Al Capone

Biographie Al Capone
Ron Goulart
Al Capone, l'Ennemi public numéro 1

Éditions de La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0031-5
Prix : 5 euros
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Al Capone

Le gros homme au feutre gris-perle assomma le maire d'un coup de poing sur le perron de la mairie. Pendant que l'édile essayait péniblement de se remettre debout, le gros homme lui décocha un coup de pied. Un agent en uniforme qui passait par là détourna les yeux et continua sa route. Cette scène se déroula en 1924 à Cicero, la cinquième ville de l'Etat d'Illinois. Le maire s'appelait Joseph Z. Klenha et l'homme trapu à la joue gauche balafrée était Alphonse Capone. En 1924, à Cicero, s'il plaisait à Al Capone de botter les fesses du maire, personne ne s'interposait.

Al Capone fut l'un des plus grands et certainement le plus célèbre de tous les gangsters d'Amérique. Il était arrivé à Chicago à peu près au début de la prohibition. La première fois qu'il y fut arrêté, les journaux estropièrent son nom. Quatre ans plus tard, le monde entier connaissait ce symbole du gangstérisme triomphant et savait comment s'épelait son nom. Il gagnait plus d'argent que la plupart des grands pontes, y compris le président des Etats-Unis, et quand il arrivait à un bal ou à un match de boxe, tout le monde se levait comme un seul homme pour l'acclamer. Cinq ans plus tôt, il nettoyait les lavabos.

Si on est abondamment documenté sur les années de célébrité d'Alphonse Capone à Chicago, on sait, en revanche, peu de choses sur le début de son existence. Né à Naples en 1890, il arriva en Amérique au début du siècle en compagnie de ses frères et soeur. Sa famille choisit Brooklyn pour s'y établir, et Capone ne tarda pas à faire partie des bandes de jeunes voyous de la localité. Il récolta sa célèbre balafre dans une salle de bal, au cours d'une bagarre avec un vaurien nommé Frankie Gallucio qui estimait que Capone avait manqué de respect à sa soeur. Capone entra dans la bande des Cinq Points pendant la première guerre mondiale et fut arrêté deux fois pour meurtre, mais jamais condamné. Pourtant, Al Capone n'était pas dans son élément à Brooklyn. Ni le lieu ni l'époque ne lui convenaient. Pour qu'il atteigne la gloire, il lui fallut Chicago et la prohibition.

L'homme qui amena Capone à Chicago en 1919 était un petit gangster tiré à quatre épingles nommé John Torrio. Comme Capone, Torrio avait fait partie de la bande des Cinq Points et il était né à Naples. Installé à Chicago depuis 1910, il avait la mentalité d'un homme d'affaires totalement dénué de moralité et avait contribué au développement des saloons et des maisons closes de son oncle, Big Jim Colosimo, le magnat des bordels. Il est difficile de déterminer ce que Torrio pensait au juste d'Alphonse Capone. Certaines autorités prétendent que Torrio n'a amené Capone à Chicago que pour faire plaisir à sa famille et que le premier poste confié au jeune Al fut celui de portier et de balayeur dans un des restaurants de Colosimo. D'autres estiment au contraire que Torrio avait pressenti depuis le début les prodigieuses capacités de Capone et qu'il l'embaucha pour en faire son bras droit. Il est en tout cas certain que Capone travailla effectivement pour le compte de Torrio en qualité de tueur à gages et qu'il finit par occuper auprès de lui le poste de premier lieutenant. Et Capone trouva son plein épanouissement dans le Chicago du temps de la prohibition.

Au cours des années vingt, Chicago était l'endroit rêvé pour qu'un gangster devienne milliardaire. C'était l'une des villes les plus corrompues, les plus déréglées de toute l'Amérique. La malhonnêteté sous toutes ses ses formes y avait droit de cité et l'on acceptait joyeusement le fait que bien des hommes sont vénaux. Pendant les années folles, on aurait pu croire que la seconde ville des Etats-Unis n'était peuplée que d'escrocs en tous genres aux destinées desquels présidait le maire, William Hale Thompson, un gros homme aux multiples mentons qui aimait porter des chapeaux de cow-boy et se faisait appeler Big Bill. Il occupa son poste pendant presque toute la durée de la prohibition et promit à ses administrés qu'on ne mourrait jamais de soif à Chicago. Il fit encore beaucoup d'autres promesses, variables selon l'auditoire auquel il s'adressait, mais ce serment fut le seul qu'il respecta scrupuleusement.

