cette époque est consacrée à la rédaction du Banquet et du traité De l'éloquence en langue vulgaire. Il est probable que Dante se trouvait à Lucques en 1308 avec sa famille, ou du moins avec certains de ses fils; un document lucquois du 21 octobre 1308 mentionne en effet comme témoin un Giovanni di Dante Alighieri, florentin. Au printemps de l'année suivante, Lucques est interdite aux exilés florentins. Le poète doit reprendre une vie errante dont nous savons peu de chose jusqu'à l'arrivée en Italie de l'empereur Henri VII de Luxembourg. Il est possible que Dante se soit rendu à Paris. L'élection au trône impérial de Henri VII (fin 1308) fit naître en Italie de grands espoirs chez les Gibelins de même que chez bien des Guelfes qui, pour une raison ou une autre, se trouvaient mécontents de la situation politique. Le pape d'Avignon, Clément V, encourageait de tels espoirs. Dante crut que l'heure était Venue où l'Italie serait délivrée de tous ses maux, et se fit l'annonciateur de cette ère nouvelle de justice et de paix, adressant une lettre vibrante "au roi, aux sénateurs de la maternelle Rome, aux ducs, aux marquis, aux comtes, au peuple entier". Henri fut reçu triomphalement à Milan, où il ceignit la couronne de fer le 6 juin 1311, mais les cités guelfes organisèrent la résistance en demandant l'aide du roi de Naples, Robert d'Anjou; Florence se montra des plus acharnées. Ce fut alors que, du Casentino, l'"exilé innocent" envoya une lettre terrible aux très-scélérats Florentins (31 mars 1311). En mars 1312, Henri VII arrivait en Toscane mais, contrairement à ce qu'espérait Dante, au lieu de gagner Florence par Pise, il se rendit à Rome pour y ceindre la couronne impériale. Les hostilités à son égard redoublèrent, d'autant plus violentes que le pape s'était déclaré contre lui, lui faisant défense de marcher sur le royaume de Naples. L'empereur quitta Rome, marcha sur Florence qu'il atteignit le 19 septembre 1312. Pendant quarante jours, il assiégea la ville, puis abandonna son entreprise et se rendit à Pise en vue de préparer une expédition contre Robert d'Anjou. Pendant l'été de 1313, l'armée se mit en marche; ce fut chez les Guelfes et dans toute l'Italie une vive panique, chacun redoutant une victoire de l'empereur, mais Henri VII mourut subitement à Bonconvento, près de Sienne, le 21 août 1313. Les Guelfes s'en réjouirent, mais tous ceux qui attendaient les bienfaits d'une paix universelle de la victoire impériale virent leurs espoirs ruinés.

Dante, qui, en ces années, avait abordé sur le plan théorique le problème de la distinction entre le pouvoir temporel et le spirituel, écrivit en latin son traité: La Monarchie universelle; il reprit son existence errante d'exilé tout en se consacrant à son grand poème; il est fort probable qu'il l'ait commencé entre 1308 et 1309. Il ne perdit pas l'occasion, en 1314, à la mort de Clément V, de prodiguer des avertissements et des paroles d'encouragement à propos de la question la plus irritante du moment, la situation politique et religieuse; il écrivit aux cardinaux italiens pour les mettre en garde contre l'énorme danger que faisait courir à la religion et à l'Italie le transfert du Saint-Siège en Avignon, et pour les exhorter à élire un pape qui prît pour premier objectif le retour à Rome. En mai 1315, Florence se trouvant gravement menacée par Uguccione della Faggiuola, il parut aux autorités qu'une large amnistie dont bénéficieraient les exilés pourrait servir les destinées de la ville. Pour profiter de l'amnistie il fallait payer une somme peu considérable, mais se soumettre à l'humiliante cérémonie de l'offrande à saint Jean. À un ami qui lui avait communiqué la nouvelle, Dante répondit avec une fière dignité, mais calmement, qu'un tel procédé était inacceptable. En novembre 1315, Florence renforça la sentence d'exil en le condamnant, lui et ses fils, à la peine capitale, mais Vérone et Ravenne lui offrirent un paisible asile pour ses dernières années. On ignore si sa femme put l'y rejoindre, mais nous savons que l'un de ses fils, Jacopo, obtint un bénéfice ecclésiastique à Vérone, et un autre, Pietro, dans le diocèse de Ravenne. Sa fille Antonia, qui ne fait sans doute qu'une seule et même personne avec soeur Béatrice, se trouvait au monastère de Santo Stefano degli Ulivi. À partir de 1318, Ravenne devint la résidence fixe du poète; ce fut de là qu'il adressa à Giovanni del Virgilio ses Églogues, mais il se rendit néanmoins quelques jours à Vérone pour débattre de la Question de l'eau et de la terre. La sublime poésie que Dante élaborait dans les chants du Paradis lui laissait espérer dans ses dernières années que ses concitoyens le rappelleraient pour le couronner "poète, sur les fonts de mon baptême", mais la mort le surprit à Ravenne, dans cette vaine espérance, la nuit du 13 au 14 septembre 1321. Depuis lors, Ravenne n'a jamais voulu se dessaisir des restes du poète.