Henri Bergson

Biographie Henri Bergson
Henri Bergson
L'énergie spirituelle

Éditions de La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0368-2
Prix : 5 euros
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Henri Bergson

Philosophe français, Henri Louis Bergson, fils d'un immigré juif polonais, est né à Paris le 18 octobre 1859.

Il fait de brillantes études au lycée Condorcet (il résout seul, encore élève, le "problème des trois cercles" dont Blaise Pascal parlait à Pierre de Fermat) et passe ses diplômes d'études supérieures en philosophie et en mathématiques. Ses professeurs le destinent à une carrière scientifique mais il préfère se présenter, en 1878, à l'École Normale Supérieure, où il suit les cours de Léon Ollé-Laprune et d'Émile Boutroux. En 1881, il est reçu quatrième, derrière Jean Jaurès, à l'agrégation de philosophie.

Henri Bergson commence sa carrière de professeur de philosophie au lycée d'Angers, de 1881 à 1883, puis au lycée de Clermont-Ferrand, où il reste jusqu'en 1888, donnant également des conférences à la faculté des lettres de cette ville. En 1884, il publie des Extraits de Lucrèce pour l'enseignement secondaire. Parallèlement à son travail, il prépare deux thèses de doctorat qu'il soutient en 1889: Quid Aristoteles de loco senserit et Essai sur les données immédiates de la conscience.

Après Clermont-Ferrand, il enseigne à Paris pendant une dizaine d'années, d'abord au collège Rollin, puis aux prestigieux lycées Louis-le-Grand et Henri IV. En 1898, il devient maître de conférences à l'École Normale Supérieure. En 1900, aboutissement d'une carrière exemplaire, on lui attribue la chaire de philosophie grecque et latine au Collège de France.

Il étudie alors dans son cours de philosophie ancienne les Ennéades, retenant de Plotin ses intuitions du temps, de la mémoire, du mouvement, de l'éternité. En 1901, il est élu à l'Académie des Sciences morales et politiques. En 1904, il succède à Gabriel Tarde à la chaire de philosophie moderne. Malgré l'hostilité des milieux traditionnels de la Sorbonne, son brillant enseignement obtient un énorme succès. Il donne ses leçons le vendredi. Elles sont très suivies, à la fois par les étudiants et le grand public. Bergson a en effet une extrême séduction de parole; ses improvisations ont un caractère de perfection; sa mesure et sa discrétion emportent l'adhésion et gagnent les cœurs.

À cette date, Henri Bergson a déjà publié deux de ses œuvres majeures: en 1889, son Essai sur les données immédiates de la conscience, tiré de sa thèse de doctorat, et en 1896, Matière et Mémoire, Essai sur la relation du corps à l'esprit. En 1900, est également publié Le Rire, Essai sur la signification du comique.

Avec ces premiers grands ouvrages, voici complètement formée sa pensée philosophique, qui est d'ailleurs tout le contraire d'un système. Car Bergson n'accepte pas de parler de son œuvre comme d'un tout. Et n'aimant ni réfuter ni bâtir des théories, il s'efforce seulement de "regarder naïvement en soi et autour de soi". Cette pensée qui est avant tout un effort, une lutte contre les habitudes intellectuelles, vient au juste moment dans les dernières années du XIXe siècle. La philosophie qui a alors cours semble avoir renoncé à toute ambition métaphysique. D'une part, c'est le "positivisme", issu des travaux d'Auguste Comte, le "scientisme", fondé sur les sciences physiques, les idées de Charles Darwin et la psychologie associationniste, et l'une et l'autre de ces deux conceptions postulent le déterminisme, rejetant toute explication du réel autre que celle, plus ou moins limitée, que peut nous donner la méthode mathématique. D'autre part, en opposition avec ces doctrines, mais sans vigueur ni véritable invention, on rencontre un "spiritualisme" qui s'efforce de maintenir les notions de providence, d'âme et de libre arbitre. Un courant "néo-criticiste" et "pragmatiste" qui, à la suite d'Emmanuel Kant, envisage l'espace et le temps comme de simples formes de la sensibilité humaine, et, accusant par conséquent le scientisme d'être lui aussi une métaphysique, cherche la vérité dans une sagesse. Un "idéalisme", enfin, pour lequel la conscience reste la réalité absolue.

Réactualisant la tradition du spiritualisme français, Henri Bergson incarne alors pleinement la réaction au positivisme et à l'intellectualisme de cette fin du XIXe siècle, en inspirant une conception évolutionniste qui, comme chez Pierre Teilhard de Chardin, vise à la fusion de la science et de la religion.