Big Bill Thompson avait un autre signe caractéristique, en plus de son chapeau de cow-boy : il ne pouvait pas voir les Anglais. Ce trait de caractère plaisait à l'importante population allemande de Chicago et à tous les anglophobes d'occasion. Thompson, méconnaissant les intérêts économiques de sa ville, menaçait à tout propos d'expédier son poing sur le nez du roi George V. Il veillait à ce que la langue officielle de l'Etat d'Illinois soit toujours appelée l'américain et non l'anglais, et il tenta même de faire supprimer des manuels scolaires en usage à Chicago toute allusion à l'Angleterre considérée comme la mère patrie. Big Bill le Bâtisseur occupa une place de choix dans la légende du Chicago des années folles. Une caricature publiée en 1927 dans Life montrait un policier de Chicago arrêtant un camion bourré d'alcool et de gangsters. "Que transportez-vous là-dedans ?" demandait le flic. "Rien d'autre que de la gnôle, monsieur l'agent", répondait l'un des bandits. "Excusez-moi, j'avais peur que ce soit des livres d'histoire."

Au cours des années vingt, la vente des boissons alcoolisées fut légale pendant les deux premières semaines de janvier 1920, avant que la prohibition ne prenne effet. À partir de cette date, le dix-huitième amendement, ce monument de la stupidité américaine, entra en vigueur, complété par le Volstead Act qui permettait l'application pratique des "Lois sèches".

Depuis des dizaines d'années, la Ligue Anti-Saloons menait une véritable croisade contre l'alcool, mais quand elle réussit à faire inclure le principe de la prohibition dans la Constitution des Etats-Unis, le pays avait trop changé pour accepter une telle ineptie. Pour les membres de la Ligue, qui avaient conservé la mentalité qui régnait au dix-neuvième siècle dans les petites villes du Middle-West, l'idée d'interdire la fabrication du breuvage du diable paraissait géniale et ils réussirent à hypnotiser la Chambre des représentants et le Sénat au point de leur faire voter la loi.

Mais personne ne put convaincre le public trépidant et survolté de l'après-guerre. Les gens continuèrent à boire. Ils burent plus qu'avant. La prohibition, représentée sous les traits d'un vautour en chapeau de forme par le caricaturiste Rollin Kirby, devint un objet de dérision et de mépris. Le flacon de poche et le speakeasy, ces deux piliers dorénavant historiques des années folles, connurent réellement une extraordinaire prospérité. Les Américains fabriquèrent vraiment du gin dans leur baignoire et de la bière dans leur cave. Et beaucoup de gens — ce qui fit la fortune et la célébrité d'Al Capone — en vinrent à considérer qu'ils avaient besoin d'un bootlegger sur qui on puisse compter.

Big Jim Colosimo portait des diamants partout où il était possible de s'en coller. Son restaurant était l'un des plus courus de Chicago. Gens du monde, hommes politiques, gangsters notoires, tout le monde s'y côtoyait. Enrico Caruso y dînait lorsqu'il était de passage en ville. Colosimo, qui avait débuté dans la vie comme balayeur des rues en veste blanche, avait donné un tel essor à sa chaîne de bordels et de restaurants qu'il y avait gagné le surnom de Jim-les-Diams. Il connaissait tous les politiciens et tous les agents électoraux influents, tels que Hinky Dink Kenna et John Coughlin, dit La Baignoire. La première femme de Big Jim était une tenancière de lupanar et la seconde une chanteuse d'opérette d'origine australienne.

La chaîne de maisons de tolérance et de restaurants de Colosimo fut le noyau de l'empire Capone-Torrio. Mais aux yeux de l'ambitieux Torrio, Colosimo était trop conservateur et trop épris de sa nouvelle et roucoulante moitié pour diriger un trust de l'envergure de celui qu'il avait en vue. Il aurait pu attendre que Colosimo prenne de l'âge et se retire des affaires, mais Torrio était un homme expéditif. Il fit descendre Jim-les-Diams. On considère généralement que l'assassinat, commis en plein restaurant, fut l'oeuvre d'un certain Frankie Yale, un tueur à gages importé de New York, mais certaines personnes pensent que c'est Al Capone qui liquida Colosimo.

