Ambrose Bierce

Biographie Ambrose Bierce
Ambrose Bierce
Morts violentes

Éditions de La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0221-0
Prix : 5 euros
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Ambrose Bierce

Ambrose Bierce aura longtemps hésité entre la carrière du journalisme et celle des armes, avant de choisir la première qui le mènera sur le tard à écrire des nouvelles et à connaître la célébrité.

Son enfance -- il naît le 24 juin 1842 à Horse Cave Creek, dans le comté de Meigs (Ohio), au sein d'une famille de paysans pauvres qu'il n'aime pas ("des sauvages mal lavés", dit-il) -- est malheureuse. Le jeune Bierce est bien davantage attiré par la modeste bibliothèque de son père -- et par l'armée. A quinze ans, il s'enfuit de chez lui et devient grouillot dans un journal. Deux ans plus tard, il entre dans une école militaire et y reste une année. S'affirme déjà chez lui une étonnante instabilité que des crises d'asthme, toute sa vie durant, vont aggraver.

Lorsque éclate la Guerre de Sécession, il s'engage aux côtés de l'Union dans le 9e régiment de l'Indiana. Officier topographe dont la compétence est reconnue par tous, il fait ce qu'on appelle une "belle" guerre. L'expérience de la guerre fut déterminante dans la formation de sa personnalité. Elle explique son goût de l'humanité, à la fois son horreur et sa fascination devant la mort. Très puritain mais d'une extrême sensibilité, le jeune Bierce apprend à refouler au plus profond de lui les images insoutenables dont il est le témoin et qu'il saura rendre telles à ses lecteurs, trente ans plus tard, dans son chef-d'oeuvre, Tales of Soldiers and Civilians (Morts violentes). Pour finir, Bierce est gravement blessé à la tête, ce qui, curieusement, ne le dégoûte pas de l'armée. En effet, il "rempile" en 1866 et participe aux côtés du général Hazen à la conquête de l'Ouest. L'année suivante, n'ayant pas obtenu le grade promis, il démissionne et opte pour le journalisme.

Il s'installe à San Francisco, entre au News Letter, collabore au Town Crier, page de littérature et de critique sociale dont il obtient la direction exclusive. Dans ses chroniques, il atteint rapidement à la pleine maîtrise de ses dons de satiriste et déploie des qualités que l'on retrouve tout au long de sa carrière: l'humour, noir de préférence ("ce dandysme de l'épouvante", disait Jean Cocteau à son propos), le sarcasme, l'invective, maniés avec une rare intelligence et un style parfaitement ciselé, laconique. Il se distingue par sa hargne envers les valeurs consacrées, la religion en particulier ("Un prêtre français a abandonné les erreurs de Rome pour celles de l'Eglise protestante"). Ses cibles sont nombreuses: les institutions, les femmes -- il est d'une misogynie forcenée -- ("Avortement réussi, la femme est morte"), ses contemporains en général, surtout s'ils sont puissants. Sur le même ton virulent et acide, il prend la défense des Chinois, des Noirs et des juifs, s'attaquant à la justice et à la police, ce qui ne manque pas d'un certain courage dans une ville où les tensions raciales sont aussi vives que meurtrières.

L'Overland Monthly (où, bien des années plus tard, paraîtront les premiers récits de Jack London) publie en 1871 sa première nouvelle: The Haunted Valley (La Vallée hantée). Mais être un "empêcheur de tourner en rond" dans un obscur journal de San Francisco n'accorde pas nécessairement richesse et célébrité. C'est sans doute pourquoi, en mars 1872, Bierce part pour la Grande-Bretagne avec Mary Ellen Day qu'il a épousée l'année précédente. Là-bas, il ne cesse de naviguer entre Londres et Bath (l'asthme toujours !), fréquente les milieux satiriques du Punch, collabore au Fun et au Figaro, publie un recueil d'aphorismes humoristiques sous le titre The Fiend's Delight. Globalement, son séjour anglais est un échec. Il est bien difficile à un Américain de s'imposer en Angleterre dès lors qu'il refuse de paraître sous les traits caricaturés du westerner, du pionnier conquérant. Ambrose Bierce n'est pas l'homme des concessions. Il rentre aux Etats-Unis.

A trente-trois ans, il doit repartir de zéro. S'ouvre pour lui une période de dix années particulièrement instable. Rédacteur en chef d'Argonaut, à San Francisco, Bierce renoue avec son esprit dévastateur, puis on le voit rompre avec le journalisme et participer à la ruée vers l'or pour le compte d'une entreprise minière, dans les Black Hills. La tentative est désastreuse. De l'or, il n'y en a pas, et ses employeurs sont des escrocs. Bierce retourne une nouvelle fois au journalisme. Rédacteur en chef de The Wasp (La Guêpe) de 1881 à 1885, il commence à se faire un nom comme critique littéraire particulièrement sévère. Sa cible préférée: la littérature provinciale !