L'importance de ses premiers ouvrages est de rendre le mouvement à une pensée immobilisée. Il commence par une vigoureuse critique des points de vue du scientisme. Pour autant en effet qu'il admire Herbert Spencer (dont l'évolutionnisme se propose d'expliquer le registre entier du réel, depuis les combinaisons les plus humbles de la matière jusqu'aux plus hautes sociétés humaines), il ne veut en retenir que l'esprit d'observation et le souci de la vue directe des choses, et il repousse ainsi la conception mécaniste que Spencer et les scientistes se font des opérations de la nature. D'une façon générale, il faut que l'esprit s'oriente vers l'absolu, par une intuition qui dépasse toute analyse et devient une sorte de sympathie intellectuelle permettant de se transporter à l'intérieur de l'objet pour saisir ce qu'il a d'essentiel et de permanent. On peut reconnaître dans cette intuition un souvenir de l'"aperception immédiate interne" de Pierre Maine de Biran, et aussi de l'"expérience interne" d'Arthur Schopenhauer. Et l'on voit de quelle conséquence est cette nouvelle méthode, puisqu'elle fait de la pensée une expérience de l'esprit qui va immédiatement à celui-ci comme à son objet, et libère ainsi la recherche philosophique de l'encombrement des réflexions sur l'histoire qui en étaient venues vers 1880 à tout obstruer. On compare Henri Bergson à Claude Debussy, qui invite à écouter une "mélodie intérieure". Le fruit de cette méthode, et la découverte qu'il considérera toujours comme l'essentiel de son œuvre, est sa théorie de la "durée". L'homme est durée purement qualitative, devenir. Il est un "élan vital" qui est d'ailleurs l'âme même de l'univers. Cette philosophie sans programme, mais vouée à la profondeur, exerce aussitôt une influence déterminante sur de nombreux esprits.

Sa théorie de la durée, remarquera plus tard Jean Wahl, se trouve à l'origine de la pensée de Alfred North Whitehead, de Georges Sorel, de Henri Poincaré, de George Herbert Mead, de Charles Péguy, de Marcel Proust. La théorie des images, dans Matière et Mémoire, ouvre elle la voie de nouvelles recherches. Son influence s'étant aussi au pragmatisme, notamment avec William James, à la phénoménologie avec Max Scheler, à l'existentialisme français, au néo-réalisme américain et de façon plus générale, imprègne toute l'épistémologie contemporaine. Elle se fait nettement sentir dans le domaine des lettres et des arts par l'influence exercée sur Marcel Proust, sur le symbolisme et sur l'hermétisme, ainsi que sur l'impressionnisme pictural, qui donne notamment naissance au phénomène culturel complexe que l'on appelle "bergsonisme".

En 1907, il publie L'Évolution créatrice. Les deux premiers ouvrages, Données immédiates et Matière et Mémoire, ont posé le problème de la nature de l'intelligence. L'Évolution créatrice s'attache à le résoudre en considérant dans sa totalité le phénomène de la vie et de l'évolution. Deux traditions relatives à l'intelligence se partagent la pensée philosophique. La plus ancienne reconnaît en elle une faculté purement contemplative, dont l'acte est de saisir des essences éternelles: mais dans ce cas on comprend mal le rapport qu'elle peut avoir avec l'individu dans lequel elle est apparue. L'autre tradition relie l'intelligence à la vie. Mais encore faut-il distinguer le point de vue des sceptiques (ou de Friedrich Nietzsche) qui la réduisent ainsi à un rôle pratique en opposant la vie au réel et l'acte de vivre à la connaissance théorique, et celui des néoplatoniciens, chez lesquels la vie, qui est dispersion à partir de l'unité primordiale, est aussi conversion, mouvement de retour vers l'Un. L'intelligence est alors le premier moment de ce double mouvement, lorsque, faute de pouvoir concevoir l'unité comme telle, l'esprit fragmente le réel. Ces deux points de vue sont réunis d'une façon originale dans L'Évolution créatrice. Au chapitre II, l'intelligence y est reconnue comme une fonction pratique qui fait l'identité de l'"homo faber" et de l'"homo sapiens". C'est alors qu'elle connaît la matière inerte dans ses formes et ses schèmes. Mais l'intelligence ne cesse pas aussi de devenir spéculative, ce qui est un mystère eu égard aux fins quotidiennes de l'homme, mais s'explique dans une conception plus profonde de la vie. Celle-ci est un élan, qui s'efforce de se séparer de la matière dans laquelle il ne cesse de se perdre, pour se saisir enfin lui-même et ainsi pour s'accomplir. L'intelligence est alors la procession qui prépare la conversion, laquelle sera la connaissance proprement mystique, et cette religion à laquelle Bergson lui-même commence à accorder toute son attention.

À ces trois premiers ouvrages majeurs publiés s'ajoute le retentissement de ses mémoires sur "l'Idée de cause", présenté au Congrès de Paris de 1900, sur "le Parallélisme psycho-physique" (Congrès de Genève, 1906), et sur "L'Intuition philosophique" (Congrès de Bologne, 1911).

Les années de l'immédiat avant-Première Guerre mondiale sont les plus actives de la carrière publique de Bergson. Il donne des articles à la Revue philosophique, à la Revue de métaphysique et de morale, au Vocabulaire philosophique que dirige et anime André Lalande. En 1912, il part en mission aux États-Unis, où son cours à l'université Columbia de New York a pour sujet "La Spiritualité et la Liberté".