Ses affaires prenant de l'extension, Torrio installa son quartier général dans un immeuble en briques de trois étages sis au 2222 de South Wabash Avenue. À cause de son adresse, il fut baptisé le Quatre Deux. L'immeuble abritait un saloon, un tripot, un bordel et des bureaux d'administration. Capone, qui gérait le saloon pour le compte de Torrio, disposait au rez-de-chaussée d'un petit local dans lequel il prétendait exercer un commerce de meubles d'occasion. Ce fut probablement la couverture la moins convaincante de toute l'histoire du gangstérisme: personne ne voulut jamais croire qu'Al Capone était antiquaire.

Torrio et Capone s'attaquèrent au trafic de l'alcool à Chicago comme des gosses à une assiette de petits-fours, bien décidés à se l'approprier en totalité. Aucune des branches du racket n'échappa au contrôle de Torrio. Il s'associa avec des brasseurs ayant pignon sur rue, dont la production avait été stoppée par la prohibition. Il s'occupa de l'importation d'alcool produit à l'étranger et contrôla les artisans indépendants qui distillaient du tord-boyaux en chambre dans tous les taudis de Chicago. À cette époque, Ralph Capone, dit La Tournée, le frère d'Al, vint se joindre à la bande, ainsi que Murray Humphreys, dit Le Chameau, Jaze Guzik, dit Pouce Graisseux, Jack McGurn, dit La Mitraille, Paul Ricca, dit Le Loufiat, et Frank Nitti, dit l'Exécuteur. Des centaines d'hommes vinrent ainsi grossir les rangs du gang Capone-Torrio. Bientôt sa feuille de paye hebdomadaire atteignit vingt-cinq mille dollars. Quant au chiffre d'affaires annuel réalisé avec l'alcool et la bière, il s'éleva jusqu'à soixante millions de dollars.

L'affaire ne tournait pas sans quelques heurts. D'autres bandes s'intéressaient également à la gnôle et elles ne se pliaient pas toujours sans rechigner aux ukases de l'équipe Torrio-Capone. Le gang de Klondike O'Donnel n'accepta jamais de se soumettre. Il fallut plusieurs assassinats pour qu'il abandonne la partie. Roger Touhy et ses frères, qui avaient l'exclusivité du trafic de l'alcool dans certains faubourgs de Chicago, ne s'associèrent jamais avec les Italiens. L'alliance entre les équipes Dion-O'Bannion-Bugs Moran et Capone-Torrio fut toujours plus ou moins branlante et elle se termina dans un bain de sang.

Au nombre de ses nombreuses activités, Al Capone considéra toujours le trafic de l'alcool comme une affaire légitime, sinon légale. Quand il fut devenu célèbre, vers le milieu des années vingt, les journalistes s'adressaient à lui comme au porte-parole des bootleggers.

-- Pour moi, leur déclara-t-il en parlant de son racket sur la gnôle, c'est une affaire commerciale comme une autre. On prétend que je viole la loi de prohibition. Et après ? tout le monde en fait autant, non ?

Mais l'organisation ne se limitait pas à l'alcool. Elle exploitait des tripots et des courses de lévriers qui faisaient un chiffre annuel brut de vingt-cinq millions de dollars. Les bordels, les dancings et les boîtes de nuit en rapportaient dix de plus, et elle tirait encore douze autres millions de dollars de divers rackets tels que le chantage à la protection et l'exploitation des syndicats ouvriers. C'est dans les speakeasys de l'organisation qu'on entendait les meilleurs musiciens de jazz des années vingt. Le jazz fut l'une des rares contributions positives d'Al Capone aux activités culturelles.

Torrio monta des filiales dans toute la banlieue de Chicago. La commune de Cicero fut presque totalement annexée. En y contrôlant les élections à l'aide de mitraillettes, le gang réussit à faire nommer à tous les postes des édiles favorables aux gangsters. C'est à Cicero que Capone établit son quartier général, à l'Hôtel Hawthorne. Lorsqu'il eut atteint la célébrité nationale, cet établissement devint une attraction touristique de premier plan.

