Paul-Henri Thiry d'Holbach

Paul-Henri Thiry d'Holbach

Écrivain et philosophe français d'origine allemande, Paul Heinrich Dietrich von Holbach, dit Paul Henry Thiry, baron d'Holbach, est né à Heidelsheim (grand-duché de Bade, Rhénanie-Palatinat) le 8 décembre 1723.

Cet érudit fut d'abord une personnalité du monde parisien: originaire du Palatinat, venu dans la capitale dès son enfance, à la tête d'une immense fortune, il fit de sa maison un rendez-vous d'écrivains de l'époque: Jean le Rond d'Alembert, Georges-Louis Leclerc Buffon, Frédéric Melchior Grimm, Denis Diderot, Claude-Adrien Helvétius, Guillaume-Thomas Raynal, Ferdinando Galiani. Le salon, la salle à manger surtout, du baron furent bientôt célèbres et les dîners qu'on y donnait si somptueux que le spirituel abbé Galiani donna même à d'Holbach le surnom de "premier maître d'hôtel de la philosophie". En plus de la bonne chère, on y trouvait "beaucoup de disputes, jamais de querelles".

Grand seigneur évolué, esprit hardi et gai, coeur généreux avec une discrétion parfaite, le baron d'Holbach était une puissance dans la société. Le "club holbachique", comme disait Jean-Jacques Rousseau avec dénigrement, poussait ses protégés à la Cour, faisait et défaisait les réputations. Ses ennemis reprochaient au baron d'avoir l'esprit un peu épais. Ses amis le louaient comme un savant universel.

Formé aux sciences naturelles, le baron d'Holbach, avant d'écrire des articles de chimie pour l'Encyclopédie, avait traduit de l'allemand des oeuvres scientifiques de grand intérêt pour la chimie et la minéralogie. Il avait diffusé la pensée des philosophes anglais: Thomas Hobbes, Anthony Collins, John Toland, Thomas Gordon. Mais il allait prendre, dans le mouvement des Lumières une part encore plus active: non qu'il faille imaginer son club comme une association de conspirateurs étroitement unis par une doctrine explicite et fixée. C'était pourtant, par la liberté d'opinion totale qui y régnait, par une sorte d'émulation vers toutes les hardiesses politiques ou religieuses, une avant-garde extrême de la philosophie.

Le baron lui-même écrivait, plus audacieux encore que tous ses amis. Mais il avait des collaborateurs: Lagrange, Naigeon, et surtout Diderot. Rousseau prétend même qu'il se laissait attribuer les ouvrages que ses fidèles hésitaient à reconnaître. La plupart de ses livres parurent en tout cas anonymement. Très peu échappèrent aux condamnations du Parlement et à la mise à l'Index par Rome. Citons Le Christianisme dévoilé ou Examen des principes et des effets de la religion chrétienne (1766), publié sous le pseudonyme de Boulanger; La Contagion sacrée (1767); Théologie portative (1768); Le Système de la nature ou Des lois du monde physique et du monde moral qui, publié sous le pseudonyme de "Mirabaud, secrétaire perpétuel et l'un des quarante de l'Académie française", suscita, en 1770, de nombreuses réfutations, fut blâmé par Voltaire lui-même et Frédéric II, et était bien le code d'athéisme le plus logique qu'on ait lu; La Politique naturelle (1773); La Morale universelle (1776).

D'Holbach a une philosophie proprement dite et surtout une philosophie sociale. Sa philosophie proprement dite est empruntée aux sensualistes: toutes nos facultés intellectuelles sont dérivées de la sensation, explique-t-il dans son Système de la nature; elles ne sont que des modes résultant de l'organisation de notre corps; les opérations attribuées à l'âme ne seraient que des "modifications dont une substance... immatérielle ne peut être susceptible"; l'âme n'est point différente du corps.

