Jorge Luis Borges
Antoine Berman
Biographie : Vie et oeuvre de Antoine Berman.

Jorge Luis Borges est né le 24 août 1899 à Buenos Aires (Argentine). Issu d'une famille aisée et cultivée, il est élevé par une gouvernante anglaise et apprend l'anglais avant même de savoir parler l'espagnol.

En 1914, on l'envoie faire ses études supérieures à Genève, où il apprend l'allemand et le français. De 1919 à 1921, il réside en Espagne. De retour dans son pays, Jorge Luis Borges s'intègre à l'avant-garde littéraire argentine, le mouvement dit "ultraïste". Son grand maître à penser est l'écrivain Macedonio Fernandez.

En 1955, il est nommé Directeur de la Bibliothèque Nationale de Buenos Aires, poste qu'il conservera jusqu'à ce qu'une cécité presque totale l'oblige à abandonner ses fonctions. Cette cécité n'empêche cependant pas l'écrivain de voyager et de donner des cours, tant dans son pays qu'en Europe et en Amérique.

L'oeuvre de Jorge Luis Borges — l'une des plus connues d'Amérique latine en Europe et dans le monde — est multiple et déroutante. Borges est d'abord un poète; mais c'est aussi un conteur et un essayiste. Toutefois, aucun de ces noms ne lui convient vraiment, car il a une manière totalement à lui d'être poète, conteur ou essayiste. D'un côté, c'est un cosmopolite incorrigible; de l'autre, un amoureux de sa ville, Buenos Aires, et de son pays.

Les premières oeuvres de Jorge Luis Borges se signalent précisément par un lyrisme sentimental et nostalgique: Ferveur de Buenos Aires (1923), Lune d'en face (1925), La Dimension de mon espérance (1926), La Langue des Argentins (1928), Cahier San Martin (1929) et Evaristo Carrriego (1930). Cette veine sentimentale et nostalgique ne sera d'ailleurs jamais complètement absente du reste de son oeuvre, et particulièrement de ses poèmes ultérieurs. Mais dès 1925, Borges inaugurait le genre du conte-essai qui allait le rendre célèbre, avec ses Enquêtes.

Énumérons ici la majeure partie de ces livres: Discussion (1932), Histoire universelle de l'infamie (1935), Histoire de l'éternité (1936), Le Jardin des sentiers qui bifurquent (1941), Fictions (1944), L'Aleph (1949), L'Auteur et autres textes (1960). Aucune de ces oeuvres — composées d'histoires ou d'essais généralement très courts — ne peut être séparée des autres: l'ensemble constitue le "cosmos" propre de Jorge Luis Borges, un cosmos déroutant, sophistiqué et métaphysique qui n'a pas son pareil dans la littérature mondiale, à l'exception peut-être de celui d'Edgar Poe.

L'un des contes les plus fameux de Borges s'appelle La Bibliothèque de Babel (dans Fictions). L'auteur imagine une bibliothèque infinie, contenant la totalité des livres possibles, y compris leurs innombrables variantes. Dans ce cauchemar spéculatif, une race d'hommes angoissés erre à travers les salles, cherchant le Livre des Livres, le livre qui répondrait à toutes les énigmes. Cette quête dure également depuis une éternité, et dans leur désespoir, les hommes ont parfois brûlé des livres: qui sait, demande Borges, si le fameux Livre des Livres existe encore ? Car, bien entendu, chaque livre est unique. Ce petit conte, l'un des plus parfaits de son oeuvre, est comme la métaphore de celle-ci.

D'autres contes nous introduisent dans des labyrinthes, des espaces de miroirs, dans des mondes où les "moi" ne savent plus s'ils existent ou s'ils sont rêvés (comme dans Les Ruines circulaires, dans Fictions) par quelque "Dieu" inconnu. Dans Enquêtes, un personnage d'ailleurs réel, Pierre Ménard, passe sa vie à réécrire Don Quichotte en espagnol, au début du XXe siècle. Borges s'amuse à comparer les deux Don Quichotte, qui sont pourtant formellement identiques. Irineo Funes, dans Fictions, a une mémoire tellement développée qu'il met une journée à se rappeler la journée antérieure.