Le développement des entreprises Capone-Torrio ne se fit pas sans poser quelques problèmes de personnel. L'un des principaux se présenta en 1924 sous les traits d'un petit homme à la figure ronde et aux yeux bleus nommé Dion O'Bannion. L'aimable O'Bannion, qui contrôlait un trafic d'alcool d'un million de dollars par an, avait fusionné trois années plus tôt, non sans réticence, avec le consortium Capone. Le quarante-deuxième et le quarante-troisième secteurs nord de Chicago étaient son fief. Il y avait rassemblé toutes ses activités et il y contrôlait régulièrement les élections, ce qui explique l'extraordinaire immunité qu'il s'était assurée contre les tracasseries administratives sous toutes leurs formes. En tant qu'homme, O'Bannion, bien qu'il fut un fils dévoué pour sa vieille maman, avait pas mal de défauts. En tant que gangster, il n'en avait qu'un, mais il était de taille: une langue un petit peu trop bien pendue.

O'Bannion était le gangster le plus puissant de Chicago après Capone et Torrio. Son enfance s'était déroulée dans le quartier nord de la ville, surnommée le Petit Enfer. Il était le fils d'un plâtrier immigré et les taudis, les bordels et les saloons où il avait grandi lui avaient façonné une personnalité complexe. Il avait commencé par être enfant de choeur; il servait la messe à la cathédrale du Saint-Nom et chantait dans la chorale. Quand il travaillait au café-concert McGovern, dans Clark Street, comme serveur-chanteur, il faisait monter les larmes aux yeux des clients avec ses vieilles ballades irlandaises, mais si un pochard avait le malheur de tomber dans les pommes, O'Bannion lui faisait son affaire dans un coin sombre et lui fauchait son portefeuille. Lorsqu'il atteignit la trentaine, Dion avait au moins deux douzaines de meurtres à son actif. Il adorait les fleurs et possédait en association une boutique de fleuriste située au numéro 738 de State Street, juste en face de la cathédrale. O'Bannion avait débuté dans la vie par l'attaque à main armée et le perçage de coffres-forts et il ne renonça jamais complètement à ses passe-temps de jeunesse, même quand il eut acquis une certaine notoriété comme chef de bande.

Sa langue trop bien pendue le brouilla avec Capone et Torrio. L'un des frères Genna, qui supervisaient la petite armée des distillateurs en chambre italiens, se trouva devoir une certaine somme à un tripot dans lequel O'Bannion avait des intérêts. On demanda à ce dernier de passer l'éponge sur l'ardoise de Genna.

-- Qu'ils aillent se faire voir, tous ces Siciliens ! rétorqua O'Bannion.

Là-dessus, il tenta de faire arrêter Torrio dans un entrepôt bourré d'alcool de contrebande. C'était plus qu'il n'en fallait pour le condamner à la poignée de main de la mort. Trois hommes se présentèrent un jour dans son magasin de fleurs et prétendirent qu'ils venaient commander des couronnes pour l'un des somptueux enterrements de gangsters comme il y en avait si fréquemment à Chicago. L'un des membres du trio serra la pogne d'O'Bannion qui tenait un sécateur dans l'autre main, et les deux autres lui logèrent chacun une balle dans le crâne avant qu'il ait pu dégainer l'un de ses trois pistolets.

Personne n'a jamais établi le décompte exact de tous les gangsters assassinés à Chicago pendant les années vingt. Plusieurs centaines au moins passèrent de vie à trépas. Le meurtre d'O'Bannion fit basculer l'équilibre toujours instable de Chicago. Des lieutenants d'O'Bannion tels que Bugs Moran et Hymie Weiss se jurèrent de faire payer chèrement ce crime à l'équipe Capone-Torrio. Torrio fut blessé. Capone acheta une voiture blindée. Les hommes de Moran et de Weiss s'entassèrent dans une longue théorie de voitures qui défilèrent devant l'Hôtel Hawthorne, à Cicero, en vomissant le feu par toutes les portières. Heureusement pour Capone, un de ses hommes le fit coucher par terre à la dernière seconde. Ce déferlement de violence démoralisa Torrio qui abandonna Chicago en repassant toute l'organisation à Capone. Dorénavant, Al Capone était le Grand Patron. Les meurtres continuèrent.