D'Holbach combat les idées de George Berkeley qui soutenait que l'univers n'existe qu'en nous-mêmes. Son deuxième point d'appui, c'est l'idée des philosophes hédonistes: l'intérêt, le bonheur. Mais, homme du XVIIIe siècle, il ajoute la volonté de son temps de recourir à l'expérience en matière de connaissance, comme en philosophie sociale. Héritier du XVIIe, il pense que l'espèce humaine et l'univers, sont "des machines très composées"; que tout est lié dans le monde, que les causes sont enchaînées les unes aux autres; c'est donc la nature qui commande, en vertu de ce système de liaisons, les actions humaines; l'homme n'est pas un être à part des êtres de la nature. Si l'on regarde nos jugements on s'aperçoit qu'il existe pour eux une mesure unique, qu'il s'agisse d'opinions, d'institutions, de conduites, c'est l'utilité et le bonheur que les choses nous procurent, car l'homme "est un être matériel organisé de manière à sentir, à penser". L'homme reste essentiellement contingent, comme les phénomènes naturels. La philosophie sociale met en lumière le rôle principal de la société dans les conceptions de l'homme: même lorsqu'il s'agit de jugements personnels, une cause d'erreur manifeste vient de ce que nous jugeons des actes des autres d'après leurs effets sur nous. Ainsi, nous sommes solidaires d'autrui et il nous faut en conséquence un étalon auquel rapporter nos idées morales ou sociales.

C'est à la recherche de celui-ci que d'Holbach va se lancer en étudiant les fondements de l'Etat et les conditions d'une morale publique. Le fondement du gouvernement repose, à côté des idées bien connues sur le pacte social, sur la notion essentielle du bien, -- "le bien qu'on fait aux hommes", c'est aussi la raison, l'équité. Les faits montrent qu'il n'existe pas dans le monde de constitution politique exactement ordonnée, mais les formes du gouvernement sont indifférentes, pourvu que les lois soient organisées de telle sorte que les abus de pouvoir des chefs et des sujets soient également impossibles. La loi, qui est la "somme des volontés de la société", a pour mission de ramener l'homme au devoir, c'est-à-dire à la considération d'autrui, c'est-à-dire en définitive à "l'intérêt général de la société". Afin de parvenir à ce but "invariable", trois conditions sont nécessaires: la liberté sans licence, la propriété, la sûreté, un gouvernement "fort" et "ami des lumières". La morale sociale, qui est rapprochée des caractères de la loi naturelle, doit être universelle. La stabilité, la certitude, la nécessité s'imposent à l'obligation morale. "Il faut donner pour base à la morale, la nécessité des choses; l'éducation n'est que la nécessité montrée à des enfants. La législation est la nécessité montrée aux membres du corps politique. La morale est la nécessité des rapports qui subsistent entre les hommes montrée à des êtres raisonnables". "L'obligation morale", c'est l'obligation où nous sommes "de mériter l'affection et les secours des êtres avec lesquels nous sommes associés". (Système de la nature).

La morale va consister à promouvoir les motifs qui sont capables de déterminer la sensibilité et l'intelligence: plaisir, crainte de la douleur, espoir du bonheur; pour que l'obligation existe, il suffit que des motifs de plaisir ou de douleur existent et soient proposés à l'homme. Le moraliste n'a pas à étouffer les passions, puisqu'elles sont inhérentes à notre nature, mais à s'en servir, en montrant que les intérêts sont les mêmes pour tous, que le bonheur résulte de l'harmonie des passions, et de la coopération de chacun à la félicité de tous; les passions seront dirigées vers les objets utiles à tous par l'expérience et par la raison. D'Holbach insiste sur les facteurs sociaux de la morale. Qu'il s'agisse de la définition du bien et du mal, des conventions sociales, des institutions, pour lui, ce sont les institutions qui développent l'immoralité. Dès l'instant où une règle universelle de morale est constituée, les mêmes vertus sociales feront le bon citoyen, le bon souverain.