L'oeuvre de Borges s'enfonce ainsi dans un labyrinthe de sophismes vertigineux, dont on ne sait s'ils sont purement verbaux ou métaphysiquement profonds. Les références — souvent distraites, malgré leur érudition — à des philosophes du solipsisme comme Georges Berkeley, David Hume, Arthur Schopenhauer, Emmanuel Kant ou Benedeto Croce ne doivent pas nous faire confondre ces "enquêtes" avec des "enquêtes" philosophiques: Jorge Luis Borges n'est ni essayiste ni philosophe, mais son jeu avec les notions et les êtres a quelque chose de grisant et de glacé.

Un style élégant, froid et cérémonieux, paraissant d'une logique imperturbable, transmet au lecteur les plus folles spéculations, à une distance elle-même infinie de la vie "ordinaire". Mais à n'importe quel moment, dans le conte ou l'essai le plus étrange, l'autre Borges — celui de Buenos Aires, de ses rues, de ses maisons, de ses cours, de ses faubourgs qui se perdent dans l'immense pampa — réapparaît, perdu cette fois dans un autre vertige, celui de la nostalgie d'un passé personnel ou national qui, peut-être, n'a jamais existé.

L'oeuvre peut donc emplir d'angoisse ou ravir l'intellect, ou angoisser et ravir à la fois, selon le lecteur. Il est évident qu'elle n'est pas "facile", pas "populaire". Parée des prestiges d'une érudition peut-être en partie feinte — Borges n'ayant pas lu tout "Babel" — elle semble éloignée du réel, du charnel, et également des sentiments: elle est en blanc et noir, polarité sur laquelle l'auteur — devenu aveugle comme le bibliothécaire de l'un de ses récits — a également écrit de belles pages.

On a parlé à propos de Borges d'"esthétique de l'intelligence", d'hédonisme, mais cet esprit labyrinthique résiste à toutes les définitions et à toutes les classifications: semblable à quelque mollusque marin, il a créé un coquillage d'une complexité merveilleuse dont le plan, le projet initial resteront à jamais incompréhensibles.

La poésie de Jorge Luis Borges — Poèmes 1923-1958, rassemblés dans les Oeuvres complètes, publiées en 1964, et L'Or des tigres (1974) — ne peut pas être séparé du reste de son oeuvre. Les mêmes thèmes s'y retrouvent: le labyrinthe, le chaos du monde, les doubles, la transmigration des âmes, l'annulation du moi, la coîncidence de la biographie d'un homme avec celle de tous les autres hommes, le panthéisme, l'éternel retour, la mémoire; et la même oscillation entre un univers intellectualisé et pour ainsi dire bardé de citations, et un univers nostalgique ou Borges évoque soudain le Rio de la Plata, un faubourg de Buenos Aires, l'immensité déroutante de la pampa.

Ici, naturellement, ces thèmes prennent la forme d'images qui sont obsessivement répétées de poème en poème, de recueil en recueil. L'auteur a longtemps écrit des sonnets extrêmement travaillés du point de vue formel. La cécité l'a obligé — en dictant ses poèmes et ses contes — à revenir à des formes plus simples, plus populaires et plus "orales". C'est ainsi que ses contes, qui étaient auparavant des merveilles de sophistication, se rapprochèrent de plus en plus des contes de la tradition littéraire argentine (comme ceux d'Horacio Quiroga).

Jorge Luis Borges a eu une énorme influence sur la littérature de son pays, et notamment sur un écrivain plus jeune comme Julio Cortazar. Son unicité, naturellement, l'empêche d'avoir une postérité. Au milieu des romanciers argentins engagés dans la réalité sociale et politique convulsée de leur temps, il paraît comme figé dans l'éternité de ses obsessions et de ses fantasmes. Il est vrai que ses opinions notoirement conservatrices ne transparaissent aucunement dans ses livres. On a parfois accusé Borges d'être cosmopolite, d'être étranger à la réalité latino-américaine. Mais, bien qu'il soit fort peu intéressé, par exemple, par les mythologies préhispaniques — alors qu'il donne des cours à Buenos Aires sur les mythologies celtes et nordiques — il est encore latino-américain, paradoxalement, par son sens du cosmos, du fantastique, de l'immensité spatiale et temporelle, et il ne serait sans doute pas très difficile de retrouver dans l'oeuvre d'un Garcia Marquez, par ailleurs si différente, des obsessions analogues.