Weiss fut abattu sur le parvis de la cathédrale du Saint-Nom. On assassina jusqu'à des adjoints du District Attorney et des journalistes qui sympathisaient avec Capone. Lorsque Jake Lingle, du Chicago Tribune, fut abattu en plein jour dans une rue bondée, il portait une boucle de ceinture ornée de diamants, don de son ami Snorky, alias Alphonse Capone. Les frères Genna tombaient comme des mouches aux quatre coins de la ville, tout comme les présidents de l'Union Sicilienne. L'Union contrôlait la distillation en chambre, et certains l'ont considérée comme une branche de la Mafia, d'autres comme une organisation indépendante. Ses chefs recevaient leurs ordres de Capone.

De temps en temps, on tenait une conférence de paix et la cadence des assassinats de gangsters ralentissait légèrement, mais l'armistice ne durait jamais bien longtemps et bientôt les meurtres reprenaient de plus belle. Capone se rendit même dans l'est pour discuter de la chose avec les grands caïds locaux. En 1929, il assista à Atlantic City à une conférence réunie par Frank Costello. Tous les journaux parlaient ouvertement des règlements de compte de Capone; ils allèrent jusqu'à insinuer qu'il avait souvent appuyé lui-même sur la gâchette et liquidé certaines victimes à coups de batte de base-ball. Ces révélations contrariaient vivement Capone qui tenait beaucoup à ce qu'on le considère comme un sympathique bootlegger.

-- On me rend responsable de tous les macchabées, sauf ceux de la Grande Guerre, se plaignait-il.

1929 fut l'année qui anéantit à tout jamais la réputation de brave type à laquelle Capone tenait tant. Ce fut celle du célèbre massacre de la Saint Valentin, où sept hommes — six gangsters de la bande de Bugs Moran et un dentiste en mal de sensations fortes — furent alignés contre le mur d'un garage et abattus à la mitraillette. Chicago elle-même, qui ne s'émouvait pas facilement, fut scandalisée par ce carnage qui contribua à accélerer l'effort de la nation pour se débarrasser de Capone.

Tout cela n'empêchait pas Capone de vivre confortablement. Il disposait d'une somptueuse garde-robe, portait du linge de soie, se payait des valets de chambre et des gardes du corps. Il accordait des interviews, tenait des conférences de presse, posait pour les photographes et recevait un volumineux courrier d'admirateurs. Une femme lui écrivit un jour de Londres pour lui demander s'il accepterait de venir jusqu'en Angleterre afin de supprimer des voisins qui la gênaient. L'Amérique des années vingt est probablement le seul endroit du monde où un homme ait pu devenir une célébrité en assassinant ses semblables. Le meurtre apporte toujours une certaine renommée, mais Capone jouissait en plus de l'impunité. Il s'acheta une propriété à Palm Island, en Floride, au grand déplaisir des autorités locales.

Capone se plaignait de ne pas pouvoir mener une existence normale, même si l'envie l'en prenait. À l'en croire, le métier de gangster était d'une affreuse monotonie. Il organisa des soupes populaires pour les victimes de la grande crise économique. En 1929, il fut arrêté à Philadelphie pour port d'arme prohibé et passa près d'un an en prison. Cette arrestation fut probablement machinée par Capone pour se mettre hors d'atteinte des troupes de Moran après le massacre de la Saint Valentin.

Capone, qui fut une célébrité de premier plan pendant toutes les années de la prohibition, inspira fortement les arts populaires: livres, films, magazines et même bandes dessinées. Des journalistes de Chicago comme Edward Dean Sullivan et Edward Pasley rédigèrent à distance des biographies d'Al Capone et leurs livres, Pleins feux sur les bandits de Chicago et Al Capone, biographie d'un self-made man, se vendirent comme des petits pains. Edgar Wallace, la machine à produire des romans, vint spécialement à Chicago se documenter pour un de ses livres. Les auteurs choisissaient fréquemment Chicago comme cadre de leurs histoires de gangsters. Les revues bon marché consacraient aux gangsters leurs couvertures et une bonne partie de leur contenu.