En 1887, la rencontre avec William Randolph Hearst est déterminante. Ses Prattle (littéralement, "papotages"), qu'il tient régulièrement dans l'Examiner de Hearst, assurent son indépendance financière et lui permettent de se consacrer à son oeuvre. Pendant les années 1890, il devient l'autorité littéraire de la côte Ouest ainsi qu'un auteur respecté. En 1891, Tales of Soldiers and Civilians lui apporte la célébrité. Il enchaîne avec un roman gothique, The Monk and the Hangman's Daughter (1892) où un moine tombe amoureux de la fille du bourreau et l'assassine par jalousie, des nouvelles d'horreur, Can Such Things Be ? (1893) et Negligible Tales (Histoires impossibles), sans oublier son remarquable Devil's Dictionary (Dictionnaire du Diable, 1911). Dans ce recueil d'aphorismes d'une rare perfection formelle, le moralisme amer de Bierce est rendu plus décapant par son humour glacé et dévastateur, qui justifie pleinement son surnom, "Bitter Bierce".

Ambrose Bierce achève sa vie dans une profonde tristesse. Son fils aîné s'est suicidé en 1889 après avoir abattu son rival dans un conflit amoureux. En 1901 son second fils meurt détruit par l'alcool. Entre-temps, sa femme, qu'il n'a jamais aimée, le quitte. Il réduit ses activités et finit par se brouiller avec Hearst à qui il vouait une admiration passionnée. Ses oeuvres complètes qu'il publie en douze volumes entre 1909 et 1912 rencontrent l'incompréhension de ses contemporains. Forte du préjugé qui veut que la nouvelle soit par nature inférieure au roman, la critique reproche à Bierce son incapacité à faire véritablement "oeuvre", ce qui le désespère. Son départ pour le Mexique en pleine guerre civile afin de retrouver les troupes de Pancho Villa a tout l'air d'un suicide déguisé. Dans sa dernière lettre qu'il poste de Chichuaha City le 26 décembre 1913, n'écrivait-il pas: "Etre un gringo à Mexico -- ah ça c'est l'euthanasie !" Puis on perd sa trace. On estime qu'il est sans doute mort vers cette date, à l'âge de 71 ans. Le mystère de sa fin n'est pas encore éclairci et figure au nombre des petites énigmes de l'histoire littéraire américaine. L'écrivain Carlos Fuentes s'en est inspiré en 1986 pour son roman sur la révolution mexicaine, Le Vieux Gringo.

On a toujours coutume, du vivant même de Bierce à son grand dam, de discerner dans son oeuvre l'influence d'Edgar Poe. La comparaison n'est pas indue; les deux hommes ont en commun le même goût du morbide, la même délectation pour la mort, violente, cruelle, et la nouvelle intitulée Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek fait incontestablement penser à l'oeuvre de Poe. Cependant, alors que celui-ci s'attache à parcourir le monde supra-sensible à partir du dérèglement psychique de ses personnages, Bierce parvient à un résultat identique en partant de la réalité qu'il décrit avec une minutie et une précision quasi photographiques. Morts violentes en est une bonne illustration. Là, pas de fantômes, pas de phénomènes anomaux, pas de fantastique au sens littéraire du terme mais une exploration clinique de la réalité la plus crue, d'où naissent le surnaturel et, chez le lecteur, le sentiment de l'horreur. Aussi, c'est à de véritables variations sur les métamorphoses du corps mort ou agonisant que se livre Bierce, de la vision nocturne des porcs en train de dévorer des cadavres (Le coup de grâce), jusqu'à celle de la foule indistincte des blessés progressant à genoux comme des animaux et dont l'un des représentants, la mâchoire arrachée, menace bestialement du poing un enfant terrifié (Chickamauga). La peur est le deuxième ressort de ces nouvelles. Elle est partout, s'insinue dans les corps et dans les âmes des combattants, même chez les plus aguerris, les contraignant aux pires extrémités. C'est le face-à-face toute une nuit durant d'un soldat et d'un cadavre (Une rude bagarre), c'est la terreur panique de cet officier qui ne supporte pas l'idée même de sa peur lors de son baptême du feu (Un officier, un homme), ou encore celle de l'espion Parker Adderson apprenant qu'il va être exécuté sur-le-champ et non au matin.

Tout compte fait, le succès de Bierce écrivain ne fut pas aussi considérable qu'on a pu le dire et, après sa mort, son oeuvre est vite tombée dans l'oubli. La lecture de Morts violentes montre l'injustice de ce discrédit que la postérité a su heureusement réparer puisque Ambrose Bierce est désormais reconnu aux Etats-Unis, avec Stephan Crane, comme le créateur de la short story, et à ce titre comme l'initiateur d'un courant important de la littérature américaine du XXe siècle.

Ambrose Bierce
Morts violentes