Son cosmopolitisme lui-même n'est pas n'importe quel cosmopolitisme: c'est celui de Buenos Aires, la grande ville des immigrés, ouverte à la fois sur l'Europe et sur l'Amérique, et séparée de cette Europe et de cette Amérique par les deux immensités de la mer et de la pampa.

Durant les dernières décennies de sa vie, Jorge Luis Borges avait multiplié les livres d'entretiens: avec Georges Charbonnier (1967), Jean de Milleret (1967), Richard Burgin (1972), Maria Esther Vasquez (1977), Willis Barnstone (1982), Osvaldo Ferrari (1984). Ses deux derniers recueils: Le Chiffre (1981) et Les Conjurés (1985) sont dédiés à Maria Kodama, qu'il épousa en avril 1986.

Jorge Luis Borges est décédé à Genève deux mois plus tard, le 14 juin 1986, à l'âge de 86 ans.
Antoine Berman

Comment Jorge Luis Borges ouvre grand les portes de la Bibliothèque Universelle

La face visible de l'oeuvre de Jorge Luis Borges peut de prime abord paraître quelque peu décourageante (les citations, les noms illustres et obscurs, dont bon nombre d'apocryphes, de sujets en apparence abscons), mais l'on peut penser que l'héritage qu'il a légué résiderait moins dans une quelconque écriture érudite que dans son accueil chaleureux de la littérature. Jorge Luis Borges, comme il aimait à le répéter, se tenait plutôt dans la position du lecteur que dans celle de l'écrivain. A une époque où les média électroniques surévaluent les vertus de la vitesse au détriment de la profondeur, et l'instantanéité de la communication au détriment de la réflexion sur le passé, Jorge Luis Borges nous rappelle que l'art de la lecture est une joie lente, silencieuse, mais un bonheur sans fin, une activité inoubliable dont les finalités vont bien au delà de nos raisons pratiques ou de l'allégeance à une théorie quelconque. "Je ne sais pas exactement pourquoi je crois que tel livre peut nous apporter la possibilité du bonheur", reconnaissait-il, "mais je lui suis grandement reconnaissant de ce petit miracle". Être heureux était pour lui une obligation morale (peu de temps avant sa mort, il allait ajouter à cet impératif qu'il fallait également appliquer la justice) et, suivant son exemple, ses lecteurs peuvent se sentir libres de se laisser guider par leur seul plaisir et non par le devoir.

Adolfo Bioy Casares qui fut peut être celui qui connaissait le mieux Borges, constata "Il ne s'est jamais abandonné à la paresse, aux convenances et aux habitudes. C'était un lecteur 'au petit bonheur la chance' qui se satisfaisait parfois de résumés de trames romanesques et d'articles tirés d'encyclopédies, et avoua qu'en dépit du fait qu'il n'était jamais allé jusqu'au bout de Finnegans Wake, il avait autrefois donné avec bonheur une conférence sur le monument linguistique joycien. Sa mémoire colossale lui permettait d'associer des vers depuis longtemps oubliés avec des textes mieux connus de nos jours. Ainsi, il lui arrivait d'apprécier un écrit pour un seul mot qu'il contenait ou pour la musicalité de sa langue. II déclara qu'il aimait un vers sans prétention de l'écrivain argentin désormais oublié Manuel Peyron, parce qu'il faisait allusion à la Calle Nicaragua, rue qui se trouvait tout près du lieu de sa naissance, de même qu'il aimait réciter quatre vers de Ruben Dario parce que leur rythme pouvait l'émouvoir jusqu'aux larmes: "Boga y Boga en el lago sonoro, que en el sueno a los tristes espera, donde aguarda una. gondola de oro, a la novia de Luis de Baviera". Il était également susceptible de succomber au mélodramatique: près de Lichfield , dans une vieille chapelle saxonne en ruines, il récita le Pater Noster en vieil anglais "pour faire une petite surprise à Dieu".

Il a rajeuni la langue espagnole. Depuis le XVIIIe siècle, les auteurs hispanophones étaient partagés entre deux pôles linguistiques: le baroque de Gongora et la sévérité de Quevedo. Borges a développé dans son écriture aussi bien un riche vocabulaire à plusieurs niveaux d'interprétation (notamment dans les significations poétiques) et un style épuré à la simplicité trompeuse (ce qu'il précisa bien à la fin de sa carrière) qui tentait d'imiter celui du jeune Kipling de Plain Tales from The Hills. Presque tous les grands écrivains hispanophones de ce siècle sont redevables d'une dette envers Borges. Sa "patte littéraire" est si prégnante dans les écrits des jeunes générations que le romancier argentin Manuel Mujoca Lainez a été conduit à écrire le quatrain suivant:

À UN JEUNE POÈTE
Il est inutile que tu caresses
L'idée de progrès
Car même si tu écrivais des pages sans fin
Borges les aura écrites avant toi
.