Le plus important des sous-produits de Capone fut le film de gangsters. Ces histoires réalistes et brutales commencèrent à apparaître sur les écrans au début des années trente. Leurs scénarios étaient l'oeuvre d'anciens journalistes de Chicago tels que Ben Hecht, parfois même de truands repentis comme Wilson Mizner. Beaucoup de ces films adoptèrent pour titre des surnoms ou des sobriquets de Capone: L'Ennemi public, Scarface, Le petit César. On vit Paul Muni envelopper sa mitraillette dans un papier de boucherie, Edward G. Robinson rugir: "Le premier qui l'ouvre, je le bute", James Cagney agoniser sous la pluie dans le ruisseau, percé comme une écumoire...

Des scènes de ce genre, directement inspirées de la légende de Capone, se retrouvaient dans tous les films de violence; grâce à de tels rôles de composition, les acteurs, pour la majorité, devinrent de grandes vedettes, les metteurs en scène atteignirent une situation de premier plan, enfin ces films contribuèrent puissamment à faire la fortune des frères Warner. Le style tendu, ramassé, des films de gangsters convenait bien à l'ambiance de la crise économique. Ben Hecht raconta que pendant qu'il écrivait le scénario de Scarface pour Howard Hughes, deux durs de la bande Capone vinrent le trouver pour s'assurer que Capone serait présenté à l'écran sous un jour favorable.

Un autre journaliste de Chicago inspiré par Al Capone fut le dessinateur Chester Gould. Spécialisé au départ dans les histoires à l'eau de rose, Gould décida un jour de tenter un essai en racontant en images des aventures de gangsters. Dans les bandes dessinées, il ne faut pas que les bandits aient le dessus et les policiers doivent être intègres. Le héros serait donc un inspecteur de police honnête, une sorte de Sherlock Holmes des temps modernes. Gould intitula son histoire Detective Tracy et la porta à l'éditeur Joseph M. Patterson qui dirigeait le consortium New York News-Chicago Tribune. Patterson, qui avait appris un peu d'argot dans son jeune temps, baptisa le héros Dick Tracy, ce qui est un jeu de mots, car en argot américain, un dick est un flic en civil.

Bien que la police fût apparemment incapable de lutter contre Capone, il y avait à Chicago des gens qui ne désespéraient d'en venir à bout. La Commission chargée de l'étude de la criminalité à Chicago avait réuni des faits et tenté, pendant toutes les années vingt, de dresser l'opinion publique contre le gangster. À la fin de la décade, elle publia une liste des ennemis publics en tête de laquelle figurait Al Capone. À dater de ce jour, Capone devint l'Ennemi public numéro Un, le premier d'Amérique à porter ce titre.

Juste avant les années trente, une demi-douzaine d'hommes d'affaires importants de Chicago se réunirent pour former un groupe anti-Capone. Les journaux les appelèrent les Six Anonymes. À cette époque, Washington commençait à s'intéresser sérieusement à Capone. On chuchotait que le président des Etats-Unis, Herbert Hoover, avait juré d'avoir sa peau parce qu'il était vexé que le gangster soit plus célèbre que lui en Floride. Quoi qu'il en soit, Hoover, pendant sa séance de médicine-ball matinale, laissa un jour entendre qu'il serait heureux que le ministère des Finances s'occupe de Capone, puisque personne d'autre ne pouvait rien faire. Pendant que les contrôleurs du fisc qui enquêtaient sur Capone épluchaient ses comptes en banque et les livres comptables saisis au cours de rafles dans les speakeasys, un autre trouble-fête fit son apparition. Le ministère de la Justice avait été chargé de faire respecter davantage les lois sur la prohibition et le chef des nouveaux agents spécialisés de Chicago fut Eliot Ness. Il semble probable que les attaques répétées de Ness contre ses brasseries et ses entrepôts d'alcool causèrent effectivement à Capone un sérieux préjudice financier. Ness est un des derniers venus dans la légende d'Al Capone. Avant la parution, en 1957, de son fameux livre, Les Incorruptibles, il ne figurait pas dans la saga. depuis, la plupart des historiographes de Capone tiennent la relation très romancée que Ness a faite de sa lutte contre les bootleggers pour un document authentique.