L'aboutissement de ces remarques, c'est l'importance de l'éducation, très bien montrée dans l'Ethocratie de d'Holbach: on donnera aux individus et au peuple une morale expérimentale, raisonnable, et surtout, on "confondra" législation et morale "afin que les deux reposent sur les mêmes règles". Les moyens pratiques consisteront à développer le sens de l'utilité et l'émulation; on rédigera un "catéchisme moral" contenant les principes d'une morale "humaine", accommodée à chaque ordre de citoyen. Les préceptes moraux sont, en conséquence, le support des très nombreuses réformes sociales présentées par d'Holbach, et qui préludent à celles de 1789.

D'Holbach fait figure d'inspirateur principal de la conspiration encyclopédique: c'est à lui qu'on attribue les excès de langage et de pensée de Diderot; à lui en particulier l'hostilité au christianisme, qu'il aurait bientôt fait partager à tous ses amis. Mais Diderot était de onze ans l'aîné de d'Holbach, qu'il ne rencontra d'ailleurs qu'en 1749. Il est plus probable que c'est lui qui eut d'abord l'influence, bien que d'Holbach, en fait d'audace dans l'athéisme, ait rapidement dépassé son maître et ami.

Le XVIIIe siècle trouve en lui son doctrinaire le plus hardi, libéré des préjugés au point de verser dans un fanatisme à rebours et d'annoncer parfois le M. Homais de Madame Bovary de Flaubert. Mieux vaut ne pas s'attarder à ses ouvrages de pur polémique où il se montre souvent, selon l'expression de Grimm, "un homme bilieux qui veut faire le plaisant", attendant impatiemment la destruction radicale non seulement du christianisme mais de toute autre croyance, ce qui ne l'empêche d'ailleurs point d'estimer que la religion reste bonne pour le peuple. Mais ses écrits proprement philosophiques reposent sur une documentation étendue et profonde, non seulement parce qu'il était un savant, mais parce qu'il recueillait aussi, comme Helvétius, la matière abondamment fournie par les conversations de son salon. Il fait feu de tous les arguments que les sciences naturelles de son temps pouvaient mettre au service du matérialisme.

Paul Henry Thiry, baron d'Holbach, est mort à Paris le 21 janvier 1789, à l'âge de 66 ans.

Bibliographie

Dans la bibliographie donnée dans l'édition du Système de la nature de 1820, quelque cinquante ouvrages sont attribués au baron d'Holbach. Parmi eux, outre les ouvrages de philosophie et de théologie critique, se trouvent des titres concernant la chimie, la physique, la métallurgie, la géologie, la politique et le droit. Citons, parmi les principaux titres:
Oeuvres principales
L'Antiquité dévoilée par ses usages (1767).
Le Christianisme dévoilé (sous le nom de Boulanger, 1767).
La Contagion sacrée (1767).
Le militaire philosophe (1768).
Lettres à Eugénie (1767).
Théologie portative (sous le nom de Bernier, 1768).
Essai sur les préjugés (1770).
Histoire critique de Jésus-Christ (1770).
Système de la nature (sous le nom de Mirabaud, 1770).
Le Bon Sens du curé Meslier (1772).
Principes de la législation universelle (1773).
Système social (1773).
Politique naturelle ou Discours sur les vrais principes du gouvernement (1774).
Ethocratie ou le Gouvernement fondé sur la morale (1776).
Eléments de morale universelle (1790).
Essai sur l'art de ramper, à l'usage des courtisans (inséré dans la Correspondance de Grimm, 1790).
Traductions
de Thomas Hobbes, De ta nature humaine, Londres 1772.
d'Anthony Collins, Examen des prophéties qui servent de fondement à la religion chrétienne, Londres, 1768.
de John Toland, Lettres philosophiques sur l'origine des préjugés, Londres, 1768.
de Johann Gottlob Lehmann, Traité de physique, d'histoire naturelle et de minéralogie, Paris, 1759.
de Johann Gotschalk Walerius, Minéralogie, Paris, 1753.
Correspondance
Édition de H. Sauter et E. Loos, Stuggart, 1986.

Paul-Henri Thiry d'Holbach
Théologie portative