La langue et le style de Jorge Luis Borges tirent leur source de la conversation, de cette habitude civilisée de s'asseoir à la table d'un café ou lors d'un dîner entre amis et de discuter, astucieusement et avec humour, des éternelles grandes questions. Le poème épique argentin du XIXe siècle Martin Fierro s'achève par un duel chanté opposant le héros à un adversaire gaucho. Au cours de ce duel, des questions métaphysiques sont abordées. La scène est incongrue dans le poème, mais elle reflète un penchant national pour la conversation, pour l'art de décrire la vie avec des mots. Dans bien d'autres sociétés, il pourrait paraître prétentieux, voire absurde, d'avoir une discussion métaphysique autour d'une tasse de café; il n'en va pas de même en Argentine. Borges aimait converser, et pour ses repas il choisissait ce qu'il appelait "un repas discret": du riz blanc ou des pâtes. Ainsi, le fait de manger ne le détachait en rien de la conversation. Il croyait que ce qu'un homme parmi tant d'autres avait vécu autrefois, tous les hommes pouvaient également le vivre, et il n'était guère étonné de rencontrer parmi les amis de son père un écrivain qui affirmait, de son seul fait, avoir redécouvert les idées de Platon et de bien d'autres philosophes. Macedonio Fernandez lisait peu, écrivait peu, mais c'était un penseur, et il conversait brillamment. II devint pour Borges l'incarnation de la pensée pure: un homme qui au cours de longues conversations au café posait et tentait de résoudre les antiques interrogations métaphysiques ayant trait au temps et à l'existence, aux rêves et à la réalité; interrogations que Borges fera plus tard siennes d'une oeuvre à l'autre. Pour Jorge Luis Borges, le centre de la réalité se trouvait dans les livres; dans le fait de lire des livres, d'écrire des livres, de commenter des livres. II était conscient de poursuivre un dialogue qui a débuté il y a des milliers d'années et dont il croyait bel et bien qu'il ne toucherait jamais à sa fin. Selon lui, les livres nous rendent le passé. L'expression littéraire était toujours individuelle, jamais nationale, jamais au service d'un groupe quelconque, et cependant, de par cette expression même, il avait su, lui, créer une identité collective pour la ville qui l'a vu naître. De la prolixité baroque d'un de ses premiers ouvrages, Evaristo Carriego, aux tons laconiques de nouvelles telles que Le Mort et La Mort et la Boussole, il façonna pour Buenos Aires une mythologie, une allure et un rythme qui sont aujourd'hui attachées à jamais à cette ville. Quand Borges a commencé sa carrière, la ville de Buenos Aires (si loin de l'Europe considérée comme le centre de la culture mondiale) donnait l'impression d'être un lieu vague et indistinct et avoir besoin d'être investie par une imagination littéraire pour s'imposer à la réalité. Borges se souvint que lorsque Anatole France, aujourd'hui largement oublié, parcourut l'Argentine dans les années vingt du siècle dernier, Buenos Aires se sentit devenir "un peu plus réelle", parce que Anatole France savait qu'elle existait. Désormais, Buenos Aires est ancrée dans la réalité car elle est à jamais présente dans les pages de Jorge Luis Borges. Le Buenos Aires que Borges propose à ses lecteurs est intimement lié au quartier de Palermo où se trouve sa maison familiale: c'est là, au-delà des grilles du jardin, que Borges mit en scène ses nouvelles et les poèmes dans lesquels il décrivait les compadritos, les voyous "du coin", à l'instar de guerriers et de poètes à la petite semaine chez lesquels, dans leurs vies violentes, il percevait de modestes échos de l'Iliade ou des vieilles sagas vikings. Le Buenos Aires de Borges est aussi le centre métaphysique du monde: sur la dix neuvième marche de l'escalier menant à la cave de la demeure de Beatriz Viterbo, on peut lire l'Aleph, ce point dans lequel l'ensemble de l'univers se trouverait concentré. La vieille bibliothèque municipale de la Calle Mexico n'est autre que la bibliothèque de Babel. Le tigre du zoo de Buenos Aires est l'emblème flamboyant de la perfection à laquelle l'auteur n'aurait jamais accès même dans ses rêves. Les sombres miroirs et les meubles polis des vieilles demeures du Palermo de Borges menacent le lecteur qui les regarde fixement de l'atroce idée qu'un jour peut être, ils renverront un visage qui n'est pas le sien.