Les agents du fisc, épaulés financièrement par les Six Anonymes, finirent par réunir suffisamment d'éléments pour inculper Capone de fraude fiscale. Ils avaient déjà liquidé Frank Capone et Pouce Graisseux Guzik. En octobre 1931, ce fut le tour d'Al Capone. Toujours roublard, celui-ci essaya d'acheter le jury, mais ses plans transpirèrent grâce à un espion du ministère des Finances et le jury fut remplacé en totalité à la dernière minute. Capone, reconnu coupable de diverses fraudes fiscales et non déclarations de bénéfices, fut condamné à dix ans de détention.

Capone commença à purger sa peine le 4 mai 1932 au pénitencier fédéral d'Atlanta. Riche et célèbre, avec son organisation qui continuait à fonctionner à l'extérieur, Capone espérait bien jouir en prison d'un certain prestige. Ce fut apparemment le cas, aussi bien auprès de ses co-détenus que de ses gardiens. Les journaux commencèrent à insinuer que Capone ferait bientôt la loi à Atlanta comme il l'avait faite à Cicero. À cause de la mauvaise réputation qu'il valait à la ville, on décida de le transférer ailleurs. La prison fédérale choisie fut un pénitencier flambant neuf installé au beau milieu de la baie de San Francisco. Il est bien évident que ce ne fut pas uniquement pour Capone qu'on dépensa deux cent cinquante mille dollars pour rénover une ancienne prison militaire, mais il fut l'un des premiers détenus à y être incarcéré. En août 1934, Capone fut transféré à Alcatraz.

Le voyage en train entre Atlanta et la Californie suscita un intérêt presque aussi passionné que la Panaméricaine. Par une nuit de brouillard, cinquante-trois détenus d'Atlanta, sélectionnés parmi les plus turbulents et les plus décidés à s'évader, prirent place dans un wagon de voyageurs spécialement blindé pour l'occasion. Le G-man Gus T. Jones et quinze gardiens armés s'y enfermèrent avec eux. Le train n'avait pas parcouru la moitié du trajet que reporters et photographes le poursuivaient déjà de gare en gare. Les journalistes crurent qu'il allait s'arrêter à Oakland ou à Richmond. Au lieu de cela, le wagon où se trouvaient Capone et les autres prisonniers fut détourné jusqu'au port de Tiburon et chargé sur un ferry-boat jusqu'à Alcatraz. Aucun gangster n'eut la possibilité d'approcher Capone, mais un photographe de presse réussit néanmoins à prendre au téléobjectif un cliché du wagon-prison.

Alcatraz, version américaine et perfectionnée de l'Ile du Diable, était probablement la prison la plus sûre de tous les Etats-Unis. Les courants marins et la température de l'eau rendaient la traversée de la baie pratiquement irréalisable pour un prisonnier ne disposant pas d'aide extérieure. Les garde-côtes empêchaient tous les navires et toutes les embarcations d'approcher trop près de l'île. Lorsque Capone y arriva, les détenus n'étaient pas autorisés à parler entre eux pendant les repas, à écouter la radio ou à recevoir des journaux. Toute forme de distraction leur était interdite. Chaque homme occupait une cellule séparée. On avait surnommé le pénitencier "le Roc".

Bien qu'on ait fait courir le bruit que Capone disposait à la prison d'un cuisinier particulier pour préparer ses repas et qu'il faisait venir de Londres son linge de soie, il fut, en réalité, traité exactement sur le même pied que les autres prisonniers. Il fut de corvée à la buanderie, parfois à la bibliothèque. Il tenta d'obtenir du directeur, James A. Johnston, un permis de visite pour certains de ses amis, mais celui-ci fut inflexible: les visites autorisées par le réglement étaient limitées aux membres de la famille. Johnston semble avoir joué le rôle de confident auprès de Capone et il a relaté de nombreux entretiens qu'il eut avec le gangster. Capone, décrivant l'aspect philanthropique de sa carrière, déclara un jour au directeur:

-- C'était sans arrêt des Al donne-moi ci, Al donne-moi ça, et Al donnait, Al contribuait, Al souscrivait, Al achetait des billets de tombola, et Al ils ont besoin d'un petit quelque chose pour leur hôpital... Je raquais toujours. D'accord, pour obtenir ce que je voulais, j'étais obligé d'arroser et de graisser la patte à pas mal de gens, mais croyez-moi, monsieur le directeur, si vous connaissiez tous les gars qui ont accepté mon pognon, vous seriez drôlement épaté.