Élu en 1914 à l'Académie française, il n'y est reçu que le 24 janvier 1918, après son second séjour (1917) aux États-Unis, où il joue alors un rôle important, car, devenu célèbre, connaissant à fond la langue anglaise, pourvu de nombreux amis, il est reçu par le président Woodrow Wilson qu'il informe de la situation en Europe. Il contribue sans doute à la décision d'entrée en guerre des États-Unis. Le conflit terminé, il présidera la Commission de coopération intellectuelle de la Société des Nations.

Au Collège de France, il s'est fait suppléer dès 1914 par Édouard Le Roy, qui le remplace définitivement en 1921. Ce dernier accentuera l'interprétation utilitariste de la science soutenue par Bergson et diffusera les idées du philosophe dans le mouvement de réforme religieuse du modernisme.

En 1919, il publie L'Énergie spirituelle, recueil d'essais et de conférences. Puis, s'intéressant aux théories qu'Albert Einstein vient de formuler, il écrit son étude Durée et Simultanéité (1922).

La maladie l'accable alors. Il doit se retirer de la vie publique, sans pourtant cesser le moins du monde de travailler. En 1928, le prix Nobel de littérature lui est attribué. En 1930, il est élevé à la dignité de Grand-croix de la Légion d'honneur.

En 1932 paraît Les Deux Sources de la morale et de la religion. C'est son dernier ouvrage et l'ultime étape de sa pensée. Il constate d'abord l'opposition entre l'obligation morale qu'impose la société à ses membres, et la morale "ouverte" du héros. Cette seconde morale n'est pas le développement de la première, mais une invention, un saut par lequel la vie, enlisée dans les formes stables, reprend son élan. À l'opposition de la morale close et de la morale ouverte correspond d'ailleurs celle de la forme statique et de la forme dynamique des religions. D'un côté, c'est le dogme, le rite, le culte; de l'autre, l'invention généreuse des mystiques et des saints, tels que Thérèse d'Avila, François d'Assise ou Blaise Pascal. Ceux-ci ont retrouvé le contact avec cet effort créateur qui caractérise la vie, et qui est "de Dieu, si ce n'est pas Dieu lui-même". Les Deux Sources de la morale et de la religion doivent beaucoup aux recherches de l'ethnologie et de la sociologie, et aussi à l'enseignement des événements contemporains, car la guerre a montré tous les dangers de la régression morale qui ramène l'individu de l'universel au groupe. Mais l'expérience la plus profonde que contient Les Deux Sources est celle qui rapproche alors Bergson de l'expérience mystique proprement chrétienne. Il lit les études de Henri Delacroix sur la mystique, de Jean Baruzi sur Jean de la Croix. Et, sans renier ses origines juives, il en vient à penser que quelque chose de divin s'est incarné dans Jésus, et il donne au christianisme une adhésion "de volonté" qui lui permettra de retrouver la foi la plus humble, celle, non pas du philosophe, mais du berger.

Il montre comment l'élan vital qui opère dans la nature constitue également la clé d'interprétation du monde social. La nature a tourné l'homme vers l'évolution sociale à l'instar des abeilles et des termites; mais, contrairement à ce qui se passe pour la vie collective de ces insectes, les résultats du processus social ne sont pas prédéterminés et ils dépendent des libres choix de l'intelligence et de la volonté. Ces choix sont initialement guidés par la religion qui, grâce à la force du mythe, a endigué les excès de l'individualisme. La conséquence en est cependant que la société antique est "close", "statique", superstitieuse et violente: elle opprime les individus pour qu'ils acquièrent les habitudes morales indispensables à la pérennité de la société. Avec la naissance de la science et de l'industrialisme moderne, préparés par la grande révolution spirituelle du christianisme, apparaît pour l'homme la possibilité d'une société "ouverte", "dynamique", démocratique et non violente. Bergson n'ignore pas que le progrès technologique semble au contraire pousser l'homme "vers la satisfaction de ses désirs les plus grossiers". Il produit "le bien-être excessif et le luxe pour un certain nombre plutôt que la libération pour tous", d'où de terribles guerres, des conflits sociaux et le péril d'une destruction totale de l'humanité. Mais à cela il oppose, avec optimisme, l'espérance d'un nouveau saut évolutif de l'espèce, consistant en un nouveau mysticisme qui, s'appuyant sur la force de l'intuition et de la technique, traduit une forme moderne d'"amour universel et actif". La mystique, dit Bergson, requiert la mécanique, et la mécanique exige une mystique, c'est-à-dire un "supplément d'âme" capable de dominer les forces exceptionnelles déchaînées par l'intelligence de l'homme.

En 1934, il publie encore un recueil d'articles et de conférences dont l'introduction a valeur de biographie intellectuelle: La Pensée et le Mouvant. Désormais presque paralysé par la maladie, il mène une vie sédentaire, l'hiver à Paris, l'été en Touraine. Il s'effraie des progrès de l'hitlérisme et voit arriver la Seconde Guerre mondiale.

Henri Bergson meurt le 4 janvier 1941, à l'âge de 81 ans.

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