A lui seul, le quartier de Palermo représente tout Buenos Aires et Buenos Aires englobe le tout de l'univers. Tout se passe comme si Jorge Luis Borges, depuis cette ville aux contours vagues et à la périphérie du monde, avait jeté grand ouvertes les portes de la bibliothèque universelle, et que tous les mystères et les merveilles du monde de l'écrit gisaient là soudainement érigés en chose publique. Dans un texte célèbre dont la première version fut publiée en 1952, l'auteur précisait que "chaque écrivain crée ses propres précurseurs". Conformément à cette affirmation, Borges a adopté une longue lignée d'écrivains qui nous apparaissent aujourd'hui comme borgésiens "avant la lettre": Platon, Novalis, Kafka, Rémy de Gourmont, Chesterton. Et même les écrivains qui se situent au delà de toute revendication individuelle, classiques parmi les classiques, relèvent désormais de la lecture de Borges, comme c'est le cas de Cervantès depuis Pierre Ménard. Pour un lecteur de Borges, même Shakespeare et Dante résonnent par moments d'un manifeste écho borgésien: le vers du Prévot dans Mesure pour Mesure dans lequel il prétend être "insensible à la mortalité et pourtant si désespérément mortel" et ce vers du cinquième chant du Purgatoire de Dante décrivant Buoncuonte "fugendo a pede e sanguinando il piano" tiennent à n'en pas douter de la verve borgésienne.

Cette approche généreuse de la littérature (qu'il partageait avec Montaigne, Sir Thomas Browne et Lawrence Sterne) explique son apparition dans de nombreux travaux aussi différents et sans rapport les uns avec les autres, rassemblés désormais sous le dénominateur commun de sa présence. La première page de Les Mots et les Choses de Michel Foucault, cite une célèbre encyclopédie chinoise (imaginée par Borges) dans laquelle les animaux seraient répartis en diverses catégories incongrues telles que "ceux appartenant à l'empereur" et "ceux qui de loin ressemblent à des mouches"; le personnage de bibliothécaire assassin et aveugle qui sous le nom de Juan de Burgos hante la bibliothèque monastique dans Au nom de la Rose de Umberto Eco; la référence admirable et éclairante à un texte écrit par Borges en 1932, Les traducteurs des nuits arabes, dans l'ouvrage phare de George Steiner sur la traduction, Après Babel; les dernières lignes d'Une nouvelle réfutation du temps prononcées par la machine agonisante dans l'Alphaville de Jean-Luc Godard; les traits de Borges mêlés à ceux de Mick Jagger dans la dernière scène du film raté de Nicolas Roeg et Donald Carmwell, Performance, datant de 1968; la rencontre avec le vieux sage de Buenos Aires dans En Patagonie de Bruce Chatwin et dans Dead man's chest de Nicolas Rankin, celui qui choisit le volume De-Dr et s'instruit sur les Druides, les Druzes et Dryden. Il n'abandonna jamais cette habitude de s'en remettre au hasard bien ordonné d'une encyclopédie, et il passa de nombreuses heures à feuilleter (ou à se faire lire) d'étranges volumes de la Garzanti, de la Brockhaus, de la Britannica ou de la Espasa-Calpe. Sur les deux étagères du bas dans le living-room se trouvaient des livres de Stevenson, de Chesterton, de Henry James, de Kipling, de Shaw, de Thomas De Quincey; An Experiment with Time de J. W. Dunne; plusieurs romans de Wells; The Moonstone de Wilkie Collins; divers volumes de Eça de Queiroz en reliures cartonnées jaunissantes; des livres de Lugones, Güiraldes et Groussac ; Ulysse et Finnnegans Wake de Joyce; Vies Imaginaires de Marcel Schwob; des romans policiers de John Dickson Carr, Milward Kennedy et Richard Hull; Life on the Mississippi de Mark Twain; Buried Alive de Arnold Bennett; une petite édition brochée de Lady into Fox et The Man in the Zoo de David Garnett avec de délicates illustrations; les oeuvres complètes d'Oscar Wilde et les oeuvres complètes de Lewis Caroll; Des Untergand des Abendlandes de Spengler, les douze volumes des Oeuvres d'Emerson, les quatre volumes de Decline and Fall de Gibbon, différents ouvrages sur les mathématiques et la philosophie, dont plusieurs de Swedenborg et de Schopenhauer, et le Wôrterbuch der Philosophie de Fritz Mauthner, oeuvre vénérée de Borges. Quelques-uns de ces livres l'avaient accompagné depuis son adolescence. Les autres, en Anglais et en Allemand, portaient les étiquettes des librairies maintenant disparues de Buenos Aires où ils avaient été achetés: Mitchell's, Rodriguez, Pygmalion. Les visiteurs s'entendaient souvent demander de chercher l'un de ces volumes et d'en faire la lecture à haute voix pour lui...