À l'extérieur de l'île, la célébrité d'Al Capone rejaillit sur le directeur Johnston. Au milieu des années trente, Capone était "Le" prisonnier d'Alcatraz, celui à qui tout le monde s'intéressait, et chacun tâchait d'obtenir de Johnston des renseignements inédits. Des gros bonnets sollicitèrent l'autorisation d'aborder dans l'île pour jeter un petit coup d'oeil. Les demandes d'interviews arrivaient par dizaines; par centaines de lettres, on réclamait des autographes de Capone qui gardait toujours la vedette.

Vers la fin des années trente, Capone commença à se comporter d'une façon bizarre. A part deux bagarres sans conséquences, il avait toujours été un détenu docile. Le jour où il se trompa de vêtements et ne retrouva plus le chemin de sa cellule, on le confia aux médecins. On savait déjà qu'il était syphilitique, mais Capone, persuadé qu'il était guéri depuis longtemps, avait toujours refusé de se laisser soigner. Ce jour-là, on s'aperçut qu'il était atteint de paralysie générale: la syphilis s'était attaquée au cerveau. Capone fut hospitalisé pendant le restant de son séjour à Alcatraz. Le 6 janvier 1939, grâce aux remises de peine pour bonne conduite et au fait que sa famille avait payé toutes ses amendes, il quitta le Roc. Il lui restait encore un an à tirer et on le transféra dans une autre île, Terminal Island, au large des côtes de la Californie du Sud.

La sortie d'Al Capone du pénitencier d'Alcatraz n'eut pas droit aux honneurs de la première page dans les journaux californiens, car elle coïncida avec l'aministie de Tom Mooney, un syndicaliste emprisonné depuis 1916 sous la fausse inculpation d'attentat. À l'époque, on prétendit que cette coïncidence était voulue et que si la libération de Capone avait été fixée à cette date, c'était dans l'espoir qu'elle serait en partie éclipsée par celle de Mooney. Lorsque Capone sortit de Terminal Island, sa paralysie générale était incurable. Il refusa de retourner à Chicago et d'occuper un poste important dans le consortium toujours puissant, pour la bonne raison, comme le fit très justement remarquer Pouce Graisseux Guzik, "qu'Al était plus timbré qu'un paquet d'enveloppes".

La deuxième guerre mondiale. Les années quarante. L'Amérique se désintéresse des années vingt. On oublie Scott Fitzgerald, Lindbergh, Babe Ruth et Barney Google. Capone sombra dans l'oubli avec toutes les autres gloires de cette décade et on le relégua au grenier comme un vêtement passé de mode. Ceux qui occasionnellement parlaient encore de lui avaient peine à croire qu'il ait pu être l'un des plus célèbres bandits du monde. En 1945, un journaliste de Chicago écrivait:

En fin de compte, Capone n'était qu'une grosse brute antipathique, un lourdaud qui, grâce à un incroyable concours de circonstances et beaucoup de relations politiques influentes, parvint à amasser une fortune et à faire parler de lui dans le monde entier...

Sa santé continuait à décliner. Il passait son temps à jouer à la balle ou aux cartes, à des jeux simples auxquels ses proches pouvaient le laisser gagner. Au milieu de sa famille, dans sa propriété de Palm Island, en Floride, Capone ressemblait un peu à ces vedettes déchues dont les gens demandaient: "Qui est-ce ?"

En janvier 1947, il eût une attaque, suivie d'une pneumonie. Il mourut le 25 janvier. Il n'avait pas cinquante ans. On l'enterra à Chicago. Andrew Volstead, le "père" de la prohibition, s'éteignit la même semaine.

Pendant l'agonie de Capone, en Floride, les journalistes attendaient les nouvelles devant le portail de sa propriété. Son frère, Ralph Capone, abandonna un instant son chevet pour aller parler aux reporters. Il leur offrit à tous une tournée de bière.

Source : Ce texte de Ron Goulart sur Al Capone est tiré de son livre Line up tough guys (Los Angeles Sherbourne Press, 1966), traduit de l'américain par Noël Chassériau et publié en 1967 dans la Série Noire (Numéro 1162) des Éditions Gallimard sous le titre Les 13 César.

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