La chambre à coucher abritait des livres de poésie et l'une des plus grandes collections de littérature anglo-saxonne et islandaise de toute l'Amérique Latine. Ici, Jorge Luis Borges gardait les livres dans lesquels il avait étudié ce qu'il appelait "les mots âpres, laborieux, / Qu'avec une bouche changée en poussière, / J'utilisais aux temps de Northumberland et de Mercia, / Avant que je ne devienne Haslam ou Borges"; le Dictionnary de Skeat, une version annotée de The Battle of Maldon, l'Altergermanische Religiôse Geschichte de Richard Meyer. Sur l'autre étagère se trouvaient les poèmes d'Enrique Banchs, de Heine, de San Juan de la Cruz, d'Emily Dickinson, de Paul Toulon, et de nombreuses éditions annotées de Dante, de Benedetto Croce, de Francesco Torraca, Luigi Pietrobono et Guido Vitali.

Absents de ses étagères étaient ses propres livres. Il répondait fièrement aux visiteurs qui demandaient à voir une édition ancienne de l'un de ceux-ci qu'il ne possédait pas un seul volume "d'un auteur si éminemment oubliable". (Il n'en avait pas besoin; bien qu'il faisait semblant de ne pas se rappeler, il pouvait réciter par coeur des poèmes écrits plusieurs décennies auparavant, et corrigeait de mémoire ses propres écrits). Une fois, le facteur amena un grand colis contenant une édition de luxe de son histoire Le Congrès, publié en Italie par Franco Maria Ricci. C'était un livre gigantesque, à la reliure et à l'étui en soie noire, aux lettres dorées, imprimé sur du papier bleu Fabriano fait à la main, chaque illustration (le texte était accompagné par des peintures Tantriques) appliquée à la main, et chaque copie numérotée. Borges en demanda une description. Il écouta attentivement puis s'exclama: " Mais ça n'est pas un livre, c'est une boîte de chocolats !" et en fit cadeau au facteur fort embarrassé.

La générosité avec laquelle Borges associait de façon surprenante ouvrages et auteurs (Kim et le Don Segundo Sombra de Güiraldes, Aristote et Nicholas Blake) se propageait aux mots, aux objets et aux idées. Il se délectait d'associations étonnantes (il citait souvent la phrase de Shakespeare "un Turc malfaisant et enturbanné") ou de catalogues prodigieusement hétérodoxes comme celui qui énumère les conséquences de l'importation des esclaves noirs aux Amériques: "le blues de Handy, le succès à Paris du peintre uruguayen Dr. Pedro Figari, la belle prose torturée du tout autant uruguayen Vicente Rossi, la stature mythologique d'Abraham Lincoln, les cinq cent mille morts de la guerre civile américaine, les trois mille trois cent millions dépensés en pensions militaires, la statue du soldat noir imaginaire Falucho, l'inclusion du verbe lyncher dans la treizième édition du Dictionnaire de l'Académie Espagnole des Lettres, l'impétueux film Hallelujah, la vigoureuse charge à la bayonnette de Soler à la tête de son régiment noir à la bataille de Cerrito, le charme de Miss So-and-So, l'homme noir qui tua Martin Fierro, la déplorable rumba The Peanut-Vendor, le napoléonisme arrêté net et embastillé de Toussaint Louverture, la croix et le serpent en Haïti, le sang des chèvres décapitées par la machette de papaloi, la habanera mère du tango, le candomblé." Son ami Xul Solar, le peintre Surréaliste, informé du goût de Jorge Luis Borges pour les associations étranges, le poussa à expérimenter avec lui de bizarres mélanges gastronomiques, tels que celui du chocolat et de la moutarde, afin de savoir si "la couardise et la coutume " devait empêcher la société de découvrir d'aussi nouvelles et intéressantes combinaisons. "Hélas", se rappelait Borges, "nous ne sommes jamais abouti à quelque chose d'aussi parfaitement réussi, par exemple, que le simple café au lait".

Les adversaires de Borges, dès 1926, l'accusaient de beaucoup de choses: de ne pas être Argentin ("être Argentin", avait dit Borges, "est un acte de foi"); de suggérer, comme Wilde, que l'art est sans utilité; de ne pas exiger de la littérature qu'elle ait une finalité morale; d'être trop amateur de métaphysique et de fantastique; de préférer une théorie intéressante à la réalité; d'adopter des idées philosophiques et religieuses pour leur seule valeur esthétique; de ne pas être engagé politiquement (malgré sa position inflexible contre le Péronisme et le Fascisme) ou de tolérer le mauvais camp (comme d'avoir serré les mains de Videla et de Pinochet, actes pour lesquels il devait s'excuser plus tard, en signant une pétition en faveur des desaparecidos). Il rejetait ces critiques comme des attaques contre ses opinions ("l'aspect le moins important d'un écrivain") et comme étant de nature à relever de la politique, "la plus misérable des activités humaines".

En septembre 1952, dans la 83e livraison des Temps Modernes, le critique français Etiemble publia un article sur Borges sous le titre "Un homme à tuer". Borges avait alors écrit quelques unes de ses oeuvres les plus importantes — Ficciones, El Aleph, Inquisiciones et Otras Inquisiciones — et, d'après Etiemble, ces livres ne laissaient à tous les autres écrivains que le choix entre deux solutions: soit de revoir totalement leur compréhension de l'acte littéraire, renonçant aux idées reçues sur l'histoire, les genres et la théorie critique rigoureusement enseignées depuis le XVIIIe siècle, soit de complètement abandonner la littérature. Après Borges (après des textes comme Pierre Ménard, auteur de Don Quichotte qui soutient qu'un livre change selon les attributions du lecteur, Un examen de l'oeuvre de Herbert Quain qui suggère qu'un seul livre pouvait comprendre tous les autres, La bibliothèque de Babel qui, dans sa réelle infinité, propose un catalogue complet de tout ouvrage concevable du passé, du présent ou de l'avenir), la littérature, telle qu'elle était connue jusqu'alors, était devenue impossible. Borges, plaide Etiemble, devait être éliminé si l'on voulait continuer à écrire.

La vie de Jorge Luis Borges était la littérature et l'oeuvre d'aucun écrivain, au cours du vociférant siècle dernier, n'a contribué autant que la sienne à changer notre relation à la littérature. Peut-être que d'autres écrivains ont été plus aventureux, plus perspicaces dans leurs périples à travers les détroits de nos géographies secrètes. Sans doute il y en eût qui décrivirent plus puissamment que Borges ne l'a fait nos misères sociales et nos tristes rituels, comme il y en eût qui s'aventurèrent sans doute avec plus de succès dans les régions amazoniennes de notre psyché profonde. Borges ne s'est essayé en rien, ou presque en rien, à tout cela. Plutôt, au cours d'une longue vie, il a dessiné des cartographies inédites pour mieux nous permettre de lire ces autres explorations — plus particulièrement dans le domaine de son genre littéraire préféré, la littérature fantastique, laquelle au dire de ses livres englobait aussi bien la religion, la philosophie et les mathématiques. Il y a des écrivains qui essaient de faire rentrer le monde dans un livre. Il y en a d'autres, plus rares, pour qui le monde est un livre, un livre qu'ils essaient de lire pour eux-mêmes et pour les autres. Borges fut l'un de ces écrivains-là.

Il croyait au monde écrit, dans toute sa fragilité, et au travers de son exemple, il a su nous faire accéder, nous autres lecteurs, à cette bibliothèque infinie que d'autres appelleraient l'Univers.
Alberto Manguel